1993, le rêve européen

© Jean-Louis Fernandez

Après Les Particules élémentaires d’après Houellebecq et 2666 d’après Roberto Bolano, Julien Gosselin poursuit son examen du mal en l’homme et des maux qui rongent la société occidentale à travers 1993, présenté au TNS du 26 mars au 10 avril avec le groupe 43 de l’école. Rencontre avec Aurélien Bellanger, auteur de ce texte qui interroge le rêve européen.

. À seulement 30 ans et en relativement peu de spectacles, il a su créer un langage théâtral immédiatement reconnaissable, où les corps et la lumière, le verbe et la bande-sonore stimulent à la fois les sens et l’intellect, parfois de façon contradictoire. Un lyrisme sombre et une tension dramatique d’une impeccable maîtrise qui dérangent et transportent, nous laissant ébranlés et incertains.

Artiste associé du TNS, sollicité par Stanislas Nordey pour le spectacle de sortie des élèves, Julien Gosselin veut travailler sur Calais, dont il est originaire. Il passe commande d’un texte à l’écrivain Aurélien Bellanger, dont les romans comme L’Aménagement du territoire ou Le Grand Paris montrent qu’il sait faire de questions de société, y compris complexes et techniques, un vrai matériau littéraire. Évitant l’écueil du témoignage et de la bien-pensance, 1993 (année de l’inauguration du tunnel sous la manche) s’attache à ce que représente l’Europe pour la génération née à ce moment-là. Plus grand chose, si l’on en croit Aurélien Bellanger, qui répond à nos questions.

© Jean-Louis Fernandez

Qu’est-ce qui vous rapproche avec Julien Gosselin ?

Une attention à la contemporanéité : l’art est un outil pour parler du monde actuel. Mais Julien est plus révolté que moi. Pour moi la jungle de Calais est inévitable, ce genre d’endroit a existé de tout temps. Pour moi, elle est une anomalie, pour lui un scandale.

Quel était le point de départ du projet et comment a-t-il évolué ?

Au moment où on commençait à travailler sur le spectacle, on était au sommet de la crise des migrants. Le recueil de paroles de migrants est devenu un sous-genre, et on voulait à tout prix l’éviter. J’ai emmené Julien plutôt vers le tunnel, car je suis très fasciné par les objets technologiques. Ce projet du tunnel apparaissait comme paradisiaque, à un moment où l’Europe était à son maximum d’attractivité historique. En parallèle, celui du CERN [accélérateur de particules entre la France et la Suisse, ndlr] devait concrétiser un idéal socratique, où la science triomphe. Ce sont deux grands mythes de cette époque, qui nous parlent des années 90. C’est aussi le moment de l’apparition de l’Eurodance, cette musique de débiles qui vont s’alcooliser à la frontière du Benelux, là où c’est moins cher. Elle est aussi assez triste, écrite sur un mode mineur, beaucoup de basses, très peu de notes, et les paroles disent : « on lève les bras, c’est super ! » Et en fait c’est vide. C’est l’Europe de la banane bleue qui va se déverser dans le tunnel, une Europe absolument pas charnelle.

© Jean-Louis Fernandez

Julien Gosselin a beaucoup montré dans son travail une génération un peu perdue, happée par le vide. Comment la voyez-vous ?

Les acteurs du spectacle [les élèves de l’école du TNS, sortis en juillet 2017] sont de la génération d’après nous, et on n’a pas les mêmes marqueurs. Quand j’avais 20 ans, l’Europe n’était pas associée à des expériences négatives. C’était une utopie de basse intensité mais elle versait quand même du côté de l’idéal. Maintenant, c’est différent, on voit cela comme un ensemble de problématiques. Francis Fukuyama [sa théorie sur la fin de l’histoire est largement citée dans le spectacle, ndlr], c’est débile et vrai pour moi, mais quand on est un enfant du 11 septembre, c’est différent. Pour eux, c’est une légende lointaine.

De même, quand je vois un centre commercial, je vois la paix dans le monde. Depuis Hiroshima, comme les villes ne peuvent plus se défendre, elle ne construisent plus de remparts avec l’extérieur, et s’étendent. Ikea, Castorama, sont pour moi des mains tendues vers la Chine. Eux voient cela comme des représentations du libéralisme et de la violence qu’il entraîne. Je veux défendre ce sentiment que j’ai, alors je rentre dans ce principe de fin de l’histoire. C’est vraiment un désir. Mais c’est un point de bêtise aussi. Le nazisme nous a très largement vacciné contre la violence politique, et on arrive au bout de l’immunité. L’idée de la guerre comme dernier tabou commence à être soulevée. L’apparition de groupes identitaires violents est une vraie nouveauté.

Vous avez travaillé avec les comédiens sur le plateau : comment cela a-t-il influé sur votre écriture ? Quelle forme avez-vous trouvé ?

Il y a 12 acteurs sur le plateau, de fait c’est une contrainte d’écriture, car on a forcément un groupe de jeunes, avec forcément des rapports entre eux. C’était sur le fil : on voulait garder l’idée que la jungle était de l’ordre de l’inacceptable, mais qu’il n’y ait pas une pointe de révolte dans le spectacle. Il fallait prendre le risque de cynisme, sinon cela en aurait affaibli la portée politique. C’est assez facile de trouver que Manuel Valls est un con… Or en jouant pleinement l’élégie en première partie et l’abjection montante en 2e partie, sans aucune voix discordante, le malaise est frontal. J’étais vraiment content d’une réaction bourgeoise marrante d’un spectateur : « On en a marre des spectacles qui nous disent quoi penser ! » Ça m’a fait plaisir que le spectacle puisse apparaître comme un bloc dogmatique, même s’il ne l’est pas beaucoup. Cela veut peut-être dire qu’il n’est pas complètement raté.

1993, théâtre du 26 mars au 10 avril
Théâtre National de Strasbourg

Par Sylvia Dubost – Photo : Jean-Louis Fernandez

Le by Alexandre Zebdi dans la catégorie Art numérique, CULTURE, spectacle, STRASBOURG, Théâtre

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