Pour la beauté du geste

Après le beau Made in Strasbourg conçu par Joanne Leighton avec 99 amateurs, Pôle Sud renouvelle l’expérience participative entre Strasbourgeois et artistes. La compagnie des deux sœurs Sagna, en résidence, travaille cette année sur un atelier choral et chorégraphique mettant en scène des amateurs, des passionnés ou des professionnels. Un melting-pot de talents. Immersion.

Photos : brokism 

Deux ateliers : un choral, un chorégraphique. Des discussions disparates, du bruit, des rires, des petits groupes. Aucun doute : ce workshop n’a rien d’une répétition formelle. Au total, ils sont plus d’une centaine, tous Strasbourgeois, souvent amateurs, à s’être inscrits dans le projet participatif de la compagnie Carlotta et Caterina Sagna. Avec cette expérimentation, les deux sœurs chorégraphes ont souhaité créer un dialogue avec le public et plus largement avec la ville. Un rapport géographique et social fusionnant avec l’art, le corps et la voix, agrémenté d’une pédagogie imparable, nécessaire à ce genre d’exercice impliquant des oreilles et des corps pas toujours formés à la musicalité. Du côté des voix, Roberto Graiff, bras droit de Caterina Sagna sur la pièce Le passé est encore à venir, se charge d’enseigner trois œuvres aux 90 personnes présentes : O Kolo, chanson tzigane, Applausi, chant populaire italien, et Mr P.C. de John Coltrane. Aucun son supplémentaire ne vient accompagner la chorale, ils sont livrés à eux-mêmes et singent les bruits des instruments de leurs voix haut perchées. « Je reste dans le ludique, explique Roberto Graiff, sinon ça risque de les crisper. J’imagine des jeux vocaux, des jeux entre le groupes, on chante les gammes en comptant sur nos doigts. J’aime associer un geste à un son, relier la musique avec une mémoire corporelle et physique. Le but, c’est que tout le monde chante ensemble : il faut donc faciliter les exercices pour qu’ils soient accessibles à tous. » Au bout de la quatrième répétition, les automatismes et le langage professionnel sont, étonnamment, déjà assimilés par les participants. L’échauffement vocal débute avec des bruits de souffles, des gammes montantes et descendantes, vocalises et petits exercices physiques. La pyramide des âges est complète et les classes sociales toutes représentées, mais comme nous le confirme Joëlle Smadja, directrice de Pôle Sud, les femmes sont plus nombreuses, comme à chaque projet de ce type. Elle-même joue le jeu : « Ça fait partie de notre métier et du projet de Pôle Sud : accompagner le spectateur dans son développement culturel, nous dit-elle. Le fait que j’y participe instaure une proximité, une relation particulière avec le public. Ça n’a l’air de rien mais c’est difficile. Après, personne ne se prend au sérieux, même si on travaille sérieusement. »

Roberto Graiff, maître d'orchestre de la chorale est expressif afin de se faire comprendre

Quand vient le moment de répéter le blues, tout le monde s’accorde. Les résultats sont sidérants : polyphonies, canons, harmonies. Tout est exécuté presque sans fautes, et lorsqu’il y en a, Roberto les taquine dans la bonne humeur générale et les fait reprendre. « Encorrrrre », assène t-il souvent. La timidité disparaît, une certaine complicité et, surtout, une confiance se développe entre les membres. Roberto, c’est sûr, ne laissera aucun des participants tels qu’il les avait accueillis. Dès le premier workshop, il avait repéré les voix uniques et lance les solos de chacun. Sandrine, la première soliste amatrice, impressionne par sa justesse. Elle, qui est pourtant arrivée un peu par hasard : « Une copine voulait y aller. Elle a finalement abandonné et j’ai continué sans elle, ça m’a beaucoup plu. C’est un peu difficile parfois, notamment sur le chant populaire italien, car je ne connais pas du tout cette langue. Mais on est nombreux, alors on s’aide. » Si parfois, l’attention se relâche et les blagues fusent, Roberto est attentif et règne en professeur décontracté.

Les 90 choristes s'exercent aux trois chants

Dans la salle voisine, Alessandro Bernardeshi, collaborateur fidèle des sœurs Sagna depuis une vingtaine d’années, fait répéter la dizaine de danseurs. « On part avec la jambe gauche ou la jambe droite ? » L’ambiance est ici plus studieuse. Les danseurs, qui ont déjà en majorité des affinités avec la danse, sont concentrés et tentent de synchroniser leurs gestes. Alessandro est confiant sur les résultats : « Cela fait quatre week-ends que l’on s’entraîne. L’objectif, ce n’est pas la sortie d’atelier, c’est plutôt la progression du groupe. Je cherche à leur inculquer une certaine dramaturgie intérieure du geste. Il faut toujours avoir le corps habité, être sur scène de la manière la plus humble possible. » Fei, jeune garçon timide, pratique la danse moderne jazz : « Je suis en apprentissage constant, ces ateliers m’inspirent beaucoup pour ma propre pratique. » Il en va de même pour de nombreux artistes présents aux ateliers qui cherchent à enrichir leur parcours : travailler avec une compagnie de renommée mondiale, ça n’arrive pas tous les jours.

Vers 17h, le moment tant attendu pour nous, spectateurs, arrive. Les deux ateliers se rejoignent. Roberto et Alessandro règlent les derniers détails : « Donc toi, tu pars en premier. N’oubliez pas, les solistes chanteurs et danseurs, vous vous regardez. » Lorsque le blues commence, les chanteurs sont en arc de cercle et les danseurs disséminés derrière eux. Ils s’avancent un à un et exécutent des gestes proches de l’improvisation, pendant que la chorale s’exécute sous les encouragements des deux chefs d’orchestre. Quand les chanteurs solistes s’avancent, un danseur s’approche du soliste, ils se regardent intensément. La beauté naïve qui se dégage de cet instant de communion des voix et des gestes est aussi touchante que rafraîchissante. Le jour J, les choristes seront en noir et les danseurs en couleur, chacun aura appris ses gestes, ses chants et les connaîtra par cœur. Eux, spectateurs lambda comme vous et moi, sont devenus artistes en quelques mois. En six répétitions heureuses, ils seront capables de vous toucher et de vous émouvoir. Un joli projet conduit par la compagnie Sagna qu’on ne demande qu’à voir se répéter encore et encore. Pour la beauté du geste.

Sortie d’atelier de la compagnie Sagna avec les Strasbourgeois, le 17 juin à 15h et 17h à Pôle Sud

QUELQUES PORTRAITS…

 

David, participant à l'atelier chorégraphique

« Un prof de danse de la fac, Pierre Boileau, qui fait aussi un atelier à pôle sud, m’a signifié que Pôle Sud recherchait des amateurs pour cet atelier. J’ai voulu y participer, d’abord pour danser gratuitement, par curiosité surtout. L’idée de mêler le choeur et la danse me plaisait bien. Je ne suis pas danseur, mais j’ai commencé des cours l’an dernier, les gens sont relativement simples, donc ça va à peu près. »

Ton endroit favori à Strasbourg pour aller danser ?
Je ne sais pas.. tout dépend du moment, de si l’on danse seul, accompagné.. je crois que les meilleurs endroit sont ceux ou l’on n’a pas encore dansé..

Ton endroit favori à Strasbourg pour flâner ?
Les rues du centre ville quand il n’y a personne dedans.. avec la brume la nuit c’est génial même si certaines rues font peur !

Ton endroit favori pour aller manger un bout ?
L’épicerie pour leurs tartines.. ou le brasseur pour leur tartes flambées et leurs bières..

L’endroit original pour danser ?
La cathédrale.. c’est peut-être un peu cliché mais la cathédrale serait un superbe endroit… entre les allées de sièges… et dans tous les endroits interdits aux visiteurs mais visibles par eux..

 

Cécile Fleur, chanteuse de l'atelier choral.

« Je danse à pôle sud le lundi soir (lab. Performance-body installation_P.Boileau), j’ai déjà participé à d’autres projets d’artistes en résidence, je suis donc au courant des infos de ce type. En tant qu’artiste travaillant avec le corps, je réalise moi-même une œuvre participative relativement proche de ce projet-là, consistant en l’élaboration d’une chorégraphie collective et d’une musique faite de mots répétés, chantée par les participants. J’avais envie d’être une « participante », nourrir mon propre travail en expérimentant. J’écris des chansons que je n’ose pas interpréter, au fur et à mesure de ces rencontres je me désinhibe et découvre en partie mes capacités vocales, ce qui m’apporte plus de confiance. »

De quel quartier viens-tu ?
Quartier Gare

Quel est ton endroit favori à Strasbourg pour aller apprécier un bon concert ? 
Difficile à dire, je n’ai pas d’endroit préféré mais je privilégie les petits lieux ; la machine Zénith où l’on finit par regarder l’écran géant pour voir le visage de(s) artiste(s) est ce que j’évite au maximum.

Endroit favori à Strasbourg pour flâner ?
Je flâne peu à Strasbourg (ou pas) ; j’aime bien la forêt du Neudorf qui permet un détachement et une impression réelle de nature non loin de la ville.

Endroit favori pour aller manger un bout ?
Je pourrai citer le Kitsch’n Bar mais ce n’est tant pour la nourriture (qui est plutôt bonne cependant) que pour l’ambiance, les concerts, la sympathie des gens qui travaillent et qui y vont généralement…

Le meilleur breuvage pour entretenir ta voix de rêve ?
Je n’entretiens pas ma voix de rêve, mais au moindre signe d’enrouement ou de mal de gorge : de l’eau citronnée au miel, de la tisane pectorale au miel, ou un grog au miel…l’important c’est le miel ! (bio évidemment)

L’endroit original pour chanter ?
Ce n’est pas original mais les cages d’escalier me plaisent pour leur acoustique, effet reverb plus ou moins puissant, chacune à sa particularité, son son… sympa d’y pousser quelques notes en passant. Sinon partout, j’aime chanter en vélo !

 

Aurore, l'une des danseuses expérimentées de l'atelier chorégraphique.

« J’ai pris connaissance du projet par Christianne Garrec, coordinatrice des actions danse à Pôle sud, qui est une amie, mais aussi par d’autres amis danseurs rencontrés à Pôle sud, lors de cours ou de la résidence Johanne Leighton. J’ai voulu y participer pour plusieurs raisons : tout d’abord je connais le travail scénique de la compagnie que j’apprécie beaucoup, notamment leur utilisation de la parole qui interragit avec la danse, j’avais beaucoup aimé une pièce présentée il y a deux ans Pompei, dans laquelle Alessandro dansait avec deux autres interprètes masculins. La participation au projet était aussi un moyen de retrouver certaines personnes avec lesquelles j’ai dansé il y longtemps, comme Berthy. Et tout simplement, la curiosité, chaque nouvelle résidence est différente. Ce projet m’oblige à écouter le groupe : les chanteurs mais aussi les danseurs, qui viennent d’univers chorégraphiques différents. Il est important d’être à l’écoute des autres, de ne pas danser tout seul. Sourire en dansant, ça je n’y arrive encore pas. On a aussi essayé des portés, notamment avec David, qui était blessé en début de projet, donc on a échangé les rôles, il fallait trouver des « combines » pour que je puisse le porter (même si il n’est pas trés lourd). »

Quel est ton endroit favori à Strasbourg pour aller danser ?
Lors de fête improvisées chez des amis où tout le monde se lâche. Sinon, j’aime bien la salamandre, parce qu’il y a de la place, pas forcément pour la musique. La piste est énorme on peut y faire des grands écarts! Je me souviens des barres sur lesquelles on peut tourner sur la péniche en face du musée, dont le nom m’échappe.

Ton endroit favori à Strasbourg pour flâner ?
Ces derniers temps, je n’ai eu que peu l’occasion de flâner, au jardin botanique derrière le palais U, sinon dans les boutiques, ça me détend.

Endroit favori pour aller manger un bout ?
Chez Kim, resto coréen à côté de la porte de l’hôpital : excellents fruit de mer,  la décoration est assez précieuse, et le service impeccable.

Le meilleur plat pour entretenir ton corps de rêves ? 
Je suis végétarienne : donc daurade au four, avec des courgettes ou du fenouil.  Du coca-light, du café (même si c’est pas bon pour les muscles). Sinon avant la danse classique, c’est pas trés diététique : un bol de pâtes à la sauce tomate.

L’endroit original pour danser ?
A l’arrêt de tram Faubourg national, peuplé d’une faune improbable, ou au milieu des stands de cartes-postales.

Le by Cécile Becker dans la catégorie CULTURE, Danse, Musique

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