Barbara Engelhardt : Une femme de qualité

Barbara Engelhardt, directrice du Théâtre Le Maillon de Strasbourg, portrait au théatre. © Pascal Bastien

Fin avril, les tutelles (Ville, État, Région) et l’association du Maillon ont annoncé la nomination de Barbara Engelhardt à la direction du Maillon, qui prendra ses fonctions le 1er septembre prochain. Rencontre.

Devant introduire la nouvelle directrice du Maillon, théâtre de Strasbourg et scène européenne, on avait envie de lister succinctement : une femme / Allemande / moins de 50 ans. On s’est dit qu’on ne le ferait pas. Car même si l’on s’en félicite intérieurement, on connaît le revers de ce choix de présentation. Citer en premier ces données, c’est courir le risque de faire de Barbara Engelhardt la « femme de service », soit celle dont la désignation va permettre aux tutelles (avec un soupir de soulagement) de retourner à leur immobilisme – et de continuer à nommer des hommes / blancs / de plus de 50 ans à tous les postes similaires.
Ensuite, ayant eu vent de l’arrivée prochaine, le 1er septembre 2017, d’Eva Kleinitz (femme / Allemande / moins de 50 ans) à la tête de l’Opéra National du Rhin, on se dit que Strasbourg doit bénéficier d’un micro-climat, et que dans cette ville, les gens n’ont même plus à s’en réjouir : c’est normal, quoi. Enfin, parce que l’autre conséquence de la « femme de service » est, parfois, de masquer la légitimité professionnelle : une femme serait là plus pour satisfaire les quotas que pour ses compétences. Et puis, on s’est repris : après tout, prenons l’envers du revers : non seulement l’arrivée de Barbara Engelhardt signale l’ouverture de la direction de structures culturelles à d’autres profils – il n’est jamais trop tard –, mais elle consacre, surtout, le parcours d’une femme de qualité. Un parcours d’une telle cohérence que sa nomination au Maillon semble, d’ailleurs, plus un retour qu’une arrivée.

Pourtant, à ce sujet, Barbara Engelhardt est catégorique. Certes, si elle a assuré de 2005 à 2015 la programmation du festival Premières, co-organisé à ses débuts par le TNS et le Maillon puis, par la suite, avec le Badisches Staatstheater de Karlsruhe, elle était « un électron libre entre plusieurs partenaires institutionnels ». Le Maillon, c’est ces dernières semaines qu’elle a commencé à vraiment le connaître de l’intérieur. Au côté de Bernard Fleury, ex-boss du lieu parti à la retraite en 2015, elle a assuré la gestion par intérim du théâtre. Tous deux ont en effet, suite au départ précipité (en décembre 2016) de l’éphémère directeur Frédéric Simon, terminé la programmation de la saison prochaine. Une saison 2017-2018 où s’affirment déjà certains axes défendus par la directrice : celui d’une « logique internationale et européenne multidisciplinaire, avec des nouvelles compagnies, des premières en France et des premières venues d’artistes à Strasbourg ».

Le projet souhaité par Barbara Engelhardt pour le Maillon prend appui sur l’histoire artistique de ce théâtre, et son « ouverture surprenante à des propositions artistiques qui s’attachent à créer un rapport individuel et en même temps diversifié au réel ». Cette caractéristique, Barbara Engelhardt souhaite la prolonger, tout en accentuant les deux pôles de rayonnement. « Il s’agit d’inscrire le Maillon sur le territoire du Grand Est et dans l’Europe. Ces dimensions sont complémentaires, ce sont deux pôles aussi importants l’un que l’autre. L’Europe est à Strasbourg, Strasbourg “est” l’Europe et il faut travailler sur cette idée, profiter de l’atout de cette ville transfrontalière, en testant des formes de coopération et d’échanges. » La coopération va, d’ailleurs, s’avérer indispensable au Maillon avec son déménagement qui approche. Car si la construction d’un nouveau théâtre est bien toujours prévue, les travaux ont pris du retard et ce décalage va l’amener à travailler à partir de l’été 2018 (date de la destruction du bâtiment du Wacken) hors les murs, notamment chez ses partenaires culturels. En attendant le nouvel équipement et ses deux salles de représentation, Barbara Engelhardt entend déjà mettre en œuvre une programmation « d’écritures scéniques variées », « l’invention de formats de rencontres différents avec les spectateurs », et le développement de la production, soit l’accueil d’artistes sur des temps de création développés.

© Pascal Bastien

Ce goût pour l’éclectisme et le passage d’une dimension à l’autre semble avoir toujours existé chez Barbara Engelhardt. Dès ses études, et jusqu’à ses premières expériences professionnelles. Ainsi, tout en suivant un cursus universitaire en Allemagne (et une année d’échange à Bordeaux) au terme duquel elle obtient l’équivalent de l’agrégation en histoire, en littérature allemande et française, elle cultive son intérêt pour les arts plastiques et le théâtre. Après avoir travaillé comme journaliste et rédactrice en chef, de 1996 à 2001, de la revue Theater der Zeit – Politik und Theater à Berlin, elle s’installe en 2001 en France. C’est là qu’elle commence à mettre en œuvre différemment son regard affûté de spectatrice, en réalisant seule ou en duo la programmation de deux festivals rapidement reconnus au niveau national pour leur qualité : Le Standard Idéal à la MC93 de Bobigny (de 2004 à 2012) et Premières, dédié aux jeunes metteurs en scène européens. Tout en collaborant en tant que dramaturge avec le metteur en scène d’opéra David Marton, elle dirige depuis 2010 en Allemagne, à Braunschweig, le festival Fast Forward, dont la dernière édition aura lieu en novembre.

Lorsqu’on évoque auprès d’elle cette inclination aussi persistante que naturelle à jouer les saute-frontières entre les disciplines artistiques, les fonctions, comme entre les pays, Barbara Engelhardt suggère avec discrétion son enfance. Ou comment la particularité d’un projet prend sa source dans les constructions et expériences les plus intimes… « J’ai grandi dans un village sur le Rhin, donc sur la frontière, et ce transfrontalier est présent pour moi depuis toujours. J’ai vu cette région changer, et si la création de passerelles entre la France et l’Allemagne a pris du temps, l’ouverture est réelle. Cette logique amène à porter le regard vers un horizon plus large, au niveau européen. Nous avons un futur commun, nous partageons les mêmes responsabilités et les mêmes inquiétudes, mais aussi les mêmes émotions et les mêmes espoirs. »

Par Caroline Châtelet
Photo : Pascal Bastien

Le Maillon, Théâtre de Strasbourg et scène européenne
www.maillon.eu

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