Benjamin Kiffel & Fehr : Le goût de la simplicité

Avec l’entreprise Fehr, à Bischwiller, l’artiste Benjamin Kiffel a expérimenté l’impression sur béton

Ils se rencontrèrent et coulèrent plein de murs de béton ensemble pour L’Industrie Magnifique. Sur le papier, le rapprochement n’avait rien d’évident. Et pourtant. Cela a tout de suite accroché. « On est un peu câblé pareil, il aime les choses brutes, minimalistes », dit l’industriel, Laurent Fehr. « J’avais envie de quelque chose de monumental et d’épuré. Ça lui ressemblait », dit le plasticien, Benjamin Kiffel. Une histoire simple, en somme.

« J’ai déjà fait des partenariats avec des entreprises, sur le mode de l’intervention. Cette fois, on travaille de concert, souligne Benjamin Kiffel. Et parce qu’on crée ensemble, deux mondes, deux savoir-faire se connectent. C’est ambitieux, novateur et c’est super à vivre. » Le photographe est d’abord venu visiter l’usine ultra-moderne de Bischwiller, en « guest », sourit-il. Faire quelques repérages, découvrir le process de fabrication du béton. Le gravier broyé, l’eau puisée, le va-et-vient incessant des machines. Une vingtaine d’années que le site de production est posé là, au bord de l’eau, la gravière dans laquelle plonge d’énormes pipelines verts. L’usine lui a tapé dans l’œil. « Le béton, ça me parle. Il n’a pas une image glamour alors que c’est une matière noble. » Atomes crochus. Benjamin Kiffel prévient tout de suite, il n’est « pas un photographe du réel ». Le documentaire, le témoignage ? « Je m’en fous, lâche le Strasbourgeois. Je ne suis pas le photographe de l’instant décisif. » Lui a commencé la photo en 1997, et « [s]’intéresse aux structures, aux lignes ». « Je cherche à livrer une perception sensible d’un espace, à partir des perspectives, des espaces vides. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est la poésie, c’est-à-dire jouer avec les codes. Le beau est un piège, je ne photographie pas ce qui est beau, je veux être dans la narration poétique », poursuit-il. En fait, il construit.

Son point de départ, c’est la lumière. C’est elle qui attend, elle qui déclenche le geste et le pousse à l’abstraction.

Son point de départ, c’est la lumière. C’est elle qu’il attend, elle qui déclenche le geste et le pousse à l’abstraction. Il a un faible pour le travail nocturne. Habituellement, les sites industriels et les friches, il tourne autour, les shoote la nuit sans pouvoir y entrer. Cette fois, on lui a ouvert la porte et on l’a laissé roder entre les machines et les salariés. Car ici, on fait les trois huit. Il est venu une dizaine de fois. « Les gens avaient l’air heureux dans leur travail, contents, j’étais impressionné par leur professionnalisme. C’était touchant », se souvient-il. Alors qu’il avait toutes ses images en boîte, il y est revenu une fois encore, pour lui. Pour voir son mur couler dans le moule, puis être gravé. En tout, six images en béton, de 4 mètres par 3, 25 tonnes avec les socles. « J’ai travaillé sans filet. Je ne pouvais me rendre compte du caractère monumental qu’une fois terminé. Et cela, je ne le referai pas 100 fois dans ma vie », ajoute-t-il.

Au fond de l’usine, un rayon de murs, rangés à la verticale comme des toiles de peintre. Laurent Fehr montre les essais, en gris, en noir, en blanc, comme on feuillette un catalogue en pierre. Les motifs, précision dentelle de luxe, sont gravés par « acidage ». Une technique ancienne remise au goût du goût du jour, industrialisée. Le mur est recouvert d’un film protecteur ajouré, sorte de pochoir high-tech. La projection d’une substance chimique acide décape les endroits où le béton est à nu, l’image apparaît.

Benjamin Kiffel : “Les gens avaient l’air heureux dans leur travail, contents, j’étais impressionné par leur professionnalisme, c’était touchant.”

Du concret

Les innovations, c’est justement la partie du jeune directeur du développement, Laurent Fehr, troisième génération de Fehr à la tête du groupe. Avec ses cousins et cousines, ils sont en train de reprendre à leurs parents, oncles et tantes, l’entreprise créée par les grands-parents en 1960. L’œuvre, intitulée Perspectives poétiques N°21, rend d’ailleurs hommage à ce couple fondateur, le chiffre correspondant à l’addition de leurs initiales, Albert et Marthe Fehr. Le petit-fils est intarissable sur le béton de demain. À l’en croire, inutile désormais d’en mettre des tonnes, 16 mm de béton suffisent en façade, contre 12 cm actuellement. Puis il y a ces murs, en kit, tout prêts, isolés, livrés qui boostent les performances énergétiques des bâtiments. En fait, tout est permis. Le béton se coule dans les matrices, imitation pierre, galets, roches, vaguelettes, stries… Pour les formes les plus tortueuses, végétales, il y a l’imprimante. On a un faible pour le balcon ultra-léger à clipser en façade qui récupère l’eau de pluie pour irriguer le garde corps végétalisé et insonorisé.

Pour Laurent Fehr, installer les Perspectives Poétiques n°21, place Broglie, “c’est prendre quelque chose de l’industrie et le mettre au cœur de la ville pour interférer avec l’espace.”

« Ne pas faire une œuvre d’art compliquée pour faire compliqué », c’est ce qui a séduit Laurent Fehr dans le projet de L’Industrie Magnifique. « C’est concret. Pour nous, il s’agit juste de faire notre métier. On fait notre taf et on l’expose, en plein Strasbourg. » La démarche et la proposition artistique ont été relayées dans la newsletter et le journal du groupe. Puis 400 salariés ont reçu une invitation pour venir, en famille, voir le fruit de leur travail. « Qu’ils soient fiers de ce qu’ils font, car ce n’est pas moi mais c’est eux qui, au quotidien, travaillent pour obtenir cette qualité », insiste Laurent Fehr. Il y a aussi un enjeu pour le béton lui-même. L’industriel espère lui redorer le blason, car il « souffre d’une image injuste, péjorative. C’est en quelque sorte le revers de la médaille de la bétonisation des fronts de mer. L’œuvre réalisée avec Benjamin Kiffel montre au contraire que c’est une matière minérale noble, que je trouve très belle. C’est quand même fantastique, que l’humain ait créé un liquide qui se transforme en pierre avec le séchage ! » Un liquide qui « rhabille l’espace public », selon Benjamin Kiffel. Installer les Perspectives poétiques N°21 place Broglie, « c’est prendre quelque chose  de l’industrie et le mettre au cœur de la ville pour interférer avec l’espace, c’est déjà un geste poétique intéressant, capable de jouer sur les sensibilités, perceptions et émotions des passants ». À terme, l’installation retournera à l’usine. Elle vivra là-bas. Offerte chaque jour au regard des travailleurs dont le savoir-faire a été érigé en œuvre d’art.

Par Noémie Rousseau
Photos Pascal Bastien

Fehr
21, rue Froehschwiller | Reichshoffen
www.fehr-groupe.com

Benjamin Kiffel
www.kiffel.fr

Benjamin Kiffel : “Le béton, ça me parle. Il n’a pas une image glamour alors que c’est un matériau noble.”

La perspective

La perspective est une conquête ; elle est cet accès à une autre dimension. Et il est tout à fait charmant de constater à quel point les bâtisseurs des Cathédrale, pourtant maîtres absolus en projection spatiale sur plan, étaient incapables de la représenter. Pour eux, la perspective reste cette inconnue, qu’ils s’apprêtent à ré-apprivoiser – elle l’avait été bien avant eux – au XIVe, bouleversant ainsi, notre perception du temps et de l’espace.

La perspective est cet art de représenter la profondeur, non de la suggérer ni encore moins de la signifier. Elle constitue selon l’Historien de l’art Étienne Sourau « un réalisme de l’apparence ». Et qu’elle fût aérienne ou linéaire, elle a constitué une norme occidentale durant les siècles qui ont suivi la Renaissance. Au cours du XIXe, les artistes la remettent pourtant en question. Et ce pour la simple raison qu’on constate son absence dans d’autres traditions picturales, en Orient ou en Extrême-Orient. On comprend dès lors qu’elle devient un rempart à d’autres formes de conquêtes : la représentation en deux dimensions, et bien sûr à l’abstraction. Perspective ou pas, l’objectif reste commun : nous faire entrer dans l’univers de l’œuvre, créant pour l’occasion, et ce quelle que ce soit la forme adoptée, des perspectives tout à fait vertigineuses.

Par Emmanuel Abela

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Exposition, Photographie

Ajouter un commentaire