Bernard Plossu : Berlin années 00

En 2005, Bernard Plossu capture au 50 mm le visage d’un Berlin réunifié. La galerie Robert Doisneau du CCAM de Vandoeuvre accompagne la publication de ces clichés, révélateurs d’une capitale tournée vers l’avenir. Rencontre avec un explorateur du paysage urbain.

ZUT_WEB_PLOSSU_3_620En 2005, vous vous rendez à Berlin dans le cadre d’une exposition, était-ce votre premier séjour dans cette ville ? Berlin correspondait-il à l’image que vous vous en faisiez ?
Oui, c’était mon premier séjour, je n’y étais jamais allé. Et même, je ne connaissais pratiquement pas l’Allemagne où je n’étais allé que deux fois pour une expo à Brême et une commande de neige au Tyrol ! Et ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’attendais ! Il n’y avait aucun pathos, en tout cas pour moi, de l’ex-Allemagne de l’Est. C’était plutôt comme une grande ville américaine toute blanche, presque un sosie de Century City, ce quartier neuf de Los Angeles. Et le soleil chaque jour, rendant tout blanc, m’a fait penser à Los Angeles tout le temps ! Le mur de la honte était déjà d’une autre époque… Quand je pense que des jeunes, juste parce qu’ils voulaient vivre libres, se faisaient tirer dessus par des garde-frontières, ça m’écœure…

On a plutôt l’habitude de vous retrouver aux États-Unis ou en Amérique du Sud : qu’êtes-vous allé chercher là-bas ?
Je suis rentré des pays américains en 1985 : l’Europe me fascinait de plus en plus. Je suis d’abord beaucoup allé dans le sud – Italie, Espagne, Grèce, Portugal – y ayant mes racines italiennes et ma femme étant andalouse. Puis un voyage en hiver a transformé ma vie : la Pologne ! Là aussi, enfin libérée du joug soviétique ! Les gens si sympathiques et ouverts et la poésie du pays m’ont parlé fort et du coup, quand on m’a proposé une expo à Berlin, ne connaissant pas j’ai répondu : oui. D’ailleurs, depuis je me suis rendu spontanément à Düsseldorf, Cologne, Vienne, pour voir. Et certes c’est très différent du continent américain, mais quel plaisir de voir les choses du passé, de l’histoire si vieille dans toute l’Europe !

Qu’avez-vous essayé de capter à Berlin ?
Face à Berlin, je me suis laissé aller sans projet précis. J’avais juste une dizaine de rouleaux et j’en ai acheté sur place une vingtaine tant ça m’a plu. On ne réfléchit pas en photo, on se laisse aller ! C’est le projet qui vous construit petit à petit, pas le contraire !

L’atmosphère de ce Berlin Ouest semble aride et froide, dénuée de poésie… Pourquoi ne pas vous être aventuré sur l’autre versant de la ville ?
L’Est de Berlin a déjà été beaucoup photographié : je n’aurais rien à ajouter de nouveau. Ça a déjà été très bien vu, notamment par notre maitre de la modernité, René Burri dans son livre Les Allemands, publié en même temps que Les Américains de Robert Frank ! Et puis mon cri de révolte anti-tyrannie faisait que je ne voulais pas aller voir ces lieux où les tyrans régnaient en monarques absolus. Enfin les gens étaient libérés de tout ce drame !

Le noir et blanc caractéristique de votre travail est ici sublimé. Il y a une lumière éclatante de blancheur et des ombres particulières sur ces clichés…
Cette lumière ensoleillée n’est pas si habituelle de Berlin que ça, je me doute qu’il ne fait pas toujours beau dans cette ville : là, c’est tombé comme ça, le destin. Il faisait beau, je ne pouvais tout de même pas changer le climat pour faire de la nostalgie ! Et cette lumière m’a finalement parlé et peut-être est–ce cela qui m’a fait photographier autant, me rendant compte qu’il se passait quelque chose d’étrange.

Berlin semble ici être une ville hypermoderne en mutation et tournée vers le futur : comment l’humain peut-il trouver sa place dans ce paysage urbain?
Mais il y a des gens ! Ce n’est pas la peine en photographie de faire du gros plan pour montrer à qui ressemblent les gens d’une ville ! On voit bien l’ambiance dans laquelle ils vivent ! Certes c’est « trop » moderne, je l’ai senti ça, puisque je l’ai photographié, mais c’est un peu une sorte de XXIe siècle de science-fiction ce Berlin-là, non ? Certes c’est pas humain au sens poétique, mais que faire ? Rester dans l’ambiance Est où les VoPos vous tiraient dessus ? Ne pas avoir le droit de porter des jeans et d’écouter Elvis Presley ? Alors si les allemands ont réagi ainsi en créant une ville trop moderne, c’est justement pour tout changer et vivre avec leur temps.

« C’est sans doute à midi, les Berlinois travaillent beaucoup, à l’américaine, adorant leur pays. Le moment de paix du rapide repas de la mi-journée crée ce genre d’ambiance : des gens lisent, d’autres profitent de ce beau temps sans doute si rare ! Ils sont assis, là, entre deux moments de bureau sans doute. Chacun pour soi, un petit arrêt dans le temps... »

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Photo Bernard Plossu

« C’est une photo d’un lieu célèbre, la Postdamer Platz. Ce qui m’est apparu est le contraste fort entre le noir et le blanc. C’est ça, la photographie, une lumière qui parle… »

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Photo Bernard Plossu

« Beaucoup de monde près de la gare… et passe une vieille Mercedes de l’époque où elles étaient si belles, ou alors voilà un peu de nostalgie ! Comme quoi, j’aime la nostalgie ! »

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Photo Bernard Plossu

« C’est ma photo de Berlin préférée : on nage en plein science-fiction ! Car c’est une ville de science-fiction que j’ai vu, et comment ! Tellement que ça fait presque comic book des années 30, mais ici pour de vrai ! Cette image a tous les ingrédients de la “ville du futur”. »

Par Claire Tourdot

BERLIN, exposition de Bernard Plossu du 29 novembre au 31 décembre à la galerie Robert Doisneau du CCAM de Vandœuvre-les-Nancy.
www.centremalraux.com

BERLIN 2005, de Bernard Plossu et Jean-Claude Bailly aux éditions Médiapop.
www.mediapop.fr

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François Leclerc, photo-graphi(st)e

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François Leclerc, Runes, Série « Silences », 60×42 cm

Il apparaît que la peinture, le graphisme est la photographie ne sont parfois séparés que d’une fine pellicule. La preuve en images avec le travail du photographe François Leclerc.

On perçoit des références picturales et graphiques dans votre travail, ces deux domaines font-ils partie de votre parcours ? Si oui, comment en êtes-vous arrivé à la photographie ?
J’ai fait de la peinture dans les années 70, de l’aquarelle, de la gouache, de l’encre de Chine… Je dessinais plutôt des choses surréalistes, avec pour référence Max Ernst. Et je me suis acheté un appareil photo pour faire un book de mes images. Après je m’en suis servi parce que j’avais besoin parfois de détails pour les reproduire dans mes peintures. Et puis finalement, de proche en proche, j’ai fait de moins en moins de peinture et de plus en plus de photographie.

Sur la photo intitulée Runes (ci-dessus), les branches de maïs se transforment en modules graphiques comme « aquarellés ». La peinture s’invite dans photos. Finalement, vous alliez vos deux passions ?
Je dis toujours que je suis un peintre paresseux, parce que c’est pas une manière tout à fait classique de faire de la photo. Quoique dans l’histoire de la photographie, au XIXe, il y a déjà des gens qui ont fait des photos dans le sens peinture, des pictorialistes. On les a appelés comme-ça par la suite. Au départ, je n’avais aucune culture particulière de photographie. Je suis plus « graphie » que « photo ».

Au niveau du traitement de l’image, est-ce que vous effectuez des retouches ?
Très très peu. Parfois il y a des petites défauts, alors je les enlève. J’attache surtout de l’importance à la composition. Quand je photographie une ligne horizontale, il n’est pas sûr qu’en tenant l’appareil je serai parfaitement horizontal. Donc je redresse la ligne pour rectifier la composition. Je travaille également les contrastes.

Vous utilisez également le trompe-l’œil (avec la citerne et le grès pris de près, formant des paysages).
C’est l’imagination qui est présente au moment où je prends la photo. C’est un peu visionnaire. Évidemment que, si on voyait ce qu’il y a autour, on rêverait beaucoup moins ! La photo ce n’est plus la réalité. Elle est extraite de son contexte, donc à ce moment-là, on peut vous faire croire ce que l’on veut.

Comment qualifieriez-vous votre travail ?
J’ai lu une phrase de Marcel Duchamp qui disait : « C’est le regardeur qui fait le tableau ». Vous voyez, c’est un peu ça qu’on pourrait dire par rapport à ce que je fais.

Propos recueillis par Valentine Schroeter, François Leclerc, photographe – www.francoisleclerc.odexpo.com
Exposition permanente chez Pêle-Mêle
9 rue des Veaux à Strasbourg – www.pelemele.eu

François Leclerc, série "Silences", 60x42

François Leclerc, série « Silences », 60×42

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François Leclerc, série « Silences », 60×42

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François Leclerc, Vol d’étourneaux, 60×42

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Dans l’entre-deux avec Julie Meyer

IMG_1183Capturer le temps qui passe, c’est l’exploit que réalise la photographe alsacienne Julie Meyer dans chacun de ses clichés. Avec ce coup de projecteur sur ce qui nous échappe, elle remet en question notre perception de l’instant.

Après une enfance marquée par de nombreux voyages, Julie Meyer, photographe diplômée de l’École Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg (actuelle HEAR), continue son exploration du monde et l’illustre par des clichés de bordures de routes, de gares ou encore de stations de métro. « Je n’interviens pas sur le territoire lui-même, c’est vraiment le cadrage et le point de vue qui me sont propres. Je ne déplace pas les objets, j’essaye d’être proche du réel ». Chantiers de construction, panneaux publicitaires, objets du quotidien abandonnés…

IMG_1144Les prises de vues de Julie Meyer témoignent des traces indélébiles laissées par l’homme dans la nature, et apparaissent comme une étude des rapports entre l’être humain et son environnement immédiat. Pourtant, dans ses photos, l’homme n’existe pas physiquement, mais uniquement par ce qu’il laisse derrière lui : ses biens matériels et ses souvenirs. Le souvenir et le temps qui passe forment d’ailleurs le fil rouge de l’œuvre de la photographe : « Je m’intéresse beaucoup aux intervalles dans le temps et dans les territoires. Ce qui est central dans ma pratique c’est la ruine, non pas forcément un bâtiment qui se dégrade, mais aussi le temps qui a échappé à la perception et c’est ce temps-là que j’essaye d’enregistrer avec la caméra ou l’appareil photo ».

Au fil de ses déplacements, Julie Meyer crée des œuvres dans un temps donné et un territoire changeant. Pourtant, si illustrer le cheminement par des images fixes semble paradoxal, là est la particularité de cette jeune femme qui utilise la photographie comme un art de l’entre-deux. Son attrait pour ce qui se situe dans l’intervalle, qu’il soit d’ordre temporel ou spatial, elle le conceptualise à l’occasion d’une exposition au Syndicat Potentiel de Strasbourg : l’artiste y présentera quelques uns de ses clichés dans un bac de révélateur, pour rendre compte de la fragilité du tirage, qui va à terme s’assombrir pour finalement disparaître. L’œuvre de Julie Meyer, accusation du caractère destructeur de l’homme ou narration imagée du temps qui s’écoule, nous interpelle par des clichés ancrés dans le quotidien qui mettent en évidence ce que l’on ne voit pas, ou ce que l’on refuse peut-être de voir.

Par Valentine Schroeter

INTERSTATE, exposition de Julie Meyer du 10 octobre au 2 novembre au Syndicat Potentiel à Strasbourg, dans le cadre des Journées de l’Architecture.

INFRA ORDINAIRE, exposition et vidéo-projection (Exploration et Cartographie des marges, France/Etats-Unis) à partir du 18 octobre à l’Artothèque de Strasbourg.

 

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Le Prince Roy

La première exposition consacrée à Roy Lichtenstein à Beaubourg, en partenariat avec la Tate de Londres et l’Art Institute de Chicago retrace la carrière de l’artiste pop américain qui a toujours refusé de prendre son art au sérieux.

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Drowning Girl [Jeune femme se noyant],1963, Huile et Magna sur toile, 171,6 x 169,5 cm
The Museum of Modern Art, New York, Philip Johnson Fund (by exchange) and gift of Mr. and Mrs. Bagley Wright, 1971
© Estate of Roy Lichtenstein New York / ADAGP, Paris, 2013

La scénographie de l’exposition Lichtenstein à Beaubourg restitue toute la complexité d’une œuvre cachée derrière une apparente simplicité et légéreté. L’œuvre de Lichtenstein ne se réduit pas à l’esthétique du Comics de sa plus célèbre toile Whaam ! Si les couleurs vives, les contours appuyés et les points de trame sont devenus sa marque de fabrique, Roy Lichtenstein ne s’est pas pour autant cantonné à reproduire des cases de Comics comme celles de la revue Girl’s Romances – geste que ses contemporains lui ont souvent reproché. Son champs d’action va au-delà de la représentation en 2D d’une société agressée par les images commerciales et les icônes qu’elle impose. Ainsi, il abandonne rapidement ses premiers personnages – Mickey, Donald, Popeye – pour des figures anonymes qui véhiculent son sens de la forme et de la composition. Ces recherches vont le pousser à expérimenter différents matériaux : l’acrylique, l’émail, le Plexiglas ou encore le Mylar et ses effets cinétiques. Il se pose, là, comme un des premiers artistes post-modernes à proposer une lecture des avant-gardistes – Matisse, Picasso, Léger – tout en revenant à des sujets classiques tels que la nature morte ou le nu. Ses peintures et ses sculptures relèvent toutes de la même efficacité : un trait stylisé, net, efficace et trois couleurs récurrentes participent  à un fort coefficient visuel qui donne à ses œuvres une empreinte identifiable au premier coup d’œil.

Par VSG

Roy Lichtenstein jusqu’au 4 novembre 2013 au Centre Pompidou, à Paris.

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Emil Nolde, la couleur magnifiée

Emil Nolde, le tourbillon des motifs et des couleurs

Emil Nolde, le tourbillon des motifs et des couleurs

Au sein de expressionnistes allemands, Emil Nolde tient peut-être une place à part, notamment parce qu’il est le plus âgé de sa génération. Né en 1867, il avait entre 13 et 15 ans de plus que les autres membres de Die Brücke, le groupe pionnier fondé en 1905 à Dresde par Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Fritz Bleyl et Karl Schmidt-Rottluff. Sa singularité vient également du fait qu’il s’est d’abord consacré à la sculpture et n’a commencé à peindre que tardivement, après avoir découvert les œuvres de Vincent van Gogh et Paul Gauguin à l’occasion d’expositions à Berlin et à Weimar. Il se distingue enfin à la fois par les thématiques qu’il développe, très éloignées des considérations urbaines de ses compagnons, le paysage et la nature, et par une approche de la couleur qui le conduit à systématiser l’emploi de tons purs, très marqués, lesquels se détachent de la toile avec une matérialité parfois saisissante.

Le titre de l’exposition que lui consacre le musée Frieder Burda, à Baden Baden, est à ce titre révélateur : La splendeur des couleurs. On y découvre le cheminement particulier d’un peintre, ami de Paul Klee et Edvard Munch, qui s’approprie son matériau pur, avant de laisser exploser toute sa créativité : du magnifique Meersstimmung à la quiétude infinie on passe en peu de temps aux expériences formelles très chargées des débuts de Die Brücke, avec des tentatives colorées à la limite de l’abstraction.

L’exposition s’attache aux Images non peintes de la période marquée par l’interdiction de peindre de 1938 à la fin de la Seconde Guerre mondiale de celui qui avait adhéré un temps au parti national-socialiste danois. Si les tableaux nous étaient familiers pour certains, on découvre au dernier niveau de l’exposition (à parcours de haut en bas), un certain nombre d’aquarelles bouleversantes d’émotion qui situent Emil Nolde comme l’un des plus grands aquarellistes du XXe : les fleurs, les paysages et même les portraits manifestent chez lui un juste équilibre en explosivité colorée et maîtrise de la composition. Il faut s’attacher aux sublimes Hohe See, Hochgebirge ou Meer mit Gewittehimmel qui rappellent par certains aspects la mystique de la couleur initiée par les membres de l’autre grand groupe expressionniste, le Blaue Reiter et des artistes comme Vassili Kandinsky et surtout Franz Marc. Dans sa version apaisée, presque domestiquée, la spiritualité n’est plus ni intellectualisée ni théorisée, elle est là, présente, de manière sensible et mesurée.

Jusqu’au 13 octobre, au Musée Frieder Burda à Baden Baden
www.museum-frieder-burda.de
Catalogue disponible sur place en allemand et en anglais.

Retrouvez notre dossier exposition La forme & au-delà dans toutes nos éditions papier de Zut !, Zut Strasbourg, Zut Lorraine et Zut Haut-Rhin.

Emil Nolde, Tropensonne, 1914, Ölfarben auf Leinwand 71 x 104,5 cm

Emil Nolde, Tropensonne, 1914, Ölfarben auf Leinwand, 71 x 104,5 cm

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Exposition, Peinture | Laisser un commentaire