Odeurs et souvenirs, oui mais

« L’extrême sentiment d’une présence soudaine, la surprise simplement qu’un objet, une émotion, un événement soit, n’a rien qui puisse nous étonner, si l’esprit qui les distingue doit à cet effet s’arracher d’abord à un tout où il se trouve pris et confondu, au point de n’être pas moins son contraire que lui-même. », Jean Paulhan

Attention, le dernier livre de Philippe Claudel est plus qu’un livre : un pur produit marketing. On passera sur la jaquette reprenant un détail d’une peinture de Gustave Klimt, beaucoup plus utilisée pour faire vibrer les ménagères que Balthus… D’ailleurs, si la couverture ne vous a pas déjà convaincu que vous tenez en main le parfait cadeau, la quatrième de couverture aura vite fait de vous séduire avec son scrabble de mots qui sent bon le bonheur et au champs lexical digne d’une brochure pour Disneyland : « voyage », « magie », « illusion ». Philippe nous propose rien de moins que réactiver notre mémoire olfactive.

Dans la continuité des livres d’un autre Philippe (Delerm), qui dans une logique héritée d’Amélie Poulain nous avait dévoilé le secret de ces petits suppléments d’âme qui se cachent dans d’insignifiants actes du quotidien, Claudel fait, lui, appelle à notre nez pour convoquer dans quelques 63 tableaux, nos souvenirs muqueux. Le procédé profite de la mode du « bon vieux temps », des yaourts comme chez mamie et des bars à guinguettes comme chez papy… Ou comment transformer une charge émotionnelle en argent.

Le principe consiste donc à choisir un lieu, une action ou un objet, et en faire une description nostalgique en évoquant le maximum d’images connues de tous au moyen d’odeurs et de parfums. « Cave », « Gauloises et Gitanes », « Piscine », « Pluie d’orage », autant d’intitulés qui, à peine lus, enclenchent déjà la belle machinerie de nos souvenirs de pommes trop mûres, de moustaches jaunies, de carrelage glissant et d’abris sous les portes cochères. Le procédé fonctionne si bien qu’on peut même s’épargner la lecture des textes et se contenter des titres.

Un peu de beauté et de douceur au milieu de cette rentrée littéraire est en soi plutôt une jolie chose, si cela n’était pas aussi calibré en forme de succès commercial. Les ficelles tirées ici sont grossières, connues et usées, et il est dommage qu’un écrivain doué cède à une pratique si facile, usant de ce matériel fondamental entre l’intime (nos souvenirs particuliers) et le collectif (ces évocations parlent à tout le monde).

Alors oui, mon grand-père fumait des cigarettes qui sentaient fort, et j’aime à en garder l’impression pour moi seul. Il est peut-être bon, voire nécessaire de conserver une part de soi en secret, replié dans la pudeur et le respect, car ce sont aussi ces souvenirs et la manière que nous avons de les concevoir, qui façonnent nos singularités. Mais je ne serai pas étonné qu’une page Facebook relaie du livre soit ouverte, proposant à chacun d’y noter ses souvenirs, ou quant au nom du partage, le soi se dissout dans le commun. « Je me souviens de l’instant où j’ai vraiment su. Les saules perdaient leur chaleur, le visage dans le bassin était beau, mais il n’était pas le mien », Sylvia Plath.

Par Boris Manchot

Philippe Claudel, Parfums, Stock, 224 pages, 18,50 euros

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L’Eve future

« Et les chiens m’offensant de leurs poils offerts, lèchant lentement et laissant leur salive sur les arbres qui me rendent folle. » – Alejandra Pizarnik –

En 1963, André Pieyre de Mandiargues se voit décerner le Prix Goncourt pour son livre La Motocyclette. Bien qu’introuvable aujourd’hui, il demeure un ouvrage d’une sensualité et d’une tension rare; un superbe moment de littérature.

L’histoire est cependant très simple, Rebecca, part un matin, au guidon de sa motocyclette, retrouver son amant…C’est chemin faisant qu’elle se remémore leur rencontre et les scènes érotiques de leur secrète idylle. Au fil de la route, sensations et paysages présents se mêlent aux souvenirs, et l’on sent le corps de cette femme qui vibre pour l’homme qu’elle désire et qu’elle va retrouver. Sa machine et les décors qu’elle traverse à toute vitesse viennent ainsi s’imprimer à sa mémoire, mais aussi à son imagination; fantasme mécanique, Rebecca, Godiva d’un nouvel air, traverse et est traversée par le sublime.

Loin de la pornographie de foire de Mr. Grey et de ses nuances (si peu nuancées en réalité), Mandiargues célèbre cette année-là, un érotisme résolument moderne et dont on peut imaginer, dix ans plus tard, le prolongement par J. G. Ballard avec Crash!, un érotisme puissant, voire douloureux dans son désir inassouvi de l’autre, mais aussi fécond, car fantasmagorique, ravivant des images enfouies ou dessinant les contours d’un rêve à venir.

C’est en effet ici que se loge la beauté de ce texte, dans cet intime secret qui veut que le plaisir soit moins dans l’acte que dans la lutte, dans l’exercice de la patience, « ce n’est pas le temps, mais l’interminable durée du désir qui sépare la paume de la douce déclivité de ton ventre » (José Angel Valente).

Par Boris Manchot

André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette, 1963, Gallimard, Collection Blanche, 228 pages.

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Le génie du non-lieu

« Recouvrir cette surface qui reçoit encore la sollicitation du fond, qui vit encore du grand travail de la mort. »
– Georges Didi-Huberman –

Le dernier livre de Jean-Yves Jouannais nous égare déjà dans sa préface où l’on apprend qu’il n’en est pas l’auteur, mais quelque part, le protagoniste. Ce livre a été en effet construit pour lui, pour qu’il puisse visiter ces ruines de guerre qui le fascinent tant.
Nous suivrons dès lors, à ses côtés, la destinée de plusieurs personnages historiques; chroniques de victoires, de défaites, ou simples observations, le véritable sujet de ces textes étant toujours la présence de ruines après un acte de guerre.

Lecture de l’horreur à travers ses vestiges, L’usage des ruines nous dévoile une histoire de la barbarie en creux et où ce qui a disparu devient éloquent.
La destruction et sa trace comme retour à l’acte, preuve de la folie meurtrière des hommes.
Jouannais fouille ainsi cette histoire faite de poussière, d’acier et de briques, y réveille des héros, des monstres, fait revivre ces ruines qui n’ont en définitive qu’un seul usage : nous prouver la déraison.

Par Boris Manchot

L’usage des ruines : portraits obsidionaux, Jean-Yves Jouannais, Verticales, 152 pages, 14,90 euros

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La Littérature et le Mal : une rentrée sacrifiée

« Ce n’est pas à cause des contraintes qu’il impose mais parce qu’il n’en impose aucune que le roman doit être combattu. » – Denis Hollier –

Au beau milieu des quelques 600 titres de cette rentrée littéraire,se dégage une mouvance toute singulière, un corpus dérangeant et qui a pour thème principal : la violence. Une violence qui s’exprime de multiples façons, mais qui place toujours la douleur comme héroïne de ces nouveaux titres de septembre.
Il y a ainsi le dégoût des images médicales de Réanimation de Cécile Guilbert, le choc de l’amour incestueux de Tigre, Tigre ! de Margaux Fragoso, la provocation pornographique d’Une semaine de vacances de Christine Angot ou encore de Oh ! de Philippe Djian (qui débute par l’évocation d’une scène de viol), sans oublier l‘Eloge littéraire de Anders Breivik de Richard Millet…

La qualité de ces titres n’est pas le propos, c’est l’omniprésence de la violence que l’ont peut ici interroger. Symptomatique d’une époque qui ne positionne son discours que par défaut, incapable de créer un sens premier, injonctive, voyeuriste et culpabilisatrice ; cette violence comme valeur suprême, c’est la fin du rêve, de la beauté et du sensible.
On trouvera sans doute à produire un argumentaire positif à l’existence de cette forme de littérature, qu’on nous épargne cependant l’élimée « liberté d’expression », car ce qui s’exprime ici est en effet gratuit, mais aussi aliénant.

Expression de la violence, l’aliénation est la position dans laquelle nous place la lecture de ces ouvrages. Témoin d’une violence qui le dépasse, et dont il ne sait que faire, le lecteur a la dérangeante impression de participer d’un acte cathartique, et qui le laisse exsangue.
On pourra rétorquer qu’il suffit de ne pas ouvrir ces livres pour éviter cela, pourtant cette violence sourde s’exprime malgré tout dans le paysage littéraire actuel et est par ailleurs largement relayée par les acteurs du monde du livre car il est connu que le scandale fait vendre.

Au final, il faudrait savoir ce que l’on cherche en littérature, quelle expérience on veut y vivre, celle de l’ouverture, ou de l’enfermement, à condition d’en connaître les enjeux, « La littérature est l’essentiel, ou n’est rien. Le Mal – une forme aiguë du Mal – dont elle est l’expression, a pour nous (…) la valeur souveraine. Mais cette conception ne commande pas l’absence de morale, elle exige une hypermorale. » (Georges Bataille).

Par Boris Manchot

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Google est ton ami

« La religion est censée vous unir à une totalité plus vaste, et la technologie contient la même utopie »
– D.A. Therrien –

Ne vous laissez pas impressionner par le titre, voire l’épaisseur de ce livre, car cette Théorie de l’information est tout sauf ennuyeuse. Aurélien Bellanger a su avec génie mélanger roman, étude sociologique et leçon physique. Dans ce livre « monstre », extrêmement documenté, il nous dévoile pas moins qu’un demi siècle de technologie, de la fin des années 60 à nos jours, à travers la vie de Pascal Ertranger, jeune ingénieur qui deviendra le grand gourou de l’Internet.

Du Minitel au Cloud, en passant par l’Arpanet (l’ancêtre d’Internet), on assiste à la genèse d’une révolution technique majeure de l’humanité.

Convoquant des personnages et des événements réels, Bellanger décrit l’histoire de la télé-communication en France par le biais d’un anti-héros visionnaire qui finira mégalomane.

Véritable anthropologie de l’objet technique et du monde « 2.0 », La théorie de l’information n’en est pas moins un roman, et répond à tous les codes du genre, même si chaque chapitre s’ouvre avec un exposé de physique pure.

Ce livre est au final à l’image de notre nouvelle ère de l’information, assaillante, complexe, mais aussi utile et passionnante, pour peu qu’elle soit traitée avec intelligence, ce qui est le cas ici.

Par Boris Manchot

La théorie de l’information de Aurélien Bellanger, Editions Gallimard, 22.50 euros

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