Olivier Assayas : la jeunesse est un art

Rencontre avec le réalisateur Olivier Assayas à l’occasion de la sortie de son film Après Mai, qui dépeint de manière intimiste et avec de forts accents autobiographiques la période bouillonnante du début des années 70. L’occasion de plonger dans les souvenirs de jeunesse d’un des réalisateurs majeurs du cinéma français contemporain…     

L’ambiance était plutôt décontractée l’autre soir au restaurant Chut, à Strasbourg. On sentait l’excitation liée à une tournée de promotion qui constituait une première pour les jeunes acteurs qui accompagnaient Olivier Assayas, Clément Metayer et Hugo Conzelmann. Visiblement hilares, ils s’amusaient volontiers de la situation – Clément lâchant ses bouffées de cigarette électronique dans l’espace, avec un vrin de nonchalance –, jouant les trublions à côté d’un Olivier Assayas très concentré sur son sujet : la lumière, la jeunesse française sous l’ère pompidolienne et le psychédélisme anglais de la fin des années 60 et du début des années 70.

La lumière, la clarté, caractérisent de nombreuses scènes de votre film. Est-ce que c’est l’image que vous gardez de cette période ?

Olivier Assayas : En tout cas, il y a quelque chose qui a à voir avec la nature. J’ai grandi à la campagne, près de Paris, mes souvenirs de cet âge-là sont donc marqués par une circulation entre la ville et la campagne. Il y a quelque chose d’assez sensuel au fond. Nous étions engagés dans la politique de l’époque, mais dès qu’on sortait du lycée, on était dans la nature. Il y a aussi des choses qu’on a oubliées aujourd’hui, ou du moins qui ne sont plus mises à leur juste place, c’est le rapport de cette époque avec la nature. Dans le gauchisme, il y avait un rejet de l’urbain, et surtout l’envie d’aller vers la nature. C’est une période où il y a eu une résurgence des traditions anciennes, une nostalgie de la société rurale. Il faut bien se rappeler que le gauchisme, la free press, la musique de l’époque, ont été nourris par ce fantasme-là. Par exemple, au lieu de dire à mon chef-opérateur Eric Gautier ce que racontait le film, je lui ai fait écouter du folk anglais, qui possède un petit côté pastoral. C’était vraiment la note que je voulais trouver pour le film. Depuis qu’on travaille ensemble, il sait que j’ai une grande attirance pour lumière de l’impressionnisme. Autant dans mes premiers films il y avait une part de romantisme sombre, mais plus ça va, plus j’ai envie de clarté, de lumière. Et c’est dans Après Mai que j’ai eu l’impression d’aller le plus frontalement vers ça.

À plusieurs moments du film, cette lumière se transforme en feu…

Oui, c’est vrai ! Quand on écrit un film, il y a toujours une sorte de rime inconsciente qui se crée. On se rend tout à coup compte qu’une idée a fait son chemin, toute seule. Pour ce film, je ne me rendais pas compte à quel point le feu était présent. Evidemment, c’est en lien avec la façon dont la jeunesse se consume.

Contrairement à celle de Mai 68, la génération du début des années 70 est assez méconnue et on oublie qu’un certain nombre de combats ont été menés. Etait-ce pour vous une manière de rendre hommage à cette génération qui est restée très active, très combattante durant toute la période ?

En tout cas, ça a été une manière de prendre en charge une histoire collective qui n’était pas racontée. Raconter l’histoire collective, ce n’est pas mon truc, mais cette période a été celle de mon adolescence, et parce qu’elle m’a marquée, j’ai été sensible au fait qu’elle n’a jamais été racontée correctement. Je me serais très bien contenté que quelqu’un le fasse à ma place, mais ne voyant rien venir, j’ai compris que j’étais porteur de cette histoire et de ce qu’elle a de générationnel. Le début des années 70 est souvent décrit comme “les années de plomb”, comme la traduction de l’échec de Mai 68 et de ses idées. Bien sûr, quand on était adolescent en 1970-1971, la perspective était parfaitement différente. Mai 68 est un point de repère, mais on ne l’a pas vécu, on le perçoit un peu comme un événement météorologique. C’est une génération qui a été marquée par l’exploration des voies ouvertes par Mai 68, mais qui a aussi payé un tribut relativement lourd, en s’engageant pour certains dans des voies destructrices.

Vous dites vous être appuyé sur la personnalité de vos acteurs pour façonner les rôles. Comment fait-on pour construire des personnages d’il y a 40 ans à partir de jeunes gens d’aujourd’hui ?

Ça part évidemment de croquis, de souvenirs. Mais ce que je construis n’est pas de nature autobiographique, c’est là que j’essaie de trouver des interprètes qui, par un certain biais, peuvent s’identifier aux personnages, ou en tout cas se reconnaître dans les passions de ces personnages. Je me fie aussi à leurs personnalités, à leur instinct, à leur manière d’être, ce qui est toujours plus fort que ce que j’ai écrit dans le scénario. De toute façon, les personnages qu’on a essayé de tisser dans le scénario n’ont qu’une petite part de vérité ou de réalité. La vérité ou la réalité, ce sera leur incarnation qui lui donnera corps. Pour chaque film, il y a toujours un double scénario : celui qui est écrit et celui qui n’est pas écrit, c’est-à-dire l’enregistrement documentaire de ce qu’il se produit lorsque je filme des personnages traversés par des dialogues, des situations, des destins.

Concernant la bande originale, on a l’impression qu’elle relève de choix très intimes : Soft Machine, Captain Beefheart, Syd Barrett, Kevin Ayers…

Je voulais trouver une façon de rendre hommage à ce qu’on a appelé l’underground des années 70, et notamment à la musique qui venait d’Angleterre. Je ne voulais pas me servir de la musique générationnelle de cette époque, mais plutôt de la musique qu’appréciait une minorité de passionnés. Ceux qui écoutaient Syd Barrett ou Kevin Ayers étaient attirés par quelque chose de très marginal, contrairement à la majorité des gens qui écoutaient plutôt Pink Floyd. Je voulais surtout que les choix musicaux du film soient au diapason avec les personnages, avec l’histoire que j’avais envie de raconter, c’est-à-dire celle de gens portés par les idées d’une minorité agissante et créative. J’aurais été incapable d’utiliser la musique de Syd Barrett ou de Nick Drake comme musique illustrative dans un autre de mes films, j’y accorde trop d’importance. Mais là, elle a naturellement trouvé sa place, parce que je l’ai remise exactement dans le cadre dans lequel je l’ai découverte.

Vous n’avez d’ailleurs pas hésité à placer certains morceaux en entier…

Mais il le fallait ! Tout à coup, en rapport avec la peinture, il y avait un truc qui marchait, qui était évident, pour la première fois. C’était assez miraculeux, j’étais ravi d’enfin pouvoir intégrer ces morceaux dans un de mes films. ∙

Propos recueillis par Céline Mulhaupt et Emmanuel Abela le 15 octobre à l’occasion de l’avant-première d’Après Mai au Cinéma Star Saint-Exupéry, à Strasbourg
Photos : Eric Antoine

 

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Une journée avec Tomi Ungerer

Image issue de film de Brad Bernstein, Tomi Ungerer, l'esprit frappeur

Après Les Trois Brigands, film d’animation réalisé en 2007 par Hayo Freitag, l’univers de Tomi Ungerer est à nouveau source d’inspiration pour les jeunes réalisateurs : Stephan Schesch adapte Jean de la Lune au cinéma et Brad Bernstein, Américain, réalise un documentaire sur le parcours riche et atypique de Tomi Ungerer.

Le premier, long-métrage d’animation, basé sur le livre du même nom réalisé par Tomi en 1961, s’adresse à un très jeune public mais pas que. L’histoire traite de sujets fondamentaux, tels que l’amitié, le rejet, les préjugés et vise à aborder avec intelligence et subtilité les questions que se posent les enfants.

Le second film, Tomi Ungerer, l’esprit frappeur, retrace l’art et la vie de Tomi Ungerer à travers les tumultes d’une carrière riche et fascinante. Témoignage du génie d’une figure incontournable de notre époque, ce documentaire se veut également révélateur d’une personnalité et d’une sincérité et fait preuve de créativité en donnant vie aux dessins de Tomi Ungerer.

En attendant les sorties officielles, le cinéma Star Saint-Exupéry vous donne l’occasion d’assister aux avant-premières lors d’une journée consacrée à l’artiste et de rencontrer Tomi Ungerer, et son équipe, après chacun des deux films.

Le petit plus Zut ! + Star Saint-Exupéry
Si vous venez de notre part, les billets seront à 5€. Il suffit de dire Zut ! et le tour est joué.

Journée Tomi Ungerer, avant-premières Jean de la Lune à 14h00 et Tomi Ungerer, l’esprit frappeur à 20h00, vendredi 16 novembre au cinéma Star Saint-Exupéry de Strasbourg. Pour les lecteurs de Zut ! billets à 5€.

Le lien de l’événement Facebook

Par Justine Goepfert

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L’Eve future

« Et les chiens m’offensant de leurs poils offerts, lèchant lentement et laissant leur salive sur les arbres qui me rendent folle. » – Alejandra Pizarnik –

En 1963, André Pieyre de Mandiargues se voit décerner le Prix Goncourt pour son livre La Motocyclette. Bien qu’introuvable aujourd’hui, il demeure un ouvrage d’une sensualité et d’une tension rare; un superbe moment de littérature.

L’histoire est cependant très simple, Rebecca, part un matin, au guidon de sa motocyclette, retrouver son amant…C’est chemin faisant qu’elle se remémore leur rencontre et les scènes érotiques de leur secrète idylle. Au fil de la route, sensations et paysages présents se mêlent aux souvenirs, et l’on sent le corps de cette femme qui vibre pour l’homme qu’elle désire et qu’elle va retrouver. Sa machine et les décors qu’elle traverse à toute vitesse viennent ainsi s’imprimer à sa mémoire, mais aussi à son imagination; fantasme mécanique, Rebecca, Godiva d’un nouvel air, traverse et est traversée par le sublime.

Loin de la pornographie de foire de Mr. Grey et de ses nuances (si peu nuancées en réalité), Mandiargues célèbre cette année-là, un érotisme résolument moderne et dont on peut imaginer, dix ans plus tard, le prolongement par J. G. Ballard avec Crash!, un érotisme puissant, voire douloureux dans son désir inassouvi de l’autre, mais aussi fécond, car fantasmagorique, ravivant des images enfouies ou dessinant les contours d’un rêve à venir.

C’est en effet ici que se loge la beauté de ce texte, dans cet intime secret qui veut que le plaisir soit moins dans l’acte que dans la lutte, dans l’exercice de la patience, « ce n’est pas le temps, mais l’interminable durée du désir qui sépare la paume de la douce déclivité de ton ventre » (José Angel Valente).

Par Boris Manchot

André Pieyre de Mandiargues, La Motocyclette, 1963, Gallimard, Collection Blanche, 228 pages.

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Z-U-Tape octobre 2012

Nouveautés compulsives ou nuggets intemporelles, ou comment aborder un automne psychédélique. Au programme : Melody’s Echo Chamber, Allah-Las, Mayo Thompson, Tim Buckley, etc.

Melody’s Echo Chamber, I Follow You

Que les Anglais nous l’envient déjà, décrétant au passage avec une pointe de dépit que French Music isn’t boring (NME du 29 septembre), tout cela est de bonne guerre. N’empêche que Melody Prochet a tapé dans l’œil (et dans l’oreille) du leader de Tame Impala, Kevin Parker, au point qu’il l’a sollicitée pour assurer sa première partie, avant de participer à l’enregistrement de son premier album. Le disque sort le 5 novembre (il est déjà disponible sur l’AMS), avec une touche distante et aérienne qui ravira les amateurs de Broadcast. D’ici là, on peut se familiariser avec l’univers éthéré de la jeune dame grâce à ses singles dont I Follow You, ritournelle dont on n’est pas prêt de se débarrasser.

Allah-Las, Catamaran

Peut-être le coup de cœur du moment ! Loin de toutes fioritures, un vrai retour au son west-coast 60’s, comme si la vie s’était arrêté quelque part entre juin 1966 et novembre 1968 pour cette formation californienne. Le fait qu’elle soit étroitement liée à la personnalité de Nick Waterhouse, la révélation soul du début de l’année et producteur de ce premier album, n’a rien de surprenant : ensemble, ils explorent un son pur, avec moult effets fuzzy, de la reverb et de superbes guitares wha wha.

Mayo Thompson, Horses

Attention rareté, l’ex-frontman de Red Crayola s’accorde une escapade en solo en 1970 sur cet album culte, Corky’s Debt to his Father. On reste aujourd’hui encore surpris par cette pop aux contours hasardeux qui ne demande qu’à s’écrouler, mais qui est maintenue sur le fil du rasoir par un artiste hors-pair. Les rééditions de cet ovni ont converti par vagues des générations entières de musiciens dont les Flaming Lips et autres Pavement.

The Sparks, This Town Ain’t Big Enough For Both Of Us

Une sucrerie un brin acidulée signée par l’un des duos les plus sous-estimés de l’histoire du rock. En 1974, les frères Mael adaptent à Los Angeles le glam-rock typiquement britannique et inventent avec cette chanson un style qui aura bien des répercussions sur le punk américain et bien sûr la new wave. Il en résulte un hit troublant, un brin pervers, qui peut égayer certaines soirées décadentes.

Ty Segall, The Hill

Oui, je sais bien que Ty Segall figurait déjà dans la Z-U-Tape de septembre et j’apprécie votre perspicacité. Et en même temps, qu’y puis-je ? L’ami californien sort un disque tous les trois mois, que ce soit sous son nom ou avec d’autres. La tournée à venir – le 16 novembre aux Trinitaires à Metz, le 17 novembre à la Rodia, à Besançon –, ainsi que la grande réussite de son dernier album, Twins, nous incitent à en remettre une petite couche. De plus, ce titre manifeste quelque chose de la maturité du jeune homme qui quitte progressivement son approche lo-fi pour accéder au firmament de la pop psychédélique.

Tame Impala, Feels Like We Only Go Backwards

Alors là, spéciale dédicace à la ZUT Team. L’album de nos Australiens a tourné sur les ordinateurs en plein bouclage de Zut 15, même avant sa sortie. Ce titre en dit long sur le sentiment qu’on peut éprouver dans l’amorce finale de nos 180 pages – ce sentiment de ne plus avancer et même parfois de faire marche arrière, qui est inhérent à toute activité créatrice –, mais tout comme Tame Impala, nous avons avancé et même bouclé un très beau numéro ! (un petit clin d’œil au passage à Laurence B., Cécile B. et Céline L., toutes trois grandes fans de Tame Impala et de ce morceau en particulier).

The Flaming Lips, Feeling Yourself Desintegrate

À l’écoute du second Tame Impala, le critique rock Nicolas Ungemuth s’est interrogé durement sur un revival qui nous renvoyait aux Lips et à Mercury Rev. En amateur de rock garage, il n’a pu écouter que d’une oreille circonspecte ce qui s’est passé du côté du psychédélisme post-grunge dans les années 90, mais s’il n’avait vu ne serait-ce qu’une seule fois Wayne Coyne et sa bande interpréter ce morceau sur scène, il aurait peut-être exprimé un autre point de vue. Avec ce morceau qui raconte l’histoire d’un homme frappé par une balle invisible, le leader du groupe livre une prestation scénique comme on en rencontre peu : la blessure qu’il nous désigne au front est celle d’une humanité en proie au désespoir.

Pavement, Here

Sur le premier album de Pavement, Slanted and Enchanted, on trouve cette perle mélancolique qui montre que derrière le chaos, l’espoir mélodique demeure. Stephen Malkmus joue les slackers – entendez branleurs ! – mais il est cultivé, sans doute l’un des plus cultivés de sa génération – les allusions musicales à Frank Zappa ne sont pas que du fantasme ! –, et cette balade intemporelle tend à prouver l’étendue de son art.

The Byrds, Mind Gardens

En 1967, le niveau d’écriture de David Crosby atteint des sommets : en nous racontant l’intérieur de son jardin florissant, mis en danger par les murs que l’homme construit autour de lui, il rejoint les plus grands poètes américains. Vous pensez qu’il s’agit d’un chef d’œuvre absolu et vous avez sans doute raison, je le pense aussi. Les Byrds ne s’arrêteront pas en si bon chemin, ils multiplieront les petites merveilles du genre, même après avoir lourdé le pauvre David, à qui l’on reprochait de trop côtoyer les groupes concurrents, Jefferson Airplane notamment…

Tim Buckley, Song To The Siren

Tim Buckley (oui, le papa de l’autre, le petit Buckley) tutoie les étoiles. Forcément, il est le Starsailor ! Avec cette chanson qu’on connaît plus dans sa version reprise en 1983 par This Mortal Coil et Elisabeth Frazer des Cocteau Twins, il signe l’une des plus belles compositions pop de tous les temps. Allez, on cesse de bavarder, je vous invite à l’écouter !

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Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Musique | 1 commentaire

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