Chassol et ses pensées musicales

Le compositeur et musicien Chassol sera de passage à Strasbourg dans le cadre du Festival Contre Temps, à Strasbourg du 8 au 18 juin. Rencontre avec un musicien dont les tubes cérébraux emportent tout sur leur passage.

D’où vient ce besoin de penser, voire de conceptualiser la musique ?
Penser les choses n’enlève rien à la magie. D’expérience, je me rends compte que j’apprécie mieux une chose si je la connais mieux. Ça me fait plaisir d’y réfléchir parce que ça enrichit ma connaissance. Du coup, je sais comment aimer. J’ai appris le jazz, donc j’ai appris à avoir une pensée élastique. Ce qui me frustre, ce sont mes propres limites, de ne pas pouvoir jouer ou penser des choses plus riches.

Est-ce qu’il y a quelque chose de synesthésique là-dedans ?
Il y a des lignes architecturales, en effet. Ça ressemble à un graphique, avec une abscisse et une ordonnée. Le rythme avance de la gauche vers la droite, de façon horizontale, et l’harmonie évolue de bas en haut, en avançant aussi. La musique est une synthèse de la diagonale. Il y a des briques, des cubes.

Considères-tu le système traditionnel de notation de la musique trop restreint ?
D’ici à ce qu’il soit trop restreint, il faudrait vraiment être un gros tueur. [rires] Ce que je constate c’est que dans l’histoire de la musique, beaucoup de compositeurs ont inventé leur propre système de notation parce qu’ils ont d’autres choses à dire, je pense à György Ligeti par exemple. Je me suis rendu compte qu’au fur et à mesure, je me suis mis à écrire différemment : j’écris des mots, je dessine des graphiques, des flèches, des cubes, qui se mélangent avec une écriture plus traditionnelle.

As-tu toujours pensé la musique de cette façon ou est-ce que tes études ont contribué à cette pensée musicale ?
Apprendre des noms de note ce n’est pas quelque chose d’absolu, c’est quelque chose de très culturel donc c’est déjà une sorte de mise à distance, de rapport indirect. En revanche, j’ai connu beaucoup de choses grâce à la télévision. Il faut compter sur les gens pour partager leurs savoirs et ne pas négliger ces objets de la culture populaire qui permettent d’armer le peuple, en quelque sorte.

Est-ce qu’il y a des philosophes ou des écrivains qui t’aident à penser la musique aujourd’hui ?
Oui, évidemment, il y a Herman Hesse. Il a écrit Le Jeu des perles de verre notamment, qui est vraiment très lié à la musique. Et puis j’ai fait philo à la fac. En deuxième année, on avait fait Spinoza qui m’a bien aidé à me poser des questions, à organiser des réflexions : l’idée de la nature avec un grand N, la substance, tout est dans la nature. C’est quelque chose qui m’est très pratique.

Et des compositions qui t’aident à augmenter ta musique, à la nourrir ?
J’écoute les mêmes choses depuis que j’ai 17 ans. Là, j’écoute beaucoup M.S. Subbulakshmi, c’est une chanteuse indienne qui a chanté pendant 60 ans avec sa fille : des jolis sons parfaits avec des mélodies complètement dingues. Ce sont des morceaux qui durent une trentaine de minutes, dédiés à Dieu. J’écoute ça et les Bombay Sisters ou les Gundecha Brothers qui font la même chose. Beaucoup de musiques de films aussi Jerry Goldsmith, Bernard Hermann, Alex North (Un tramway nommé désir, Spartacus). J’écoute The Cure, toujours, l’album Boys Don’t Cry, Magma, que je suis allé voir en concert à l’Olympia avec orchestre.

Suis-tu la musique contemporaine, les compositeurs d’aujourd’hui ?
Je suis Bryce Dessner, des National et toute une bande de gars qui gravitent autour de lui : Nico Muhly, un jeune qui écrit des choses pour orchestre, branché mais très sérieux, le protégé de Philip Glass. Bryce Dessner, Nico Muhly, Sufjan Stevens et James McAlister ont sorti un album ensemble : Planetarium. J’écoute John Adams aussi.

Et la musique concrète ?
Non pas vraiment. Je suis arrivé à la musique concrète par la musique de films en fait. C’est par le cinéma que j’en suis venu à intégrer des sons du quotidien à ma musique parce que je considère les images aussi musicales que la musique elle-même.
C’est drôle, parce qu’on te rapproche très naturellement de ces milieux-là, en même temps que de la pop, alors que des compositeurs issus du milieu de la musique contemporaine qui s’intéresse à la chose pop sont souvent décriés…
Il y a eu un moment je pense où la musique contemporaine avait besoin d’être radicale, notamment après-guerre, mais selon moi, ce n’est plus du tout le moment. C’est un langage hyper sophistiqué, très dense, mais c’est une musique qui refuse la transe, la répétition, comme si le fait de danser faisait de toi un primate. Le vieil homme blanc qui parle à travers la musique contemporaine a peur de sa fin prochaine en fait. Cette façon de jouer les sérieux m’énerve. Par exemple, il y a un documentaire très cool de Peter Greenaway : Four American Composers. Il y a John Cage, Robert Ashley, Meredith Monk et Philip Glass. À un moment, Cage est interviewé et il dit : cette musique contemporaine sérieuse, il y a des gens qui ne la jouent pas assez sérieusement, d’autres qui la jouent trop sérieusement et il y a des gens qui la jouent “just right”, et il dit ça en éclatant de rire. C’est dédramatisé, il y a le sérieux mais aussi une certaine idée du décloisonnement là-dedans. Je me sens plus proche des compositeurs américains.

À quoi ressemblerait la composition parfaite ?
Un langage n’est jamais objectif, c’est quand ça s’arrête de parler que le langage est parfait. Alors je dirais justement 4’33’’, c’est ça le morceau parfait.

CHASSOL, concert le 15 juin à l’Auditorium du Conservatoire, à Strasbourg, dans le cadre du festival Contre Temps (avec notamment Vaudou Game et Efdemin) du 8 au 18 juin.

Propos recueillis par Cécile Becker

Le by Zut alors dans la catégorie Concert, CULTURE, Musique, Rencontre, STRASBOURG

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