Girls : ode aux errances

_ Chronique / Identités en séries n°1 (initialement parue dans le magazine Novo n°45, en juin 2017)

Cette année, j’aurai 30 ans. Récemment, un ami me disait : « Tout se passe entre 20 et 30 ans. » J’ai entendu sa phrase comme une tentative maladroite de fixer un long moment de questionnements qui n’auraient ensuite, injustement, plus lieu d’être. Il y avait là l’idée performative d’une définition immuable – et induite par la norme –, que Judith Butler, théoricienne du genre, dénonce vertement.
Toujours est-il que, lancée en l’air, elle a insidieusement fait écho à mon propre processus de définition. Il ne me resterait plus, alors, que quelques mois pour devenir cet être formé et reconnu par le Grand Autre ? Fallait-il que je me lance, dans ce court laps de temps restant, dans une course effrénée vers d’autres tentatives avant d’être rangée dans une case ? Comme toujours dans ces moments-là, des résonances peuvent être trouvées au gré de ces objets culturels que l’on croise. Injustement encore, on pense à la littérature, au cinéma ou à la musique, laissant de côté les séries qui ont marqué et marquent encore toute une génération. Si elles pré-existaient évidemment à ma condition, il me semble qu’elles se sont aujourd’hui totalement agrégées au quotidien du grand nombre. Trop pop, donc impropres, seraient-elles délaissées de l’analyste savant ?

Populaire, Girls l’a été – le grand final de la série a été diffusé en 2017 –, tout comme sa créatrice Lena Dunham (elle en est la productrice, la réalisatrice et l’actrice principale) qui s’est fait « voix de sa génération » après avoir – il faut s’en souvenir – fait l’objet de jugements miteux ici ou là, dénonçant sa tendance narcissique à (au choix) :

– montrer son corps considéré trop rond – n’aurait-elle donc, sapristi, aucune pudeur ? –
– parler et montrer ses ami.e.s, toutes et tous blanc.he.s, c’est vrai – Jessa et (l’insupportable) Marnie font partie IRL de son cercle d’intimes
– exposer sans fard ses phases émotionnelles ascendantes, descendantes, ses tocs, ses névroses, ou même l’ennui le plus total – dont on présupposerait que tout le monde se fout.

« L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Serions-nous si futiles que nous aurions constamment besoin de nous détourner d’un quotidien tourmenté par l’échec ?

Hannah, interprétée par Lena Dunham, dort, pisse, baise, doute, se drogue, vomit, tape ses symptômes sur Google en bonne hypocondriaque, écrit, beaucoup, s’inscrit à des ateliers d’écriture, abandonne, devient journaliste, abandonne encore, s’assume en professeure, puis enfin en autrice, tente une expérience lesbienne, s’endort dans le métro ou à demie-nue sur les cuisses d’Elijah, son colocataire ex-petit ami devenu gay, ramasse le corps ramolli de son père – qui sortira du placard lui aussi – après un coït parental, se défait de ses ami.e.s, tombe éperdument amoureuse d’Adam, le quitte, revient, regrette – scène sublime montrée en pleurs grimaçants –, fait un bébé toute seule et l’élève avec l’aide de (l’insupportable) Marnie.
Girls est une série brillante, d’un réalisme nécessaire. Fait rare : entre chaque saison, les personnages évoluent, hors-écran donc, laissant ces ellipses au libre imaginaire du spectateur.

Lena Dunham ne fait que dépeindre une galerie de personnages comme autant de possibilités d’errances. Marnie, vierge effarouchée, découvre une sexualité libérée avec l’aide d’un artiste qui lui fait l’amour par le verbe. Shoshanna, bourgeoise extatique, s’isole à Tokyo pour grandir. Jessa, collectionneuse de sexe, renonce à une vie sans attaches en choisissant l’amour, toujours aussi charnel.

Simone de Beauvoir écrivait : « On ne nait pas femme, on le devient. » Que devient-on exactement ? On ne nait ni maman, ni putain, on le devient, on s’en défait aussi parfois. Entre les deux, avant, après, plus loin, reste tout un monde à expérimenter, tout le temps. Le corps n’est qu’une enveloppe qui ploie et se déploie, ouverte à tous les vents. J’ai bientôt 30 ans, je crois que je ne sais pas grand-chose de ce que je suis. Et ces vents-là, j’accepte qu’ils me défassent.

Par Cécile Becker

Le by Cécile Becker dans la catégorie Chroniques, CULTURE, Télévision

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