The Handmaid’s Tale : ces moments de bascule

_ Chronique / Identités en séries n°2 (initialement parue dans le magazine Novo n°46, en octobre 2017)

Durant de longs jours, le fichier word de cette chronique est resté ouvert. Vide. Une feuille blanche titrée The Handmaid’s Tale. Puis, un chaos intime et prévisible est arrivé et ce document, toujours attifé de son titre, a servi de déversoir : réceptacle de mails et messages non envoyés à un amour déçu et à une inconnue. S’y sont mêlées la colère, la tristesse, la misère, la mélancolie, la violence, l’empathie, l’ivresse et la délicatesse avant que la pudeur ne finisse, comme toujours, par l’emporter.

Les textes, trop personnels, ont été déplacés, mais la coïncidence qui a voulu que ces écrits finissent dans ce document initialement destiné à cette chronique ne pouvait être anodine : ce moment de bascule qui vous laisse transpercée et totalement démunie est venu se confondre aux images parfois bouleversantes de The Handmaid’s Tale. Faisant aussi écho à cette question, qui, au fil des visionnages ne cesse d’émerger : comment ont-elles.ils pu laisser le pire arriver et s’y accommoder ? S’entend : une vie austère échafaudée autour d’une autorité spirituelle, qui n’a de spirituelle que le nom et le langage (la glaçante sentence « Blessed be the fruit – May the Lord open »), et qui place les femmes au centre de l’organisation sociétale pour mieux les réduire à leurs capacités reproductives (ou incapacités supposées), au silence, à l’asservissement, donc à les détruire. Le paradoxe est saisissant. Elles sont ainsi rangées en quatre catégories. Les femmes au foyer incarnant le prestige du mari et ne vivant d’ailleurs qu’à travers lui : l’aider, le supporter, s’afficher heureuse à ses côtés et ne surtout pas s’élever elles-mêmes – trop dangereuse, une femme autonome qui pense. Les domestiques, esclaves de valeurs traditionnelles (façonner le pain, tenir le foyer à quatre épingles, s’assurer de la pureté des linges, etc.). Les reproductrices. Les rebuts, agglutinées dans les maisons-closes pour les plus perverses, jetées aux « colonies » lorsqu’elles dévient haut et fort de la norme, voire pendues sur la place publique au même titre que les homosexuel.le.s., intellectuel.le.s., ou militant.e.s. On aura pris soin, avant de les mettre au ban, de les délester de leur clitoris… Le plaisir, le charnel, l’humour, la tendresse bref, le vivant est à proscrire.

Diffusée sur Hulu et incarnée par la fascinante Elisabeth Moss (qui interprète June, rebaptisée Offred pour signer son appartenance à Fred, le maître de maison), The Handmaid’s Tale dépasse le livre dont elle s’est inspirée par sa brutalité. L’autrice, Margaret Atwood – son roman dystopique datant de 1985 reste à lire – s’est elle-même trouvée remuée par certaines scènes de cette magistrale première saison ; l’impeccable photographie est non sans rappeler les tableaux de Vermeer. Les scènes insoutenables, capables de vous retourner les viscères et de vous poursuivre jusqu’à l’oreiller se succèdent : viol où le maître de maison pénètre sa reproductrice attitrée alors que les bras de cette dernière sont fermement tenus par son épouse, lapidations, arrachements du lien mère-enfant, destruction de l’amour au profit des apparences…

La violence vient aussi d’ailleurs : ces flashbacks, avant le chaos, où l’autorité s’est peu à peu installée amenuisant progressivement les droits des femmes (June ne peut plus retirer d’argent, June et toutes ses collègues se font licencier sans ménagement) sans que celles-ci ne réagissent. Paralysées par la peur, par ce qui leur paraît impossible, par le souvenir d’une vie douce à laquelle elles tentent de s’accrocher désespérément, elles se sont elles-mêmes laissées embourber dans une nouvelle réalité crasse. Au sommet, une poignée de fanatiques, persuadée de trouver le salut par des croyances et dogmes plus forts qu’eux-mêmes, s’est frayée un chemin vers la toute-puissance en se jouant des faiblesses collectives, nourries par un sentiment de perte de repères.

Ces comportements, troublants dans ce qu’ils nous rappellent notre aptitude à fermer les yeux, me ramènent à mes propres désœuvrements : qu’ils soient éminemment politiques ou très personnels, ces moments de bascule doivent être l’occasion de regarder les choses en face et de réagir avec ce qui nous constitue. Qu’est-ce qui, fondamentalement, fait de nous ce que nous sommes ? Ce que nous voulons, ce que nous ne voulons pas et ce que nous sommes capables de mettre en jeu dans nos combats. « Je n’ai pas besoin d’oranges, j’ai besoin de hurler, j’ai besoin de m’emparer du fusil le plus proche. » N’hésitons jamais à nous emparer de ces fusils, l’affranchissement est un processus de tous les instants et devant lequel il ne faut jamais plier.

Par Cécile Becker

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