Dani, l’apparition

© Olivier Roller

François Truffaut s’interrogeait les femmes considérées parfois comme des apparitions. Dani, qui a tourné avec lui, revient sur sa propre vie qu’elle a justement traversée comme une sublime apparition.

La vie nous réserve bien des surprises. Il suffit d’un rendez-vous au Café de Flore avec Dani pour s’y retrouver un matin, au petit déjeuner, avec Peter Knapp et notre amie Caroline Châtelet. Au moment de passer un appel à Dani, histoire de confirmer l’endroit, qui voit-on entrer au premier étage du célèbre café parisien ? Isabella Rossellini ! La sublime actrice italo-américaine nous voit blêmir, mais on lui épargne le plan très provincial à la Ross dans Friends avec sa liste « luminated », on regarde juste passer le bel ange rejoindre des amis au fond de la salle. Cinq minutes plus tard, on quitte le lieu pour se rendre chez Dani, rue de Rivoli. Une livraison l’empêche de passer au Café de Flore, ça nous ravit. Isabella, Dani, c’est presque irréel…

Sur le chemin, on se remémore les paroles de Paris le Flore d’Étienne Daho : « En terrasse, attablé / Regards lourds de sens et connivence pour qui cherche une main / Je n’attends vraiment rien, je viens pour y lire des bouquins / Artaud, Miller puis faut qu’j’aille / Traîner sans raison. » Moi, c’était Walt Whitman, mais qu’importe, cette magnifique reprise de The Gist semble très appropriée à la beauté de cet instant ensoleillé sur les quais. Sur l’iPhone, le morceau suivant : Rendez-vous, un extrait de la dernière compilation de Dani, une balade dans le plus pur esprit pop, un nouvel hymne à Paris. « Nos rendez-vous je les revois / je les repasse / je te l’avoue / il n’y a personne à ta place. »

Les images défilent : Dani, je la voyais beaucoup dans les magazines, je la guettais un peu ; Dani, c’était cette apparition dans les films de Truffaut, La Nuit américaine bien sûr, mais aussi sous la forme de courts extraits dans L’Amour en fuite ; Dani, c’est cette fille évanescente, chanteuse, actrice, modèle et égérie, dont je viens de lire, la veille, dans le métro, l’ouvrage qu’elle a publié récemment chez Flammarion, La Nuit ne dure pas.

Mais nous voilà déjà devant chez elle ! Sur la sonnette figure le nom de famille qu’on vient de découvrir dans l’ouvrage. Elle nous accueille, absolument adorable. Un quick scan de la pièce nous laisse entrevoir quelques-unes des photos qui illustrent l’ouvrage, mais aussi en hauteur, sur une étagère, un coffret d’Étienne Daho, pas loin de la pochette en vinyle d’une vieille édition de 50.000.000 Elvis Fans Can’t Be Wrong, la fameuse compilation de singles sortie en 1959. Elvis, comme une récurrence, Étienne comme une évidence. On lui rappelle qu’on était présent à la Foire aux Vins de Colmar, en 2001, lors du concert d’Étienne pour les deux prises de la version live de Boomerang. « C’était vraiment la première fois qu’on la faisait en public. C’était un grand moment, Étienne s’en souvient, et moi aussi ! » Oui, on lui confirme que c’était un grand concert avec ce petit bonus à la fin. « La cerise sur le gâteau », rajoute-t-elle, avec une fierté non feinte.

Elle s’enquiert, s’attache à l’ouvrage qu’on lui apporte, Le Saut de l’Ange, sur un autre ami très proche, Daniel Darc. Elle lui a emprunté le titre de son livre, La Nuit ne dure pas, tout comme elle a interprété la chanson Rouge Rose qu’il lui a destinée en 2003. « C’est une très belle histoire : j’habitais dans le XXe. J’avais dit à Frédéric Lo, son guitariste [et compositeur, ndlr] que je cherchais des chansons. Daniel m’a appelée pour me dire qu’il souhaitait me chanter ses dernières compositions. Il est venu avec Frédéric, muni d’une guitare sèche. Il m’a interprété ses chansons, je lui ai suggéré de m’écrire tout l’album pour garder l’unité. Quand je fais écouter cela au producteur Valéry Zeitoun, il me dit que c’est à Daniel de l’enregistrer. Il a signé chez Mercury, filiale d’Universal, ce qui allait devenir ce disque magnifique, Crèvecœur. Je me souviens d’un loft dans lequel il est arrivé, perdu – Daniel avait vraiment envie de refaire de la musique ! –, il y est arrivé, et ça c’est vraiment cool ! Mais j’ai chanté Rose Rouge avant que son disque ne soit achevé. » Elle poursuit son bel hommage à Daniel Darc, en rappelant qu’ils se connaissaient tous les deux depuis Taxi Girl. « Vous savez, dans la vie, on constate des silences ou des éloignements, mais ça n’est pas pour autant qu’on aime moins les gens ! » Son attachement, elle le manifeste par ce titre, La Nuit ne dure pas, plein d’un bel espoir. Au détour d’une page, on lit le nom de P.A.R.I.S, écrit comme dans la chanson de Taxi Girl. « Personne ne relève cela, mais bien sûr c’est fait exprès ! », s’amuse-t-elle, visiblement ravie de son clin d’œil discret.

On s’attaque au contenu du livre, je signale à Dani un passage qui m’a saisi à la lecture. Ce moment où Benjamin, son amoureux, écrit de Paris à ses parents pour leur annoncer qu’il est déjà marié et qu’il a un enfant, Emmanuel. Là, coup de téléphone de Perpignan, la ville d’origine de Dani, le père annonce que sa mère arrive à Paris dès le lendemain. « Elle veut voir le bébé. Tout va bien. », la rassure-t-il. Elle rappelle ainsi la simplicité de ses parents, à qui elle consacre plusieurs chapitres, « un père un peu bourgeois, on va dire, mais une mère pas du tout. Ils manifestaient une générosité et un amour incroyable. La seule chose qu’ils voulaient c’est qu’on soit heureux. Quand ma mère a vu le bébé, elle m’a dit qu’elle l’emmenait à Perpignan pour s’en occuper et mon père était fou de bonheur parce que c’était un garçon. » Cette anecdote est assez symptomatique d’une vie parfois cahotée, mais structurée par des liens indéfectibles. « L’amour balaie, et les actes et les mots ! », insiste-t-elle. Elle réfute cependant le fait que je mentionne une autobiographie. Et elle a raison de le faire. « Je préfère appeler cet ouvrage “souvenirs” dans la mesure où j’enchaîne des images, sans la précision d’une vraie autobiographie. » Il est vrai que dans ses instantanés écrits, elle rajoute cette dose d’intimité qui nous conduit souvent à l’émotion. Justement, n’a-t-elle pas le sentiment de réunir la somme des remerciements qu’elle chercherait à formuler, à tous ces gens, hommes et femmes, qui lui ont permis de se construire ? « Quand j’ai commencé à raconter tout cela à Marie-Rose Guarniéri [la libraire des Abbesses qui l’accompagne dans l’écriture du livre, ndlr], des polaroïds sont apparus. Ce qui m’a construite c’est le regard des autres. Après, ce sont les circonstances qui m’ont conduite là où je suis : cette relation à Benjamin, un photographe – l’appareil photographique ne m’impressionnait guère dans la mesure où mon père pratiquait la photo – ; et puis, la musique qui a toujours fait partie de ma vie, avec dès l’enfance l’écoute des disques. Ma curiosité vient peut-être de là. » Dans l’ouvrage, elle nous rappelle ses écoutes premières, Buddy Holly, mais aussi Elvis, bien sûr, puis les Kinks. « C’est sûr, quand on me propose d’enregistrer un disque [un premier EP en 1966, ndlr], je me demande pourquoi moi et en même temps j’ai très envie de le faire. » Sa chance, elle la situe clairement comme la rencontre de gens « ordinaires dans la vie, extraordinaires dans leur art ».

Ce qui surprend dans son parcours, c’est l’étonnante facilité à se voir proposer des expériences nouvelles. C’est le cas pour la photographie, la musique mais aussi le cinéma, alors qu’elle ne manifeste elle-même pas d’attente particulière. Elle ne se dérobe jamais, elle y va. « Oui, c’est une question de caractère. » Je lui rappelle que page 128, elle écrit « Comme dans la vie, il vaut toujours mieux dire oui que non, j’accepte. » Les “oui” en question marchent dans les deux sens : il y a ses “oui” à elle, spontanés, et les “oui” qu’on lui formule en retour. Elle nuance cependant : « Le choix est basé sur le fait de se sentir “exacte” à la situation. C’est comme en amour, il peut arriver de dire “oui”, mais parfois c’est “non”. » Cette manière de fonctionner lui permet d’embrasser son époque, et de croiser des gens issus de l’underground comme le chanteur glam-punk Alain Kan ou Jean-Jacques Burnel, le bassiste des Stranglers, mais aussi excessivement populaires, issus de la variété, comme Claude François et Thierry Le Luron. Et de citer Antoine de Caunes – « pionnier d’une nouvelle forme de télé » –, dont on se souvient qu’il produisait l’émission Chorus le dimanche, en direct du théâtre de l’Empire, le lieu même de l’enregistrement des émissions de Jacques Martin. Tout semble possible, les scènes se croisent, les personnalités aussi. Dani, devenue reine de la nuit, les côtoie tous dans le bar dont elle assure la gestion, L’Aventure. « C’était très bon enfant ! Si je prends l’exemple de Serge Gainsbourg et Jane, on se croisait déjà à l’époque de Salut les copains, là on se voyait parce que nos enfants avaient le même âge. C’était toute une génération qui évoluait en même temps, comme une famille. Avec des gens qui avaient des connexions dans le monde du cinéma, d’autres dans la musique ou l’écriture. » Elle nous évoque une période où l’on manifestait « plus d’amour, plus d’humour, plutôt qu’un déballage de culotte et d’on ne sait quoi ».

Parmi les rencontres marquantes, il reste celle de François Truffaut. Mais pourquoi dit-il d’elle qu’elle « joue comme un plombier » ? Elle sourit : « Je lui ai posé la question, et il m’a répondu : “Tu sais, un plombier, c’est quelqu’un de très utile et d’adroit, qui vient durant un instant très bref”. Il me disait que j’étais authentique, sans doute parce que je traversais ses films de manière insouciante. On se retrouvait pour La Nuit américaine dans ce décor, sans trop savoir ce qu’on allait jouer. Il disait “moteur“ ou “coupez”, mais il était de connivence avec le chef opérateur qui laissait tourner la caméra. Et puis, au final, on découvre des images vraies sur l’histoire du cinéma et ces dialogues qu’il nous “prenait”, ces choses qu’on se disait en dehors du tournage. Il nous les “empruntait” parce que c’était son écriture à lui, ses images à lui. Après, je ne porte aucun de ses films. Il m’a proposé Une belle fille comme moi, mais ça n’est pas un film pour moi, physiquement. Bernadette [Lafont, ndlr] est la personne exacte. » On découvre à la lecture que Jean-Pierre Léaud n’osait pas lui poser la main sur la cuisse, alors que c’était précisé dans le script. Au bout de quatre heures, il s’est exécuté tout en s’excusant. « Pour lui, c’était une montagne ! Comme nous n’étions pas ensemble, il lui semblait hors de question de me toucher. »

Ce qui est sans doute le plus touchant dans tous ses récits, c’est qu’elle n’exprime ni regrets ni aigreur. L’émotion vient d’ailleurs, de ses lettres qu’elle destine à toutes ces personnes, vivantes ou disparues, à qui elle manifeste une gratitude sincère. Le lecteur se voit prendre la place de la personne à qui est destinée la lettre. Il lit, presque malgré lui, impudique, de bien vibrants messages d’amour. « Quand on écrit une lettre, on passe un moment avec le stylo et nos émotions. Je trouvais intéressant d’aborder les choses ainsi, de manière concise. En écartant l’inutile et même l’indicible. » Le procédé est troublant : il confère au bel ouvrage une valeur poétique indéniable. Par la création d’instants en suspension qui se prolongent indéfiniment, comme au terme d’une belle rencontre.

Par Emmanuel Abela

DANI, showcase chicmedias gratuit dans le cadre de Strasbourg mon Amour le 19 février au Café des Amours, place Kléber, à Strasbourg
Évènement Facebook du Showcase
www.strasbourg-monamour.eu

La Nuit ne dure pas, Flammarion / Mercury

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