Electric Electric : le virage pop

 

Le groupe Electric Electric © Christophe Urbain

Ils étaient deux sur leur premier album Sad Cities Handclappers, ils sont désormais trois à livrer leurs énergies nucléaires sur le petit nouveau Discipline. Entre temps, les Strasbourgeois d’Electric Electric ont eu le temps de tourner un peu partout en Europe, de perpétuer la légende de concerts tapageurs et ravageurs et de répondre à nos questions…

Vous êtes en pleine tournée, et votre album Discipline vient tout juste de sortir, comment abordez-vous ces deux temps ?
Éric Bentz : Je suis excité à l’idée de jouer des nouveaux morceaux, nous allons en jouer certains qui ont été créés après les sessions de Discipline. Je ne pars jamais avec l’idée de « présenter notre nouvel album », je considère le studio et le live comme deux entités séparées. Je sais d’ores et déjà que certains morceaux du disque ne seront pas joués en concert.

Avez-vous travaillé différemment sur cet album ? Avec plus de « discipline » ?
É. : Au niveau de la composition, il n’y a pas eu de réelle discipline. Tout a été assez chaotique et un peu angoissant. Seulement quatre morceaux étaient achevés à l’entrée en studio, le reste a été monté à partir d’idées plus ou moins précises. Nous étions sensibles au travail de production de Brian Eno avec les Talking Heads (sur Remain in Light par exemple), mais il m’est vite apparu que la création en studio, aussi stimulante soit-elle, se révélait être une source d’angoisse. Le manque de recul, le doute concernant les formes des morceaux ont été difficiles à gérer. J’ai été déstabilisé dans ma manière de travailler, finalement c’est positif.
Vincent Robert : Le disque précédent était la musique du duo guitare batterie, je les avais rejoint en l’enregistrant. Pour le nouvel album, c’était donc la première occasion de se retrouver face à la musique du trio, notamment grâce au processus de création des morceaux tout au long de l’enregistrement ; développer une esthétique au fur et à mesure, prendre le temps du recul, se perdre, trouver d’autres chemins et tâcher de trouver une cohérence, ce qui était un postulat de départ pour ce disque, par contraste avec le précédent. Étant habitué à travailler sur des projets de longue haleine (j’enregistre les albums du label Herzfeld), et ayant en plus à inventer mes sons, la stimulation l’a emporté sur l’angoisse dont parle Éric, même si cette double casquette de musicien et d’ingé son à été quelque peu éprouvante.


Ce deuxième album me paraît plus synthétique, plus mélodique, peut-être moins violent, quelles étaient vos intentions musicales ?
É. : Les débuts « noise anti-musique » ont laissé la place à des aspirations plus « pop ». Sur ce disque, je voulais entendre des choses très lumineuses aussi. Il y a une volonté d’ouverture, une envie d’espace, tout en essayant de garder une certaine cohérence. Il était hors de question de reproduire la musique du premier album. Aujourd’hui, je sens les lignes bouger à nouveau, j’ai envie d’expérimentations et d’abstractions plus poussées dans notre musique.
V.R. : Il s’agit de créer des lignes entre toutes les choses qui nous nourrissent, mettre en place des agencements qui redéfinissent à chaque fois la musique du groupe, mais sont tributaires de ce sentiment ténu que l’on arrive à percevoir comme étant ce qui définit le groupe… La limite est parfois très fragile et dépend du choix d’une note, d’un son…

Il y a peut-être un accent « musiques du monde » ? Notamment sur Material Boy…
V.R. : On n’aime pas trop ce terme de « musiques du monde ». On est fan d’enregistrements de musiques traditionnelles venant de cultures très différentes et ayant des fonctions sociales très variées, il est donc normal que cela ressorte d’une manière ou d’une autre dans notre musique. Je me sens ceci dit assez mal à l’aise avec les amalgames un peu faciles entre la dimension de « trance » de notre musique et ces accents de « musique du monde ». Tant de sens se perd dans ces comparaisons, sous couvert de la notion de répétition ! Il faudrait plutôt partir de la question « quelle est la fonction sociale de notre musique » (à part un produit de consommation ) peut-être sa dimension cathartique dans les meilleurs concerts, et puis remonter par là, trouver comment cela nous stimule, comment à ce moment-là ça rentre en résonance avec toutes sortes de nourritures musicales, qu’elles soient traditionnelles, électroniques ou contemporaines !

A gauche, la pochette de Sad Cities Handclappers d'Electric Electric, à droite la pochette de Loveless de My Bloody Valentine

Sur la pochette de Sad Cities Handclappers on a vu un hommage au Loveless de My Bloody Valentine, cette seconde pochette a-t-elle un sens particulier ?
V.R. : En réalité cette correspondance était totalement fortuite… Pour ce nouvel album, l’idée était de confronter deux images très contrastées (entre l’intérieur et l’extérieur de la pochette ) faire écho à cette confrontation chaud / froid présente dans la musique.

Vos instruments sont-ils toujours les mêmes ? La configuration live a-t-elle changé ?
É. : Notre dispositif a évolué tout au long du processus de création. L’arrivée de Vincent correspondait à un moment ou je me créais un nouvel imaginaire autour de ce groupe, de nouvelles envies ont émergé. Notre dispositif scénique s’est précisé en parallèle de l’esthétique créée. J’utilise différentes pédales d’effet et trois samples pour guitares dont deux reliés en série, des percussions car il est important pour nous de mélanger sons électroniques et sources acoustiques.
V.R. : Outre le fait de pouvoir développer des textures timbrales complexes et de jouer avec pour rejoindre et enrichir l’énergie organique du guitare/batterie, un des principaux intérêts pour moi dans les nouvelles technologies mises au service de la musique est justement de permettre de créer un dispositif qui soit unique, propre au groupe (nous avons tous les trois des pads, mes sons réagissent aux événements de guitare…), qui accompagnent et enrichissent l’intention musicale. Inventer un instrument hybride à l’échelle du groupe, un organisme étrange avec lequel on joue, qui se joue de nous aussi et que l’on ne cesse de faire évoluer.

Vous avez cette fascination pour l’expérience de Milgram qui consiste à envoyer physiquement de l’électricité à un humain. Votre musique, très physique, veut-elle électrifier son auditeur ? Le choquer ? Le brutaliser ?
É. : Ce n’est pas ce point qui me fascine dans l’expérience de Stanley Milgram. Que des gens infligent des violences physiques ou morales à d’autres est une chose assez commune, l’Histoire nous le montre bien. La cruauté, le sadisme sont courant. Mais ce que montre précisément cette expérience menée au début des années 60 est la faculté qu’ont certaines personnes à se soumettre à une autorité ou pour utiliser les mots d’un philosophe sur une radio du service public lors de son rendez-vous annuel estival, de comment « certaines personnes jouissent d’obéir », alors que d’autres vont être mal à l’aise face à une institution autoritaire. C’est précisément ça qu’il y a pour moi derrière notre nom d’album. Il est représentatif de notre époque. La discipline est partout. Dans nos têtes, nos comportements, nos gestes. Il n’y a plus besoin de pression autoritaire, il a suffit de mettre un flic dans la tête de tout le monde.
Ensuite pour revenir à ta question je ne considère pas que notre musique puisse choquer ou violenter les gens, nous jouons dans des milieux avertis et elle touche des personnes qui ont les oreilles grandes ouvertes. Au vu de mon histoire avec les musiques bruitistes , je considère Electric Electric comme un projet pop. Tout est question du cadre de l’auditeur, des musiques qu’il a assimilées. Le sacre du printemps de Stravinsky a bousculé le milieu institutionnel en son temps, les concerts nihilistes de Throbbing Gristle violentaient un public déjà avide de sensations fortes, mais choquer en musique en 2012 me paraît très difficile. Honnêtement je suis plus choqué lorsque je regarde une heure de clip destiné au grand public sur les chaînes du câble que lors d’ une performance extrême. Le niveau de platitude et de standardisation, le vide servi à longueur de journée me dégoûte.

Pourquoi toujours faire passer la musique avant les voix ? Est-ce une manière de laisser parler la musique ? Un moyen de vous effacer ?
É. : Le rapport à la voix est complexe dans ce projet, toute tentative d’explication ordonnée serait un échec. Le fait de placer des voix ou non se fait de manière très instinctive.

Pourquoi cette co-production avec de nombreux labels ?
É. : On voulait retravailler avec les labels qui s’étaient investis dans le premier album : Herzfeld et Kythibong. Et au gré des rencontres, nous avons été approchés par deux autres structures, Murailles Music et African Tape, et avons décidé se lancer dans ce projet à quatre labels. Ça a été assez lourd à mener à bien mais on est content d’y être arrivé !

Discipline, Electric Electric, une co-production Herzfeld, Kythibong, Murailles Music et Africantape.

Electric Electric, en concert ce soir au Molodoï à Strasbourg, le 6 octobre au Noumatrouff à Mulhouse et le 12 octobre aux Trinitaires à Metz.

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Le by Cécile Becker dans la catégorie Clips, CULTURE, LORRAINE, Musique, STRASBOURG

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