Frédéric Sitterlé : « On m’a toujours pris pour un fou »

Le football, et surtout son modèle économique, passionne Frédéric Sitterlé. Le président du Racing club de Strasbourg pourrait en parler des heures, et nous, l’écouter sans se lasser. Entretien avec un visionnaire de la net-économie, sûr de son fait et de sa perception du monde sportif.

ZUT ! : Tout d’abord, quels sont les souvenirs les plus vivaces que vous gardez du Racing ?
F.Sitterlé : Beaucoup ! En Alsace, on dit qu’on garde toute sa vie deux clubs dans son cœur : celui de son village et le Racing. Je me souviens les montées en voiture depuis mon village, près de Colmar, pour aller voir les matchs à la Meinau. Il y avait une fierté de voir ce club alsacien se frotter aux meilleurs. Je me rappelle aussi un déplacement à Marseille en 1993, avec une défaite 5-0… C’était le grand OM. Et puis il y a eu ce match à Montpellier (pour la remontée en L1, perdu 2-1 par les Strasbourgeois le 29 mai 2009, ndlr). Quand on voit la trajectoire de Montpellier aujourd’hui… Rien ne dit qu’on aurait fait la même chose, sûrement pas d’ailleurs, mais bon… Il y a aussi toutes les finales…

Y a-t-il aujourd’hui une certaine fierté à présider le Racing ?
D’abord, je n’ai jamais cherché à récupérer le Racing. On est venu me chercher pour compléter le pool régional mené par Henry Ancel quand il était question du rachat du club, alors en Ligue2. Ce qui est drôle, c’est qu’à l’époque où Ginestet cherchait à vendre, le dossier est arrivé sur le bureau de mon banquier qui m’a dit : « Tiens, j’ai un truc, là, qui peut t’intéresser… » Mais au départ, ça ne m’attirait pas trop parce qu’il y a beaucoup de clichés et d’a priori sur le monde du foot. Tout le monde pense qu’on est voué à perdre de l’argent.

«Il y avait une formidable opportunité de créer un nouveau modèle économique »

 
Alors pourquoi avoir maintenu votre offre quand tout le monde s’est retiré ?
Je reste seul parce que la Ville de Strasbourg a insisté pour que je maintienne mon offre. Au-delà de l’attachement que je peux avoir pour le club, il y avait là une formidable opportunité de créer un nouveau modèle économique. On ne peut pas tenir avec des déficits structurels, et je pense que Strasbourg peut être le premier grand club à redéployer un nouveau modèle. J’ai l’habitude de prendre des entreprises en difficulté pour les restructurer, les relancer, les réorgnaiser. C’est ce que je fais ici.

Vous pensez rester longtemps ?
J’ai annoncé dès le départ que je me retirerais dès que le club sera revenu dans le monde professionnel. Je n’ai pas envie d’être président pendant 30 ans. Aujourd’hui, le Racing est un grand accidenté. Sportivement, je pense qu’on l’a déjà bien relancé. La gestion est assainie. On repart sur des bases solides.

Vous parlez de nouveau modèle… Que faut-il changer ?
A Strasbourg, on a toujours vendu les joueurs trop tôt, donc pas assez chers. Il faut ensuite rendre le club moins dépendant des droits TV et des transferts. Il faut abaisser le point d’équilibre. Je prends pour exemple mon expérience au Figaro. Je devais développer le numérique dans le groupe. Les petites annonces, version papier, ça représentait 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Avec le net, on nous a dit : « Vous allez tuer le papier ! ». En créant Keljob ou Cadre OnLine, on a récupéré ce qu’on perdait sur le papier. Il ne faut donc pas avoir peur de changer les choses. Pour le foot, on va aller vers moins de clubs, moins de joueurs qui seront moins bien payés. Les salaires fixes vont baisser de moitié, mais la variable sera plus importante. Cette part variable pourra alors être indexée sur les recettes, les résultats, le merchandising… ça évitera de payer des joueurs une fortune pour qu’ils perdent des matchs ! Globalement, il faudra que les revenus du club soient divisés en quatre parts plus ou moins égales : sponsors, merchandising, billetterie, droits TV.

Par le passé, vous avez souvent vu juste sur les futurs grands enjeux. Vous aviez déjà une vision très claire sur le développement du foot féminin ou la violence dans les stades bien avant que ces dossiers ne soient pris en main par la fédération. Vous avez ensuite été l’un des pionniers du net en France, via Sport24.com ou le groupe Le Figaro, et puis vous avez créer MySkreen, site portail vers toute l’offre VOD disponible… Comment gérez vouus ce côté « visionnaire » qu’on vous prête ?
C’est un peu mon malheur dans la vie ! Quand je lance Sport24, on me dit que pour voir les résultats, les gens ont le Minitel ou le journal L’Equipe… Quand je créé MySkreen, on me dit : « Internet, ce n’est pas fait pour la vidéo. » Je m’arrache les cheveux quand j’entends ça ! Quand je m’occupe des nouveaux médias pour Le Figaro, le directeur me dit que je vais tuer le papier… On m’a toujours pris pour un fou. Alors j’ai appris à prendre patience, j’ai fait un travail sur moi. Je n’ai pas forcément raison tout le temps, mais j’ai acquis une certaine légitimité, et maintenant les gens se disent : « Le con, il a peut-être raison ».

 « Je rêve d’un club avec 78 actionnaires »

 
Et comment voyez-vous l’avenir du milieu sportif, en particulier du football ?
Il y a une révolution liée au numérique, on le voit avec la musique, la presse, la télévision… dans 5 ans, il n’y a plus de Canal+ et dans 10 ans, TF1, c’est terminé. Les chaînes historiques ne mettront plus autant d’argent si l’audience se dématérialise, via le net. Le Titanic, vous pouvez le regarder 50 fois, il finira toujours de la même manière, alors que le sport, c’est le direct par excellence, et le foot, c’est ce qui génère le plus d’audience. Actuellement, les droits sont gérés collectivement, mais on va aller vers des clubs qui vont gérer individuellement leurs droits. On va donc évoluer vers un système de franchises, avec un championnat fermé, et ce sont les clubs les plus porteurs qui survivront, comme Paris, Marseille, Lyon… Strasbourg et ses nombreux supporters en fera aussi partie. Je ne dis pas que c’est le système que je préfère, mais le modèle américain est le plus viable économiquement.

Il y a aussi un problème dans la structure même de gouvernance des clubs en France… L’actionnaire majoritaire, même s’il ne connaît rien au foot, se donne souvent le droit d’intervenir sur le plan sportif…
C’est vrai. Pour moi l’idéal, c’est un actionnariat éclaté, avec 70 ou 80 entreprises régionales ou nationales qui ont une petite part. Si l’une fait défaut pour raisons économiques, vous n’êtes pas fragilisé. Il faut qu’ils soient tous représentés pour les choix stratégiques, mais le sportif doit être mis entre les mains d’un manager à la Marc Keller ou à la Arsène Wenger. Je rêve d’un club avec 78 actionnaires et les socios qui détiendraient 10% du capital pour avoir leur mot à dire.

Que doit-on faire de le Meinau ? Stade mythique, mais vétuste…
Je n’ai pas d’avis tranché. J’ai bien sûr un attachement personnel, mais il faut rendre cette infrastructure plus efficace. Il faudrait 80% de places pas chères, et 20% de VIP qui ramèneraient, eux, 80% des recettes. Développer les salons « petits fours / champagne », c’est ce qui rapporte de l’argent, sans se couper des supporters.

Rénover la Meinau, cela aurait pu être possible si Strasbourg avait accueilli la coupe du Monde 1998 ou l’Euro 2016… Or, la municipalité a refusé à chaque fois, se privant d’une participation de l’Etat dans le projet.
Exact. Et aujourd’hui, avec les retraits de candidature de Metz et Nancy, il y a une vraie opportunité de redéposer un dossier pour l’Euro2016. On était parti sur un premier projet qui aurait coûté 150 millions d’euros. Je pense que pour 90 millions, on peut faire un stade qui sera un tout petit peu moins « top » que ce qui avait été présenté dans le dossier de candidature, mais l’UEFA ne va pas retirer l’Euro à la France pour ça ! Les instances nationales n’attendent que ça, que Strasbourg revienne dans la course… Et pour nous, il faut rénover le stade maintenant, pas quand on sera en Ligue1… S’il faut fermer une tribune après l’autre, on va casser la dynamique. Il y a urgence à le faire.

 « Je suis le poil à gratter »

 
Dans ce stade, il y a des supporters, très présents, même en CFA2. Incroyable ?
Même à ce niveau, on a une ambiance formidable. C’est même mieux qu’en National je dirais. L’engouement reste incroyable, c’est le mot, c’est que du bonheur.

On entend souvent dire : « Il n’y a qu’un Alsacien qui peut diriger le Racing. » Qu’en dites-vous ?
C’est une connerie. Il faut juste défendre certaines valeurs chères à l’Alsace, comme le travail. Moi je suis Haut-Rhinois, mais ma start-up est à Paris. Du coup, je suis moins sensible aux pressions du milieu strasbourgeois qu’un Weller ou qu’un Ginestet. Ça en emmerde plus d’un. Je suis le poil à gratter parce que je gère le Racing comme je l’entends.

Justement, vous avez été au cœur de plusieurs polémiques… On a envie de dire que ça ne finit jamais à Strasbourg.
Le truc, c’est que les problèmes étaient là bien avant moi. Ensuite, on a essayé de faire croire que je ménageais une rente à vie, ou que mon argent c’était du bluff. J’ai fourni tous les documents et j’ai dit que j’étais prêt à mettre 5 millions d’euros, pas plus. Donc forcément, ça ne suffira pas pour aller jusqu’en Ligue1… C’est pour ça qu’il faut mettre en place des choses dès maintenant.

Un mot enfin sur votre situation personnelle. On vous dit millionnaire, il y a beaucoup de rumeurs…
Soyons clairs. Je n’ai pas fait fortune. J’ai gagné de l’argent, et j’en réinvestis la plupart, donc je suis prêt à le perdre. J’ai assez d’argent pour être tranquille. J’aspire juste à la discrétion, mais c’est vrai que quand on est président du Racing, même en CFA2, c’est compliqué…

Entretien réalisé par Sébastien Ruffet

Retrouvez notre dossier consacré au Racing dans le Zut ! 13.

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