Gerhard Richter : la nécessité de l’acte créateur

En complément du dossier que nous avons consacré aux expositions estivales du Grand Est dans les éditions Zut ! Strasbourg et Lorraine, nous sommes allés voir la rétrospective Gerhard Richter au Centre Pompidou, à Paris.

Le fait qu’il soit né à Dresde et qu’il y ait vécu jusqu’à la destruction de la ville par les troupes alliées en février 1945 explique-t-il la démarche de Gerhard Richter qui vise à créer du néant à partir de l’image figurée et de faire naître de ce néant la sensation ?

Le raccourci existe, mais il n’explique pas tout. Il y a quelque chose de troublant à parcourir les salles de l’exposition rétrospective à Beaubourg. La diversité des approches plastiques constitue une vaste démonstration des étonnantes possibilités de ce plasticien surdoué. Lequel, parti du pop pour atteindre l’hyperréalisme, a disserté allégrement sur les liens ténus entre figuration et abstraction, et entre apparence et représentation, jouant sur des effets de netteté et de flou avec une aisance déconcertante.

Cependant, cette rétrospective semble vaine – comme toute rétrospective du célèbre peintre, d’ailleurs – dans la mesure où elle cherche à circonscrire sur la durée ce qui est de l’ordre de la démarche très ponctuelle. La scénographie cherche à confronter des œuvres de périodes différentes et à asseoir des thématiques ; malheureusement, elle annule certains effets.

Il aurait été préférable d’isoler certains instants qui valent pour eux-mêmes plutôt que de les mêler à d’autres. À cet égard, l’une des séries les plus troublantes consacrées aux figures de la R.A.F. se révèle dans toute son intensité, sublime de noirceur et chargée de mémoire, parce que mise à l’écart, soustraite à la couleur environnante et soumise à une forme de recueillement ému.

Contre toute attente, tout comme ses œuvres, Gerhard Richter échappe au regard. Il est incontestablement le plus grand peintre de son époque, mais un peintre qui ne cherche pas à faire œuvre et c’est peut être dans un second temps que cet aspect de sa personnalité se révèle dans toute son intimité. Le Crâne (Schädel, 1983) qui a fait sa célébrité dit la Vanité au sens classique du terme, elle dit surtout la vanité de l’acte créateur et dans un élan mélancolique la nécessité même de cet acte créateur.

En rupture avec la vision duchampienne de l’art qui a prévalu durant près d’un siècle – à savoir que tout homme peut devenir artiste – et dont Richter est aussi l’héritier via le pop art de ses débuts, l’artiste pour Richter est celui qui prend conscience de cette vanité-là. À l’heure de la perte des repères plastiques et d’une surenchère formelle qui tend à l’événementiel veule – c’est aujourd’hui à qui en fout plein la vue ! –, cette prise de conscience n’est pas le moindre des héritages. En cela, Richter est grand, très grand, il est même absolument essentiel.

Jusqu’au 24 septembre au Centre Pompidou, à Paris
www.centrepompidou.fr


Œuvres :

Betty [Betty]1988
Huile sur toile
102 x 72 cm
Saint Louis Art Museum

Strip
2011
Impression numérique sur papier
contrecollée sur aluminium et sous Plexiglas (diasec)
200 x 440 cm
Collection particulière

Gerhard Richter, le film : La réalisatrice Corinna Belz a passé six mois dans l’atelier de Gerhard Richter pour produire un film d’un peu plus d’une heure trente. Si l’on peut regretter l’absence d’angle véritable et cette manière très agaçante de chercher à faire parler le peintre des instants douloureux de sa vie – le fait qu’il n’ait jamais revu ses parents bloqués en Allemagne de l’Est par exemple –, on y découvre de très belles scène en revanche sur la geste picturale de cet artiste hors norme : on le voit poser le motif, puis déconstruire ce motif à coups de passages à la raclette. On le voit douter d’un résultat dont il avait pourtant anticipé les effets, gêné par la présence intrusive du cameraman – à ce titre, un autre dispositif plus souple lui aurait permis de s’exprimer sans se sentir observé dans sa démarche –, mais on le voit poursuivre inlassablement son “travail” d’artiste dans la perspective d’une exposition à New York. Le film révèle des aspects de sa personnalité, une grande générosité compensée par une grande retenue, et surtout la persévérance qui fait de lui l’artiste qu’il est.

Dans les bonus, on privilégiera l’extrême élégance et l’humour du commissaire d’exposition et critique d’art Hans Ulrich Obrist, et on occultera le discours pédant, agaçant à plus d’un titre, du supposé critique Benjamin H.D. Buchloh.

Gerhard Richter Painting de Corinna Belz, DVD Pretty Pictures

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Exposition

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