Hamé : « Exister, c’est produire des œuvres »

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Hamé, à Paris © Clément Dauvent

Il y a à peine quelques semaines, Hamé, de la formation La Rumeur, endossait le rôle de parrain du jury Eurocks One+One au festival EntreVues de Belfort, un jury composé d’adolescents et étudiants récompensant la meilleure bande originale d’un film en compétition. Nous avions échangé par téléphone et publié un texte dans le magazine Novo dans le cadre d’un dossier consacré au festival. L’occasion de constater ses passions pour l’expérimentation et l’image et ici, de publier la totalité de l’interview.

Dans une volonté d’étendre vos domaines d’expression, vous avez réalisé des courts métrages (La Disette du Corbeau, Ce chemin devant moi) et lancé avec La Rumeur Prod, votre propre boîte de productions. D’où vous vient cet amour de l’image ?
Ça fait un certain temps qu’on envisage de combiner l’image fiction et documentaire. Nos débuts ont été vains, mais au fur et à mesure, nos expériences se sont révélées fructueuses. Il faut se dire que notre activité – et particulièrement la musique – nous prenait beaucoup de temps. En 2003, notre contrat d’artistes EMI a été mis à terme afin de renégocier un contrat de distribution. C’est ainsi que nous avons pu fonder notre propre label. Après, le fonctionnement du label, les tournées, le procès [Nicolas Sarkozy avait porté plainte contre Hamé, coupable, selon lui, d’avoir diffamé la police dans un texte publié avec l’album L’Ombre sur la mesure. Après huit ans de procédure, Hamé a enfin été relaxé, ndlr]… Tout ça a été très chronophage. Dans le même temps, on a sorti nos deuxième et troisième albums en tant que producteurs. Après la sortie de Du coeur à l’outrage, l’envie de faire un break s’est révélée nécessaire pour le groupe. De mon côté, j’ai fait des études de cinéma à la Sorbonne, à New York, à l’université Tisch School of the ArtsCela dit, notre démarche vis-à-vis de ce langage était bien plus ancienne que la concrétisation de nos premiers projets. Canal+ nous a fait confiance coup après coup en 2010 et en 2011, avec Ekoué, on leur a écrit une fiction : De l’encre. On a réussi à donner vie à ce projet au-delà du petit écran. Puis, il y a eu Ce chemin devant moi sorti en 2012, présenté en sélection officielle au festival de Cannes, il a été récompensé par un prix au festival de Clermont Ferrand. Ces deux premières expériences ont été soldées par un très bon accueil. Ça nous a permis de gagner en crédibilité pour le long métrage à venir.

La Rumeur a toujours été attaché à toutes les formes de l’art, en quoi est-ce important pour vous de vous inscrire constamment dans un processus de création ?
Plus qu’une inflexion, c’est un moteur. On aurait pu se contenter de notre petit pré carré musical et naviguer dans les codes qu’on connaît très bien. Il y a un côté « gambler » où on mise tout et où on remet tout en question. Ce n’est pas évident de se lancer tout entier, corps et âmes, dans un projet comme un film. Quand on est sur ce terrain, tout est visible, c’est une réelle mise à nu. Ce qu’on a bâti dans la musique et ce qu’on a réussi à faire de La Rumeur, le respect qu’on a pu inspirer, les leçons qu’on a pu en tirer, tout ça ne nous a donné aucune avance dans le milieu de l’image. Tout ce qu’on s’est efforcé de faire, c’est de proposer une traduction de l’univers de La Rumeur en images. Ce qui nous anime et nous encourage c’est l’attente du public et des professionnels, associée au goût du risque. Dès qu’on se trouve dans une position de confort et qu’on se sent faire des choses avec facilité, il faut qu’on élargisse, qu’on aille voir ailleurs. Le procès, ajouté à la censure de nos musiques, nous ont poussé à aller plus loin dans notre travail pour continuer d’exister. Exister, c’est exercer notre passion première, c’est-à-dire produire des œuvres. On est un peu sur le modèle de Mohammed Ali face à George Foreman : exister c’est persévérer en mettant des droites, en étant présent là où on ne nous attend pas forcément. Gagner le prix de notre indépendance.

Où en est votre long métrage Mon nom à Pigalle ?
Malgré nos appréhensions, le tournage s’est très bien passé car il avait rigoureusement été préparé. On a beaucoup tourné dans la rue : le film se passe dans les bars et petits commerces de Pigalle. La Rumeur y est né au milieu des années 90, c’est un terrain qu’on connaît bien. Durant le tournage, on a bien souvent laissé s’immiscer les impondérables, nous étions à la fois désireux de les intégrer et craignions que quelque chose nous échappe. S’additionne à ça le fait que le quartier reste extrêmement parasitant : c’est une espèce de hall de gare ouvert à tous les courants d’air, un grand nombre d’imprévus n’ont cessé d’entrer et de sortir. Sur place, la plupart des gens étaient au courant qu’on travaillait, on a fait le maximum pour déranger le moins possible. En ce qui concerne les dépenses, nous avons nous-mêmes tout pris en charge. Cette démarche traduit l’envie de l’artiste d’être sur le fil, de se mettre en position d’insécurité et de ne pas travailler de façon très protégée, assurée, balisée. Mais nous avons eu de très bonnes surprises au fil du tournage, comme le travail avec les comédiens dont beaucoup de non professionnels, beaucoup de gens ont été recrutés dans la rue et dans notre entourage. Reda Kateb et Mélanie Laurent pour ne citer qu’eux, ont été exemplaires. Malgré un budget léger mais suffisant à nos yeux, nous avons démontré que nous pouvions conduire de façon très professionnelle la production d’un long métrage. Il devrait être terminé au mois de mars et sortir à l’automne 2016.

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Hamé, à Paris © Clément Dauvent

Vous souvenez-vous de votre premier choc cinéma ?
Rencontre du troisième type de Spielberg m’a beaucoup marqué. Il doit y avoir quelques films de Chaplin et des western dans le lot comme Le Bon, la Brute et le Truand. Plus tard, quand j’ai essayé de me forger une cinéphilie vers mes 15-18 ans, il y a dû y avoir du Scorsese, Do the right thing de Spike Lee ou encore Le Miroir de Tarkovski, un film peu connu dont les images, assez étranges, peuvent hanter bien après leur visionnage.

Et en terme de bande originale ?
Mean Streets, sans hésiter. Plus tard, même si elle est davantage populaire, celle de Jackie Brown de Tarantino. À la fois très rock et très énergique, elle semble traversée par beaucoup de mélancolie. J’aime beaucoup la bande originale du film Superfly écrite par Curtis Mayfield. Si le film n’est pas transcendant, la B.O. m’a laissé un souvenir impérissable. C’est un film explorant la Blaxpoitationun cinéma de combat notamment initié par Melvin Van Peebles avec Sweet Sweetback’s Badasssss song. Superfly récupère le phénomène de la prise de pouvoir par les images des Afro-Américains en ôtant toute la substance de ce qu’ils pouvaient faire, ainsi que toute la fougue et la politique que pouvaient caractériser le film de Van Peebles. Curtis Mayfield, par sa musique, réécrit le film et en fait même une critique. C’est une des plus belles démonstrations de la place de la musique dans un film. Avec le recul, Curtis Mayfield permet de rendre justice à l’expérience collective des Afro-Américains, alors même que le film la bafoue.

Propos recueillis par Cécile Becker
Photos : Clément Dauvent

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Le by Cécile Becker dans la catégorie Cinéma, Clips, CULTURE, Musique, Rencontre

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