Il est venu le temps des mammouths volants !

Le Mammouth de la Soprema magnifié par les jeux d’eau d’Aquatique Show International et la scénographie de l’architecte Jacques Rival. Comme un air de vacances à Strasbourg. Photo : Pascal Bastien

Quand deux industriels, de Soprema et d’Aquatique Show International, décident de suivre l’idée folle d’un artiste, Jacques Rival, ils se retrouvent embarqués dans une aventure pleine d’« emmerdes ». Et en ressortent amusés. Explications et entretiens.

Le temps est raccord. Il flotte. L’improbable tandem arrive place du Château. Dans la vie, l’un mouille, et l’autre protège. L’un fait des spectacles d’eau, l’autre s’attache à rendre les bâtiments étanches. Tous les deux sont d’accord pour se mettre au sec dans un café. Devant leurs décas, ils racontent, complices, comment L’Industrie Magnifique a « réuni les deux extrêmes » dans un projet « délirant » : faire voler un mammouth.

Habituellement, ce que l’on guette dans le ciel strasbourgeois, c’est le passage d’une cigogne, pas l’envol d’un mammouth. « Mais il est beau, très fin et élancé lui aussi, assure Dominique Formhals, président de Aquatique Show International, qui possède chez lui une dent de mammouth, trouvée dans le sud de l’Alsace, preuve que le mammouth est ici à la maison. Je déteste les animaux empaillés ou en cage mais ce tas d’os est gracieux. » Le tas d’os a été acheté 550 000 euros aux enchères, fin décembre, à Lyon, par Pierre-Etienne Bindschedler, le PDG de l’industrie Soprema, spécialiste de l’étanchéité dans le bâtiment. Un coup de cœur, paraît-il. L’acquisition de la bête avait fait grand bruit à l’époque, même CNN en avait parlé. « Il s’agit d’un spécimen mâle remarquable, un des plus grand et des plus complet qui ait été découvert », souligne Christophe Beyer, directeur marketing Europe chez Soprema

Le squelette, vieux de 12 000 ans fait écho aux origines même de la société Soprema, créée en 1908. « À l’époque, on fabriquait des membranes d’étanchéité en associant du bitumes, des toiles végétales et des toiles de jute. À la même période, des squelettes de mammouth étaient découverts en Sibérie. De là est née l’idée de nommer mammouth les membranes dont l’aspect craquelé faisait penser à la peau de l’animal. Aujourd’hui encore, elles sont commercialisées sous ce nom là dans plusieurs pays », explique Christophe Beyer. Surtout, le mammouth a inspiré le logo de l’entreprise familiale alsacienne qui emploie aujourd’hui 7 000 salariés dans le monde et affiche un chiffre d’affaire de 2,5 milliards d’euros. « Le design a évolué au fil des années, mais le symbole est resté et il reprend une place centrale chez Soprema depuis l’acquisition du squelette », poursuit le directeur marketing.

Seulement, aussi élancé et gracieux soit-il, ce mammouth mâle mesure 6,25 m de long et 3,5 m de haut pour 2,5 m de large. Presque les mensurations d’un semi-remorque. Problème : il ne rentre pas dans les locaux strasbourgeois de Soprema. Les plafonds sont trop bas. Du coup, le PDG va construire un nouveau siège d’ici trois ans pour que le mammouth soit à son aise. Mais avant qu’il n’emménage dans son nouvel habitat, il va s’élancer dans les airs, au pied de la cathédrale, porté par de l’eau. Quand on sait que le mastodonte pèse 1,5 tonnes avec son support, l’opération relèverait presque de la mission impossible. D’autant que « le mammouth est très fragile. Un os qui tombe, est un os cassé, prévient Dominique Formhals. Il a fallu prendre énormément de précautions avant de décider de jouer avec un jouet aussi vieux et précieux. » Eux, ils imaginaient « un milieu humide, un bassin, un peu de brume et le tour était joué », bref « une ambiance à la Jurassic Park avec un podium à deux mètres du sol », relate Christophe Beyer. « Monter le mammouth en l’air, c’était vraiment se chercher le maximum d’emmerdements ! », rebondit Dominique Formhals.

La sensation du survol de la Place du Château par un Mammouth de 12000 ans : l’effet aquatique.

Puis les industriels ont rencontré l’artiste, Jacques Rival, architecte et scénographe lyonnais qui s’est notamment illustré sur des projets grandioses lors des fêtes des Lumières en capitale des Gaules (cf interview). « Le challenge lui a plu, et nous, on a tout de suite été séduits par ses premières esquisses, le faire flotter dans l’air avec l’illusion qu’il soit porté par l’eau, c’était magique. On n’y aurait jamais pensé, c’est pour ça qu’il faut des artistes ! », raconte le PDG d’Aquatique Show, qui se prive pas de faire un peu de teasing : « L’œuvre est encore plus exceptionnelle car elle éphémère. Les gens n’ont que 10 jours pour la voir, pour voir un animal qui a disparu de la vision humaine depuis 12 000 ans. Et elle n’a pas vocation à être réinstallée ailleurs, elle n’aura pas de deuxième vie ». À bon entendeur.

Voilà donc les industriels embarqués sur l’idée de Jacques Rival dans l’aventure au taux d’emmerdements maximal. Parce que, en effet, il y en a eues. L’œuvre est une vraie prouesse technique. Il a d’abord fallu réaliser une cloche cubique parfaitement étanche et transparente pour le mammouth. Seulement, la boîte, de sept mètres de côté, offre une forte prise au vent. D’autant qu’elle est installée Place du Château, sur la place dont la légende veut qu’elle soit la plus ventée de Strasbourg, puisque le vent, monture du diable, tourne depuis des siècles autour de la cathédrale, son cavalier étant retenu prisonnier à l’intérieur.

Pour résister au vent du diable, il a fallu créer une structure solide, qui offre le plus de stabilité mais qui soit aussi la plus légère et invisible possible à l’œil du spectateur. Un casse-tête, en somme. Sans compter que la place est en pente. Un mètre de dénivelé. « On a déjà dépensé des dizaines de milliers d’euros rien que pour avoir un sol plat pour notre bassin de 400 m² contenant 20 tonnes d’eau, mise en mouvement par 120 pompes », détaille Dominique Formhals. Mais, à les entendre, aucun autre lieu n’aurait été à la hauteur du spectacle. « Cette place est magique à plus d’un titre, c’est la seule où il y a le noir complet, épargnée par la pollution lumineuse des enseignes commerciales, idéale pour la mise en lumière et la mise en mouvement à la tombée de la nuit. Puis c’est une place nouvelle pour les Strasbourgeois, qu’ils redécouvrent et qui ne mène nulle part. Il faut le vouloir pour y aller », s’enthousiasment-ils.

Le montage aura nécessité quatre jours complets ; une dizaine de corps de métiers se seront relayés. Avec un point d’orgue, le 30 avril, jour où tout le monde retient son souffle : le mammouth est assemblé sur place et élevé en hauteur. Car le squelette est arrivé en kit, trois caisses. « S’il y a bien une personne à qui il ne doit absolument rien arriver, c’est l’expert paléontologue », songent alors les industriels. « Lui aussi on devrait le mettre sous cloche jusqu’au jour J », ironisent-ils, s’apercevant soudain que leur scientifique fait le trajet en voiture depuis Marseille, la voiture chargée de matériel. Le paléontologue a fait le montage et démontage à Lyon. Il est le seul à connaître parfaitement ce puzzle gigantesque. Une fois le mammouth debout, il devra encore être perché sur sa plateforme en hauteur. Alors que c’est au millimètre près, la grue de 50 tonnes, elle, sera loin, ne pouvant approcher de la place. Quand on leur demande s’ils seraient prêts à remettre ça, l’un comme l’autre répond par l’affirmative.

Jacques Rival, l’architecte qui a conçu la belle installation du Mammouth, place du Château, à proximité de la partie sud de la Cathédrale de Strasbourg Photo : Pascal Bastien

L’enveloppe de l’intime

Il a l’habitude de travailler sur des projets monumentaux dans l’espace public, artistique et scénographique, qui génèrent des impacts dans le paysage urbain. Jacques Rival nous relate le parcours d’« une œuvre globale ».

Quel lien entre le mammouth, vous et Strasbourg ?
Je ne connaissais pas Strasbourg, j’y suis venu plusieurs fois pour mettre en scène le squelette de mammouth acheté par Soprema. Il fallait l’intégrer à L’Industrie Magnifique, sans savoir comment. Je suis intervenu en tant que plasticien, en travaillant sur le concept, le dessin. J’ai accompagné les équipes, pour réexploiter la bête, reconnecter ce très vieux squelette au XXIe siècle, grâce à œuvre globale, comprenant de la musique, des jeux d’eau et de lumière. J’aime envelopper des œuvres existantes, appartenant au passé.

Dans le cadre de mon diplôme d’architecte, j’ai développé un projet connectant l’œuvre d’art à l’espace public pour rendre l’interaction possible. Contrairement au musée, où il y a un filtre, une intention, on sait ce qu’on va voir ; dans la rue, on découvre de façon aléatoire, sans le savoir. Questionner et jouer avec la perception de l’œuvre dans l’espace public, c’est déjà une approche assez plastique. Quand le mammouth est porté par les eaux, cela pousse le regard vers le ciel, vers le haut de la Cathédrale qui devient la skyline et redéfinit le lien entre l’œuvre et l’écrin de la Cathédrale.

Vous vous êtes fait connaître en mettant Louis XIV, place Bellecour, sous cloche, dans une boule à neige…
C’était lors de la Fête des Lumières de Lyon en 2006, l’installation a été renouvelée l’année suivante. Envelopper Louis XIV, c’était créer une espèce de souvenir en temps réel et reconnecter cette pièce du XVIIIe siècle au XXIe. En plus du succès populaire rencontré par l’installation, Claude Chabrol l’a filmée pour le final de son film La Fille coupée en deux. À partir de cette œuvre-là, j’ai commencé à travailler dans d’autres villes de France et d’Europe.

Quel impact cherchez-vous à avoir sur le spectateur avec vos installations ?
Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir toucher un passant, au détour d’une rue, d’une place, par un effet waouh ou en l’interrogeant, de manière légère, en lui donnant une occasion inattendue d’émerveillement. En grandissant, on perd parfois le sens de l’émerveillement, l’innocence de l’étonnement… C’est une démarche qui est personnelle. J’aimerais retrouver cette part de rêverie, que je pouvais avoir quand j’étais petit, quand je déambulais le 8 décembre dans les rues lyonnaises. Il n’y avait pas de spectacle pour la fête des Lumières mais les habitants mettaient tous à leurs fenêtres des petits lampions pour remercier Marie. Et cela créait un paysage lumineux urbain auquel j’étais très sensible. J’étais attentif à ce qui se passait dans la rue, aux installations des commerçants, aux petites choses de bric et de broc. J’essaie de retransmettre cette émotion. J’aime mettre en lien l’intime de l’imaginaire et le côté monumental de la ville.

L’Industrie Magnifique est aussi un mécénat innovant. Quelle expérience avez-vous des liens entre entreprises et artistes ?
L’Industrie magnifique a le mérite de mettre en scène un rapprochement dont tout le monde sort gagnant. Par le passé, il m’est arrivé de travailler avec des entreprises comme la SNCF ou Alstom sur des campagnes précises. En général, il faut s’inscrire dans un cadre où l’entreprise a intérêt à communiquer. Ou participer à un même festival, un projet de territoire lié à une ville, qui réunit de fait acteurs publics et privés, et nécessite de tisser des partenariats, de développer du mécénat… S’il n’y a pas de convergence d’intérêts autour d’une dynamique transversale, les relations de mécénat ne se font pas en général. Puis, les plasticiens n’ont pas forcément la compétence pour aller chercher des partenaires.
À l’heure actuelle, le monde de l’entreprise développe des concepts de location et d’achats d’œuvre avec des artistes. Mais je trouve que cela reste un peu léger en terme d’avancées… Même à l’échelle de la Fête des lumières, le travail de partenariat déployé reste cantonné à l’évènement. L’entreprise pourrait peut-être pérenniser le lien avec l’artiste pour dépasser le one-shot comme la motivation économique de la défiscalisation. L’entreprise pourrait s’inscrire dans le temps aux côtés d’un artiste, sur une image forte et intelligemment marketée, véhiculant d’autres valeurs. C’est peut-être un débat à lancer aujourd’hui pour développer une culture du mécénat en France.

Par Noémie Rousseau
Photos : Pascal Bastien

Pour Jacques Rival, l’expérience qu’il a initiée pour la Soprema et Aquatique Show International passe par le regard, mais pas seulement, elle est “globale” Photo : Pascal Bastien

La transparence

Le squelette massif du Mammuthus Volantes lévite, entouré de verre et d’eau. Deux corps qui frôlent les frontières du tangible tout en transparence et jeu de lumière.

Dans la grande tradition de la peinture à l’huile, les effets de transparence ne s’opposent pas forcément avec la densité de la pâte. Au contraire, glacis et vernis apportent une touche de légèreté et de lumière tout en laissant apparaître la couche picturale inférieure. Un glacis savamment posé génère un effet de présence tout en suggérant l’immatérialité d’un reflet saisi sur le vif.

En termes architecturaux, la transparence vient généralement contredire la pesanteur et alléger le volume. Voir à travers, c’est aussi mieux saisir le squelette, révéler la structure. Dans les années 20, l’architecte Mies van der Rohe, redéfinit les rapports entre intérieur et extérieur en habillant des buildings entiers de verre. Son architecture de la clarté s’érige tout en fluidité et défend un idéal moderniste. Les murs laissent passer lumière et regards sous-tendant, symboliquement, l’utopie d’une transparence des rapports politiques et sociaux.

La transparence permet aussi d’observer et d’imbriquer des phénomènes les uns dans les autres, de rendre visible, à l’instar d’une vitrine. Hans Haacke, emploie la translucidité comme un révélateur dans Cube de condensation. Il laisse les parois d’un cube de plexiglass changer d’aspect au gré des mouvements de la vapeur. Au fil du temps, de minuscules gouttelettes émaillent la surface comme des taches de lumière. Leur apparition génère une véritable mise en abîme.

Par Mylène Mistre-Schaal

 

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Exposition, Rencontre

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