Jérôme Mallien, Japonoporno

Au sein de la collection érotico-suggestive desseins éditée par chicmedias, La Nuit de Jérôme Mallien se distingue. Plutôt carrément porno et ostensiblement. Son auteur dédie sa « chronique sexuelle et émotionnelle », « exercice de mémoire » et « élégie cul » à Masuko, son amour japonais.

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Un dos. Le zinc. Une bière. La silhouette de Jérôme Mallien émet des grâces presque adolescentes. Il se retourne à l’écho de son nom, le temps d’une pupille laser, avant de déplier sa concentration. Jérôme Mallien est un homme sérieux qui prend soin de ne pas l’être.

Le temps de la parole s’articule autour de ses paradoxes, même s’il s’en défend, à l’image du Japon où il a décidé de vivre depuis 2012. Se présentant volontiers comme « un dilettante, ou un amateur » il a été « gardien de nuit, dealer manœuvre, ouvrier, vendeur de livre et braqueur très occasionnel ». Il aime Lacan, le cul, Jean-Sébastien Bach, la littérature, les femmes, les hommes, tiens un « rade » non loin d’Osaka et se passerait assez facilement d’évoquer son ancien métier de journaliste. Une situation pourtant impossible pour celui dont le talent a enflammé les chroniques cinématographiques pendant une trentaine d’années, en particulier aux Dernières Nouvelles d’Alsace. Et puis il y a la mémoire de ce personnage soufré, épavant son âme provoc’ dans les rues strasbourgeoises. Il en parle, se moque de lui, ne renie rien, jamais.

La Nuit, ou Yoru, s’annonce en déclinaisons hautement sexuelles, philosophiques, psychanalytiques et littéraires, peuplée peut-être de cette volonté d’éclaircir un certain prisme occidental à la question du porno, du moins de sa représentation. À l’endroit si traditionnel de la séparation entre sexe et amour, Jérôme Mallien, sans rien prétendre, y caresse un champ de langage, une voie de dialogue possible dans laquelle la pornographie serait rendue à un état de grâce. Ou plus particulièrement la sienne. Il offre ici ses romans privés allumés de mangas-porn, trashe ses partenaires à la rythmique de ses mots – enfin, entre autres ! –, et capte les plans avec technicité parce que, quoiqu’il en dise et par-dessus tout il est fondamentalement un homme d’image.

Alors, le Japon ne serait-il qu’un prétexte ? Dans ce cas précis cela apparaît comme une nécessité, un arrangement de vies avec lequel de toute évidence il a fini par trouver un certain apaisement. Il est toutefois vain de se fier aux apparences. Même si sa gueule de seul au monde trahit le fragile de toujours, il a l’écoute redoutable. Bracelets de cuir et bagues à tous les étages, il claque un vocabulaire cadencé et se contredit avec honnêteté. Avec cet étrange zozotement délivré par une bouche au dessin féminin. L’opacité, ce mot souvent convoqué par lui-même à propos du Japon prend soudain un sens inattendu à la lumière de ce fractal voyou. Si Jérôme Mallien a quitté le cinéma, le cinéma, lui, ne l’a pas quitté. Jérôme Mallien est un homme mystérieux qui prend soin de ne pas le paraître.

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Vous n’êtes plus journaliste ?
J’ai un bar au Japon donc j’estime être barman. Je suis un amoureux des bars. Je fais la cuisine avec mon épouse, Masuko. On est deux. C’est une entreprise familiale, mais il est vrai que je me retrouve souvent à servir au bar, avec une clientèle essentiellement constituée de femmes, entre 45 et 50 ans.

Comment expliquez-vous cette clientèle féminine ?
Je ne sais pas. Un vieux barman français, j’ai l’impression que ça plaît.

Votre vie au Japon s’explique par votre histoire d’amour avec votre épouse ?
J’ai 61 ans. Je suis d’une génération qui a été facilement fascinée par le Japon. En tant que garçon des années 70-80, le Japon c’est Sakamoto, Oshima, les premiers mangas. Rien de très original. Mais oui, mon histoire d’amour avec ce pays s’est cristallisé autour d’une femme. Le Japon a changé ma vie, et il est en train de la changer. Émotionnellement, affectivement, intellectuellement.

Vous avez votre empreinte à Strasbourg, votre écriture évidemment et une certaine mélancolie qui semble passée ?
Oui, même si le Japon est un des pays de la mélancolie. Ce pays m’a sorti de la merde. Du vieux journaliste un peu enfermé dans sa spécialité. D’un certain système aussi et de ce que cela insère, de se couler dans un personnage. On transige, on joue, tout le monde connaît ça. Quand je suis parti là-bas, même si je connaissais Masuko depuis longtemps, je ne parlais pas du tout la langue, je la parle encore très mal, et d’une certaine façon j’ai été réduit au silence. C’est exactement le moment où j’en ai eu besoin. Un critique de cinéma, on lui demande son avis sur le cinéma évidemment. Après, on vous demande votre avis sur tout. Le Japon m’a coupé l’herbe sous le pied. On n’est peut-être pas loin de l’analyse, et je suis immensément reconnaissant à ce pays d’avoir permis ce silence.

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Pourquoi La Nuit ?
La Nuit pourrait se définir comme la chronique de ce silence, et de ce qui l’occupe à tous les sens du terme. Peut-être que cela a contribué à éloigner cette mélancolie qui pouvait me tuer, comme elle peut tuer tout le monde d’ailleurs. Mais est-ce que tout cela est vrai ? J’ai appris à me méfier des mots, je fais gaffe désormais.

Ce n’est que mon point de vue mais je trouve que vous avez la pornographie plutôt drôle…[Rires] Je suis content, mais content !

Et pour aller plus loin, une pornographie apaisée…
Alors là, rien ne pouvait me faire plus plaisir !

À un moment, vous demandez à votre partenaire de pisser à travers son collant. Elle le fait et vous dit : « Pourquoi ? C’est dégueulasse ! » Et vous lui répondez : « Oui, c’est pour ça ! » Finalement, « elle sourit ».
C’est une scène qui nous a beaucoup fait rire à l’époque tous les deux, c’est vrai !

Vous avez une vision toujours scopique dans les actes eux-mêmes.
J’adore, depuis tout petit. Sexuellement je suis dans le voyeurisme.

Porno ou érotique ?
Je déteste l’érotisme. Le mot et la chose m’emmerdent. Pour en revenir au porno et particulièrement au manga, ce qui me plaît c’est qu’il transcende un peu. C’est une forme artistique que j’ai tendance à trouver intéressante, peut-être importante. C’est très trivial, le manga-porn, et même de très grande qualité, il reste absolument pornographique. L’érotisme m’apparaît comme une connerie, une branlette pour intellos. Est-ce que je suis un intello ou pas, je n’en sais rien. Ceci dit je n’ai rien contre la branlette.

Et contre les intellos ?
Je ne les aime pas mais l’expérience m’a prouvé qu’ils ne m’aimaient pas non plus. Et pourtant j’aurais eu à peu près tout pour pouvoir rentrer dans la, ou les chapelles, mais ça ne s’est pas fait.

Un regret ?
Une satisfaction !

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Vous répondez quoi à cette phrase d’Alain Badiou : « Que vous soyez nu(e), collé(e) à l’autre est une image, une représentation imaginaire. Le réel, c’est que la jouissance vous emporte loin, très loin de l’autre. »
Je la comprends mal enfin je ne la comprends pas. Emporté loin de quoi ? Je n’aime pas cette idée. Cette espèce de néo-lyrisme de l’absolu bonheur physique. Pour les surréalistes, c’est Baudelaire, ça ne veut pas dire que je n’aime pas Baudelaire. Je me sens beaucoup plus terre à terre que ça, plus textuel.

Je faisais allusion à Lacan, sur la fiction du rapport sexuel.
C’est bien pour cette raison que j’aime Lacan. Il ne s’autorise pas à parler du réel, même s’il existe. Après c’est le langage. Et puis je n’aime pas le romantisme, ni dans les affaires de cœur ni dans les affaires de cul.

Vous les différenciez, ces deux affaires ?
Non, pas un instant !

En Occident pourtant c’est fréquent. La pornographie est la plupart du temps péjorative, négative.
Ou tout de suite intellectualisée pour qu’elle soit recevable Je trouve ça nul. Au Japon, je ne peux pas dire et par rapport au cul non plus, tout ça reste tout neuf pour moi. Il y a des choses que je ne comprends pas encore très bien, que je ne perçois pas. J’y vis depuis 4 ans, qu’est-ce que c’est au regard de toute une existence ? Et c’est le sujet du bouquin finalement, un mec qui est en train de chercher la réalité du pays à travers laquelle il vit. J’essaie de piger ce pays.

On a pourtant l’impression d’un pays dont émane un grand refoulement, d’où la surexistence de la pornographie et de ses extrêmes.
C’est en grande partie vrai, ce n’est pas un cliché, bien sûr c’est lié. Il y a ce formidable bouquin d’Agnès Giard, L’imaginaire érotique au Japon et qui fait en grande partie le tour de la question. Le Japon a été entre le XVIe et le XIXe siècle complètement clos sur lui-même, et après les Américains débarquent. La mondialisation qui ne disait pas encore son nom fait déjà son boulot à ce moment-là. Avant, c’était un endroit où le sexe était « open », peut-être pas libéré, mais « open ». Et tout à coup les anglo-protestants débarquent en 1854 en infligeant leur morale verrouillée, exactement comme ils vont infliger la bombe atomique plus tard. Et après la Seconde Guerre mondiale, ça a été encore pire. Le rapport à la nudité et à la représentation du sexe change. Il s’est passé quelque chose historiquement, culturellement. Les Américains des États-Unis d’Amérique portent une lourde responsabilité dans la déliquescence absolue d’une civilisation qui a été magnifique et qui n’a plus ni la capacité ni la latitude de l’être encore. Pour moi, c’est un crime absolu. Dans ce sens, le Japon est sûrement dans cet espace-temps de la frustration évoquée tout à l’heure et dans un autre espace-temps d’une liberté passée. Mais je ne veux pas tenir de discours définitif là-dessus, je connais encore trop mal ce pays. Je n’aurai jamais les réponses, une vie n’y suffirait pas et je n’ai plus une vie. Mais c’est vrai que le Japon est sexuellement très intéressant, ne serait-ce que parce qu’ils, enfin elles, nous aiment beaucoup, c’est hallucinant !

Vous écrivez : « La pornographie, c’est le désir ». Vous semblez n’être dupe d’aucuns de vos désirs.
Je n’aurai pas pu faire ce livre il y a 5 ou 6 ans.

Parce que c’était avant le Japon ?
Aussi, oui. J’ai bossé longtemps à Strasbourg. Je trouve que c’est facile de prétendre ou de croire savoir et pendant longtemps il m’a plu ce pseudo statut de journaliste culturel. C’est fun, tu bois à l’œil, tu croises des stars, et un jour tu trouves ça absurde. Et si tu as envie d’une porte de sortie, qu’elle est-elle ? J’ai pu partir, j’ai eu cette possibilité. Avec ce bouquin je peux enfin mettre les cartes sur table et me dire que peut-être ça peut intéresser quelqu’un. Je n’ai pas besoin d’arguties théologiques, je raconte les choses, c’est ma vie, du moins une partie.

Quand j’ai terminé La Nuit, je me suis dit que, définitivement, vous étiez un amoureux.
[Il change d’expression et plonge sa tête vers l’iPad, ndlr] Ah oui ! Alors là oui ! Je suis amoureux, encore une fois ça peut paraître terriblement frimeur mais j’ai été un amoureux toute ma vie ! À chaque fois c’est le bordel mais oui, oui, je suis un mec amoureux ! Mon rêve absolu, c’est de finir ma vie à Tomonoura. C’est un village de pêcheurs, c’est le village de Ponyio sur la falaise de Myazaki. J’aimerai m’y installer dans 3 ou 4 ans avec Masuko et y terminer ma vie !

L’important c’est d’aimer ?
Un de mes films fétiches ! Vous voyez, je suis gonflé de dire ça, je dis que je ne suis pas un romantique et je le pense toujours, hein ? Mais comme m’a dit un jour le réalisateur Nicolas Klotz : « Tu fais partie des romantiques qui détestent le romantisme, c’est la race la plus dangereuse. » Dans toutes les histoires décrites, il n’y a pas une femme dont je n’ai pas été amoureux, peut-être pas toujours éperdument, mais fortement à chaque fois.

Propos recueillis par Nathalie Bach pour Novo #42, novembre 2016
Photos : Alexis Delon

Rencontre avec Jérôme Mallien, Hélène Schwaller et Anne-Sophie Tschiegg autour de la collection desseins de Chicmédias éditions le jeudi 15 décembre à la Librairie Kléber à 18h.

LA NUIT de Jérôme Mallien, Chicmédias éditions, Collection desseins
www.shop.zut-magazine.com

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Le by Emmanuel Abela dans la catégorie Cinéma, CULTURE, Illustration, Livres, Rencontre

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