Le salon Joséphine Fait : le kalarippayat ou la conscience du corps

Parmi les points forts de la nouvelle édition du salon Joséphine fait du yoga, Cécile Gordon, première femme occidentale à accéder aux enseignements du Maître indien Govinda Kutty Nair, nous gratifie de sa belle présence. Elle nous parle de sa pratique, ancêtre des arts martiaux : le kalarippayat.

Les choses arrivent parfois par hasard – même si l’on ne croit guère au hasard. « Pourquoi privilégie-t-on telle chose plutôt qu’une autre dans sa vie ? », s’interroge Cécile Gordon, en feignant l’ingénuité, quand on lui pose la question de sa rencontre avec la pratique du kalarippayat. « C’est arrivé comme dans un conte même si dans les contes justement, admet-elle en souriant, les choses qui apparaissent comme de belles surprises résultent parfois de choix initiatiques douloureux. »

Et de nous relater un parcours de comédienne et de mime, « ce qui lui a permis de mieux comprendre le corps et d’aborder l’apprentissage par le regard ». Elle devient danseuse et chorégraphe. Quand elle crée un spectacle pour enfants pour le Mandapa, un centre indien à Paris, elle ne connait rien à l’Inde. Elle aborde différents Arts dansés de l’Inde. Lors de ce parcours elle rencontre le kalarippayat d’un Maître. Elle est fascinée par cet art martial du Kérala, un « archétype ». Cependant, la pratique des armes n’est pas ce qui l’interpelle le plus. Suite à ce stage, le Maître Govindan Kutti Nair l’invite à prolonger l’expérience en Inde au moment de la Mousson. « Je n’avais pas encore compris que j’allais devenir disciple. » Le Maître l’a « perçue », elle, bien au-delà de ses propres attentes, à un moment précis de sa vie.

Dans la relation entre Maître et disciple, elle nous précise que « quelque chose nous traverse à un moment donné, cela nous touche à certains endroits cela, nous dépasse en tant qu’individu. » Cela ne l’empêche pas, nous relate-t-elle, de commettre la maladresse qui l’amène à demander combien elle doit au maître qui lui répond « J’étais heureux de vous enseigner, pourquoi demander-vous ? » en plantant son regard dans les yeux de la pauvre Cécile, pétrifiée. « J’étais dépassée », avoue-t-elle rétrospectivement. La leçon, elle la retient pourtant, et notamment celle, très importante, qui vise à s’affranchir de cette petite décharge d’adrénaline qui nous amène, parfois, à faire des choses que nous ne devrions pas. Autrement dit ces petits passages à l’acte du quotidien, dont notre culture occidentale ne nous exonère guère.

La discipline à travers la discipline

Le kalarippayat est un yoga dynamique dans la mesure où il s’agit de travailler avec le corps et sa conscience.

À près de 30 ans, à une « période charnière de [sa] vie, à un moment où [elle] a le sentiment de s’être structurée et d’avoir fait son chemin de femme et d’artiste autonome », elle décide de tout remettre en question. Les choses ne sont pas simples pour autant. Le Maître lui impose une pratique du même exercice et seulement 10 minutes par jour, pendant 10 jours dans le contexte humide de la mousson pour elle qui se dit « terre et feu, mais pas eau ! ». Les doutes s’installent intensément « C’était stressant et paniquant, totalement déstabilisant », jusqu’au moment où elle prend conscience de « la force de son mental qui l’entrave dans son évolution car tout est différent dans ce pays, surtout l’approche de la vie dans son quotidien ; il faut toujours lâcher prise avec la volonté de faire, de diriger… »

Le découragement cède à l’acceptation d’être « neuve et ouverte sans projection ». Il lui faut « accepter de redevenir débutante en toute simplicité. » « Quand j’ai commencé la pratique, se souvient-elle, peu de gens pratiquaient et il n’y avait plus de femme. C’était le cas depuis que les Anglais avaient interdit la discipline ». Du fait de sa présence, Cécile devenait « la caution ». Quelques jeunes filles sont alors venues pratiquer. Le maître Govindan Kutti Nair cherchait, peut être, à redonner une impulsion à la pratique féminine. « Ce n’est sans doute par hasard qu’il s’est adressé à une femme qui avait déjà un background, un ancrage, sa propre culture, et non pas une jeune fille qui aurait pu se perdre dans cette passion. Il n’a jamais cherché à m’influencer dans mes croyances, pourtant il me portait vers d’autres dimensions au travers de la pratique et par la discipline du kalarippayat. Sa devise était : “practice, only practice and that will come”. »

De la pluralité naît l’unité

Selon Cécile Gordon, le kalarippayat met en harmonie l’âme guerrière et la main qui guérit.

Parlons justement de cette discipline, considérée comme l’ancêtre des Arts martiaux. Comme on peut le lire si joliment sur le site de Cécile Gordon, elle “met en harmonie l’âme guerrière et la main qui guérit”. « Oh ça, c’est ma petite phrase de synthèse ! s’exclame-t-elle c’est une traduction personnelle de ce que j’ai cru percevoir de l’enseignement et des paroles du maître. Il disait : “si nous avez les moyens de tuer, il faut pouvoir donner la vie”. C’est ma manière à moi de dire qu’il ne faut surtout pas dissocier l’âme ou l’esprit de cette main qui guérit. Ceci semble un paradoxe, dit elle en souriant, d’ailleurs l’Inde n’est que paradoxe à nos yeux ! Mais c’est plus complexe que cela… de la pluralité, naît l’unité. Nous, nous insistons sur les oppositions, mais les Indiens non. Le bien, le mal, l’un ne va pas sans l’autre. La vie n’est possible qu’à cette condition. » Elle en profite pour nous rappeler que toutes les déités indiennes ont des armes. Une manière maligne de revenir au cœur de sa discipline dont l’enseignement se décline en trois étapes.

La première concerne la maîtrise physique qui progressivement amène l’élève vers autre dimension, plus spirituelle, condition nécessaire avant d’aborder la deuxième soit le maniement des armes puis enfin approcher la technique à mains nues. Un autre paradoxe en apparence, et pourtant il s’agit de savoir se contrôler avec ses partenaires lors de la pratique avec des armes afin de mieux contrôler son adrénaline « lorsque l’on en vient aux mains ». C’est une particularité de cette discipline très intelligemment pensée. « Pour moi, le kalarippayat est un yoga dynamique – l’origine est narrée dans les textes millénaires la Bhavagata de Ghita – dans un premier temps dans la mesure où il s’agit de travailler avec le corps et sa conscience. Le premier exercice qui m’a été donné concernait un lancer de jambes dans lequel se jouait la question de l’impulsion ; nous impulsons, mais ne dirigeons pas. La fin de l’exercice est un demi tour, nous chutons à l’arrière sur nous-même. Ce que j’ai compris plus tard c’est que pour nous, judéo-chrétiens, chuter de 10 cm, de la hauteur de notre corps ou d’une falaise, c’est la même chose : c’est plonger dans le vide donc quitter cette Terre », nous explique-t-elle mêlant en un même instant sourire et gravité.

Au travers de cette pratique du corps, on apprend à jouer avec l’énergie, à contrôler, à respirer, à travailler le souffle, « à insuffler son mouvement », autant d’éléments qu’elle résume en une formule : « l’énergie des propulsions ». D’où la notion d’un yoga dynamique qui diffère du yoga traditionnel souvent plus statique, le constat est aussi que les générations actuelles sont en recherche de yoga dynamique dans des formes qui allieraient sport et spiritualité alors qu’il existe déjà cette forme-là depuis des millénaires, le kalarippayat qui favorise la conscience du corps est une pratique psycho-corporelle et kinésique rééquilibrant le cerveau droit et gauche. « Les mepayats sont des enchaînements de postures animales, lion serpent, cheval, éléphant, associées aux lancers de jambes en dynamique. La pratique se fait dans un kalari, un espace en terre battue qui est consacré où la représentation des déités y est présente. Ce qui est intéressant c’est que nous travaillons côte à côte en petits groupes et non pas face à face, car nous effectuons des déplacements dans une énergie commune portés par les “vaytories” ou informations scandés par le maître ; cela nécessite de s’accorder et de respirer ensemble et de progressivement développer notre regard à 180°. »

C’est dans un deuxième temps – « Au bout de 7 ans dans la tradition à l’origine » – que nous commençons la pratique des armes qui constitue un travail sur la prolongation du corps. Elles servent à nous permettre de nous concentrer davantage puisqu’elles nécessitent des « gestes justes ». Cécile précise : « avec une énergie qui se situe en dehors de l’ego et de l’adrénaline et qui nous permet en même temps surmonter nos peurs ». Aux armes en bois ou en métal, succède une arme à part et particulière, l’Otta, qui représente la colonne vertébrale mais qui s’inspire de la trompe d’un éléphant. Cette arme est en bois avec un bout arrondi, elle semble inoffensive, pourtant elle sert à toucher les nœuds vitaux [108 dans notre corps, ndlr] et peut donc engendrer la mort ou de graves problèmes, c’est à ce temps précis que le disciple sera introduit dans le cabinet médical pour y apprendre à soigner auprès du maître. Les Maîtres sont des médecins spécialisés. L’Otta sera aussi la pratique qui donnera un sens et les clefs du troisième et dernier temps de cette pratique : la technique à mains nues. Il s’agit d’exacerber la maîtrise de soi et surtout ne pas blesser. Dans l’ayurveda, la médecine traditionnelle indienne, le kalarippayat est une branche spécialisée, sportive et neurologique qui comprend des techniques de soins et des massages élaborés.

Le corps sait mieux que nous

Le kalarippayat, des gestes justes

On l’aura compris, le kalarippayat présente une certaine complexité, mais pour l’enseigner Cécile Gordon a mis en en place des exercices au sol d’étirement et de torsions en harmonie avec le souffle comme le propose d’ailleurs depuis des millénaires le yoga. « Nous n’inventons rien, nous revisitons et donnons des appuis particuliers dans notre enseignement pour aller dans le sens de ce que nous sentons comme des essentiels à transmettre », souligne-t-elle, cette pédagogie de base permet de comprendre ce qu’elle appelle « aborder et sentir la texture du kalarippayat, le fonctionnement interne et abordable par tous : débutants, sportifs ou personnes âgées. Ils n’entrent pas dans un espace consacré, ne saluent pas les déités, ni les pieds d’un Maître mais je leur montre que le temple est leur propre corps. Cet espace sacré, nous devons le respecter et l’écouter. »

Avec le yoga-kalari elle les prépare, les amène dans une pratique et des postures « justes » et elle précise en riant, « perçues, ressenties. » Elle initie cette forme nouvelle : le yoga-kalari. Une porte d’entrée pour certains qui vont finir par se prendre au jeu. Au final, on le constate, la pratique est ouverte, y compris pour des gens qui viennent d’autres pratiques, la danse, les arts martiaux. « Oui, je leur dis parfois : vous aviez l’habitude d’être sur Mars pour regarder la Terre, là vous êtes sur une autre planète, mais rien ne change si ce n’est le point de vue. Ce sont d’autres approches pour aborder le corps, de nouvelles ouvertures. » Elle les emmène ailleurs, quitte à les déstabiliser un peu par les mots, pour les ramener à la vibration du corps. « Oui, c’est ce que je veux parce que le corps sait mieux que nous trouver l’origine de ce que nous sommes. »

Par Emmanuel Abela

Cécile Gordon sera présente au salon Joséphine fait du yoga, les samedi 29 et dimanche 30 juillet au Pavillon Joséphine et ses jardins, Parc de l’Orangerie, Strasbourg

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie LIFESTYLE, Soin du corps, Sports, STRASBOURG

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