Juergen Teller, loin des codes

© Vincent Arbelet, pour Novo

[Dans les archives de Novo] Ce mois-ci, tous les reliquats de Novo (co-édité par chicmedias et Médiapop) empilés aux seize coins de nos locaux sont réunis à la Vitrine Zut à Strasbourg et à votre disposition pour compléter votre collection. L’occasion de nous replonger dans les archives du magazine culturel du Grand Est pour en tirer quelques textes-phares. Aujourd’hui : Juergen Teller, dont nous avons utilisé l’emblématique photographie de Kate Moss en couverture du numéro 7 et que nous avions interviewé au Consortium (Dijon) qui lui consacrait une exposition en 2010. Extraits.

Ses campagnes pour Marc Jacobs défraient la chronique, son indiscipline et sa tendance à « malmener » les icônes qu’il photographie. Parallèlement à la mode, Juergen Teller produit une œuvre personnelle, hybride, dont la crudité des thèmes et l’acuité du regard forcent notre attention.

Comment avez-vous reçu cette invitation du Consortium ?
Connaissant le lieu, j’ai été très honoré de l’invitation d’Éric Troncy. C’est un espace vraiment intéressant, à l’atmosphère particulière. Il ne s’agit pas d’un cadre institutionnel, j’ai toute latitude. Éric Troncy ne considère pas l’exposition comme une simple rétrospective et cette liberté m’a permis de faire des expérimentations.

Kate Moss © Juergen Teller, par ailleurs couv’ du Novo 7 !

La photo représentant un ventre de femme enceinte ainsi qu’un sexe en érection est particulièrement intrigante…
C’est une photo de ma femme, de moi… et de mon fils. Son histoire est particulière : j’ai toujours été intrigué par le fait que les femmes enceintes sont désexualisées dans nos sociétés. Elles deviennent des figures maternelles, intouchables. Or, ce n’est pas vrai. Avec ma femme nous n’avons jamais eu autant de relations que lorsqu’elle était enceinte, les hormones étant extrêmement développées ! Aimant photographier ce qui ne l’a jamais été auparavant, j’ai eu l’idée de cette photo. Mais je ne parvenais pas à photographier et à avoir une érection en même temps. J’en ai parlé à mon agent et il m’a conseillé de prendre du viagra. Ça a été une expérience totalement horrible, j’ai eu une érection durant deux jours, c’était très douloureux. C’est comme si il y avait eu ma femme, moi, et une troisième personne, mon sexe en érection. J’étais incapable de prendre « ça » en photo. Finalement, celle exposée correspond à une prise sans viagra… C’était la première et la dernière fois que j’en prenais, c’était plus du porno que de l’amour !

L’une des nombreuses campagnes de pubs pour Marc Jacobs, réalisée par Juergen Teller avec Victoria Beckham.

Éric Troncy dit que vous faites « le portrait d’aujourd’hui ». Qu’en pensez-vous ?
Récemment, j’ai photographié pour Marc Jacobs, Victoria Beckham. C’est l’une des personnes les plus photographiées au monde, elle est en quelque sorte un « produit » – chose dont elle est consciente. L’objectif de la campagne vise, lui, à vendre des produits, dont des chaussures. Plutôt que de photographier encore son visage, j’ai eu envie de la mettre dans un sac et qu’on ne voit que ses jambes. Si on veut me comparer à quelqu’un qui fixe aujourd’hui, ce serait dans ce sens-là, le fait d’aller ailleurs, au-delà de ce qu’on peut voir partout, ce même avec des gens très exposés. Je ne photographie pas des stars pour leur célébrité, mais parce qu’elles ont quelque chose d’artistique qui m’attire, m’intéresse, et que je veux montrer.

Comment vous accommodez-vous du paradoxe de travailler et dans le champ de l’art, et pour des entreprises de luxe ?
Je ne pense pas que ce soit si difficile – quelquefois, ça l’est. Mais je travaille de la même façon pour ces deux champs. Les personnes qui me sollicitent connaissent mon travail et savent que je ne vais pas changer pour eux. D’ailleurs, peut-être est-ce mon univers qu’ils viennent chercher… J’ai cette chance de pouvoir imposer mes codes. Bien que je prenne mon travail très au sérieux, j’essaie d’appréhender les choses avec la même liberté, et tout ce que j’expérimente participe d’une même progression.

Catalogue de l’exposition Touch Me, au Consortium, Presses du réel

L’interview intégrale est à retrouver dans le Novo n°7, disponible à la Vitrine Zut, 14, rue Sainte-Hélène à Strasbourg

Par Caroline Châtelet et E.P Blondeau
Photo : Vincent Arbelet

 

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