Cacher pour mieux briser

Avec Jusqu’à la garde, Xavier Legrand signe un film poignant sur les violences conjugales. D’une discrétion – comme ces violences, toujours cachées – qui incarne justement sa force, ce long-métrage fidèle au réel jusque dans le travail du son, rappelle la puissance du médium cinéma.

On avait oublié. On savait que le cinéma était l’art le plus fidèle au réel, mais on avait oublié qu’il l’incarnait à tel point qu’il pouvait en devenir glaçant. On avait oublié, à force de tout nous révéler – de nous indiquer par tous les moyens possibles quelles émotions ressentir – qu’il était si passionnant d’essayer de traverser ces regards et intentions pour ressentir les personnages. Devant Jusqu’à la garde, nous avons tressailli, tremblé, craint… enfin, pleuré. De soulagement, de peur, ou de trop-plein, ou tout à la fois, on ne sait plus vraiment. La violence qui se dégage insidieusement de scènes a priori banales est saisissante. Au plus proche de la réalité des violences conjugales, elle nous perce à point. « Je ne voulais pas montrer la violence, explique le réalisateur. D’abord, dans ces cas-là, elle n’est jamais montrée. Et je pense que ce n’est pas la violence en soit qu’il faut comprendre, c’est la peur, celle qui paralyse les victimes. »

Xavier Legrand avait exploré ce sujet dans un premier court métrage Avant que de tout perdre, en se concentrant sur le moment crucial du départ du domicile. Déjà, il avait fait appel à Léa Drucker et Denis Ménochet qu’il a dirigés « dans l’action, c’est-à-dire dans les mouvements, les gestes et non dans l’émotion ». En demandant à ses comédiens de ne pas ressentir l’émotion pour favoriser celle des spectateurs, Xavier Legrand « enlève le gras » et débarrasse son film de toute psychologie encombrante.

Dans Jusqu’à la garde, Miriam et Antoine divorcent et s’écharpent pour la garde du plus jeune de leur enfant, Julien, magistralement interprété par le jeune Thomas Gioria. La première scène, longue, précise, bavarde, se joue dans les bureaux de la juge. Après les plaidoiries de chacune des avocates – Miriam se battant pour obtenir la garde de Julien en fournissant des preuves contestables de la violence de son ex-mari envers elle et ses enfants –, la juge accorde un week-end sur deux et la moitié des vacances au père… Tout le film se noue ainsi autour du personnage de l’enfant et de ses allers-retours. Un choix que Xavier Legrand explique : « Les enfants sont souvent des victimes qui sont un petit peu oubliées. Ils deviennent un moyen pour les auteurs d’atteindre les victimes. Otages, bombes humaines et boucliers à la fois, parce qu’ils essaient de protéger les mères. Or, la mère peut protéger l’enfant mais c’est à la société que revient de protéger la mère. »

La violence se vit à tous les endroits : l’emprise du père sur son fils, ce dernier luttant à tout prix pour tenir son père à distance, les harcèlements ininterrompus d’Antoine pour toucher son ex-femme, l’attitude de Miriam, qui se fera volontaire, forte, presque tyrannique… L’une des forces de Jusqu’à la garde tient justement au renversement des rôles, fidèle à la réalité : une femme victime de violences conjugales se sent bien souvent coupable, lorsque l’homme se place en victime. L’autre force provient du travail du son, évocateur du ressenti des personnages : talons venant longuement frapper le sol, sonneries d’un téléphone qu’on ne veut pas décrocher, alarme d’une ceinture qui tarde à se boucler, bruit d’un ascenseur qui grimpe, d’un interphone incessant… Quand lors d’un tournage de scène de fête, la plupart des réalisateurs imposent aux figurants de singer leurs dialogues en restant muets, ou de danser sans musique – pour que les échanges des personnages principaux restent audibles –, encore une fois, Xavier Legrand favorise le réel et passe sous silence une discussion cruciale entre Miriam et sa fille, offerte alors à l’imaginaire du spectateur.

Des trouvailles qui participent de la montée en tension et qui témoigne de la volonté du réalisateur de se servir de situations comme contraintes. On sent dans les gestes et déplacements très chorégraphiés, dans l’attachement aux décors et dans le travail du scénario – qu’il nous confie être d’une précision militaire – son passif de comédien de théâtre. Il a d’ailleurs un temps pensé écrire une pièce avant de se trouver plus juste au cinéma. « Le moment qui me passionne dans les répétitions de théâtre, c’est le travail autour de la table : quand on décortique le geste de l’auteur. On analyse la pièce d’en haut et de fait, on en maîtrise la dramaturgie. Ainsi, la manière de préparer les rôles ou le découpage – je choisis mon décor en fonction de mon découpage et non l’inverse , ces choses qui viennent directement du théâtre, m’influencent en tant que réalisateur. »

Il faudra tenir le choc jusqu’à la scène finale, imprévisible et bouleversante. On ne dira de cette scène que son plan d’une efficacité renversante : fixe, immobile, vue plongée d’une baignoire. Dur, toujours à la limite du supportable, Jusqu’à la garde doit être vu pour ce qu’il raconte, de manière juste et jamais criarde, de ces violences. Il trahit l’engagement sans bornes de son réalisateur pour son sujet.

« Il est temps, aussi, que les hommes prennent la parole. Cette domination masculine qui nous vient de la nuit de temps et les constructions sociales qui lui sont rattachées sont absolument abominables, ça me révolte. »

Par Cécile Becker

Le by Cécile Becker dans la catégorie Cinéma, CULTURE

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