Première Guerre mondiale : les sentiers de l’âme

©FI 0122 0086, Archives Départementales du Haut-Rhin

©FI 0122 0086, Archives Départementales du Haut-Rhin

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale suscite bon nombre d’expositions : sélection indicative parmi les cycles proposés dans la région.

On se souvient avec une certaine émotion de la lettre que Franz Marc adressa à Maria, son épouse, le 4 mars 1916. « Ne t’inquiète pas, je m’en sortirai et je n’y laisserai pas ma santé. » Le peintre munichois tomba à Verdun ce jour-là, vers 4h de l’après-midi. Plus que quiconque, il avait pourtant pressenti dans sa chair l’imminence du chaos ; ses tableaux de la période qui précède le conflit laissaient apparaître de manière prémonitoire le voile du drame dans laquelle allait plonger l’Europe toute entière, et le monde à sa suite. L’artiste savait que l’humanité allait à sa perte. Il savait, même s’il cherchait à le nier, qu’il y perdrait lui-même la vie. D’autres en sont revenus cependant, et leur art a été marqué à jamais par l’expérience qu’ils ont vécue. C’est le cas de Max Beckmann, Erich Heckel et Otto Dix, si durement éprouvés qu’ils livrèrent quelques-unes de leurs plus belles pièces au cours de l’immédiate après-guerre. Les tableaux et œuvres sur papier présentés dans le cadre des Illusions mitraillées à Karlsruhe touchent par la violence intime qu’elles manifestent. On a beaucoup insisté sur la dimension visionnaire de ces artistes expressionnistes, on redécouvre à quel point leur travail a posé les bases d’une nouvelle vision de l’humanité, lucide, affectée mais pas forcément désespérée.

Otto Dix, Nächtliche Patrouille im Drahverhau, 1924 © Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

Otto Dix, Nächtliche Patrouille im Drahverhau, 1924 © Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

Ces images renvoient à des tentatives plus anciennes, celle du Lorrain Jacques Callot qui a établi lors de la Guerre de Trente Ans les codes stylistiques de l’art de guerre, très loin de toute forme d’héroïsme. Ses gravures rencontrent un écho chez Goya, mais aussi chez tous les artistes qui ont tenté d’approcher cette réalité-là. Aujourd’hui, de découvrir au musée des Beaux-Arts de Nancy l’intégralité de la série Les malheurs et misères de la guerre nous offre un éclairage particulier sur une première approche quasi documentaire, objective et soucieuse du détail. C’est avec une finalité documentaire voisine que six musées dans les Vosges s’attachent à l’arrière du front pendant les quatre années de guerre. On suit le parcours de cinq personnages qui tentent de vivre l’ordinaire de la guerre : l’enfant qui découpe les images produites par l’imagerie Pellerin – images à jouer racontant le quotidien de la guerre – ; le luthier et l’artiste qui continuent de créer ; la femme qui livre ses pensées dans son journal et le passant qui s’interroge. Œuvres graphiques, photos, peintures, affiches, ce parcours est un cheminement à travers le quotidien de chacun pour une émotion de chaque instant.

Pellerin & Cie, Les gaz asphyxiants, 1916, Coll. Musée de l’Image, Épinal

Pellerin & Cie, Les gaz asphyxiants, 1916, Coll. Musée de l’Image, Épinal

À Strasbourg, on s’est posé la question des points de vue : les combattants français et allemands se font face. Avant de s’entretuer, leurs regards finissent par se croiser, ils y découvrent la même terreur, le même abîme. En s’appuyant sur un fond documentaire considérable – archives départementales, médiathèque des armées et collections privées –, La Chambre donne à voir des images saisissantes réalisées à un moment où la photographie prend le pas sur l’illustration, non seulement pour témoigner mais aussi livrer sa propre vision de la réalité. Mais revenons à Franz Marc. Avant de disparaître au front, il avait eu le temps d’achever Les Cent Aphorismes sous-titré La Seconde Vue. Aphorisme 99 : « L’avenir donne toujours raison aux créateurs ».

Jacques Callot, La Pendaison, musée des Beaux-Arts de Nancy

Jacques Callot, La Pendaison, musée des Beaux-Arts de Nancy

Les illusions mitraillées, Beckmann, Heckel, Dix et la Première Guerre mondiale, jusqu’au 3 août à la Staatliche Kunsthalle de Karlsruhe – www.kunsthalle-karlsruhe.de

L’Art et la guerre, jusqu’au 16 février au musée des Beaux-Arts de Nancy – www.mban.nancy.fr

La Vie encore, jusqu’au 11 novembre dans les musées des Vosges (Musée de l’Image à Épinal, Musée départemental d’art ancien et contemporain d’Épinal, Musée de la lutherie de Mirecourt, Musée Pierre-Noël à Saint-Dié, Musée Friry de Remiremont, Musées de Remiremont)

XIV / XVIII, La photographie et la Grande Guerre, du 13 juin au 27 juillet et du 20 août au 7 septembre à La Chambre à Strasbourg – www.la-chambre.org

Par Emmanuel Abela

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