Rodolphe Burger : La vallée aux merveilles !

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Misant sur la rencontre, l’engagement et l’échange autour de projets singuliers, C’est dans la vallée invite spectateurs et artistes à faire un pas de côté, loin des sentiers battus par les festivals de musiques actuelles.

« C’est dans la vallée » : dans son seul intitulé, déjà, le festival étonne, déroute par sa singulière façon de désigner un territoire. Comme si c’était « là » et pas ailleurs. Mais peut-être s’agit-il bien de cela. Car cette vallée, celle du Val d’Argent où se trouve Sainte-Marie-aux-Mines, celle qui déroule sur les affiches de chaque édition du festival sa beauté sublime, verdoyante, c’est celle où le musicien Rodolphe Burger a grandi. Celle où il a débuté la guitare et le rock vers onze ans, a réalisé ses premiers concerts. Celle où il revient régulièrement, pour répéter et concevoir ses albums. Celle, enfin, où après avoir avec son groupe Kat Onoma donné une série de concerts exceptionnels en 2000, le musicien a décidé de monter un festival. Pas-à-pas, éditions après éditions, celui-ci progressivement s’est inscrit dans la vallée, revendiquant la possibilité de créer une manifestation différente. Non pas unique – il existe d’autres festivals se situant hors du circuit promotionnel – mais aussi singulière que ancrée dans son territoire. À l’occasion de la préparation de la douzième édition de la manifestation, rencontre avec son instigateur Rodolphe Burger.

Quel est votre sentiment à quelques heures de cette douzième édition ?
C’est vertigineux. Pour chaque édition nous essayons d’éviter toute routine et tout est toujours à refaire, reconstruire, réécrire. C’est dans la vallée n’est pas un festival spécialisé dans un genre musical spécifique, il n’y a pas une ligne musicale absolument évidente. Ce qui le caractérise – et c’est pour cette raison que je cherche parfois un mot autre que « festival » pour le nommer – c’est qu’il fait partie de ces manifestations où il n’y a pas de programmateurs. Il est né d’une initiative d’artistes, ce qui est tout à fait différent : j’invite des artistes que pour certains je connais, j’ai croisés, avec lesquels j’ai travaillé ; et pour d’autres que je découvre ou qu’on me fait découvrir. Pour aucun il ne s’agit d’une « date de plus » cochée sur un calendrier de tournée, la majorité ne sont ni en promotion, ni en tournée, et rien que par cela leur présence est exceptionnelle. L’invitation se faisant d’artiste à artiste, il y a un engagement de leur part, car les budgets sont réduits et nous tentons de faire beaucoup avec peu.

Pourquoi cette réserve vis-à-vis du terme « festival » ?
Attention, je ne suis pas en train de dire que les festivals, ce n’est pas bien. Il y en a simplement trop qui sont les copies conformes les uns des autres, soumis à la seule logique du marché. En raison de la crise du disque, les cachets des artistes augmentent et le concert live constitue désormais un véritable enjeu. Cela devient une course au nombre où, pour attirer de grosses foules, les programmateurs invitent des têtes d’affiche et voient leur marge de possibilité réduite. Mais ce n’est pas une question de « petit » d’un côté, « gros » de l’autre. Je n’ai simplement pas vocation à organiser un festival et l’idée est plus d’inventer un endroit de rencontres musicales, en proposant des formes particulières dans des lieux particuliers. Les artistes viennent dans des espaces atypiques, inspirants, où ils sont incités à faire des propositions singulières (des formes en solo, des concerts acoustiques, etc.). Il y a l’envie à chaque fois que ce soit convivial et qu’il se passe des choses uniques, ça, c’est la grande joie. Ayant eu il y a deux ans le concert mémorable du Couscous Clan [avec notamment Rachid Taha, Rodolphe Burger, et Mehdi Haddab, ndlr] dans le Café du Parc, chez Mehdi Haddab, proposer cette année un concert de Mehdi chez Mehdi nous semblait naturel. L’histoire de C’est dans la vallée est émaillée de moments uniques, il y a une espèce de mémoire du festival, qui permet la construction des rencontres au fur et à mesure.

Quels sont les autres enjeux du festival ?
Nous voulons faire un festival qui soit attirant pour tout le monde, notamment pour les gens de la vallée. Cela va au-delà d’inviter des vedettes. Ce peut être, par exemple, le fait de proposer des concerts gratuits dans les bars – qui cette année débutent dès le lundi et ont été l’occasion de la mise en place d’un « Vallée-crochet » –, ou d’organiser un pique-nique à la Villa Burrus, avec les concerts du FAS Band, groupe de rock composé de personnes en situation de handicap résidant au Foyer d’accueil spécialisé les Tournesols, et de l’harmonie Concordia de Sainte-Marie-aux-Mines. Ces moments conviviaux, gratuits, ne sont pas moins investis en terme de programmation. Rentrer dans le détail, essayer de tricoter des choses adéquates avec la symbolique du festival, s’appuyer sur les forces vives locales, c’est tout cela qui m’intéresse.

Comment ces moments-là se construisent-ils ?
Ces propositions naissent d’invitations dans les deux sens. Après, beaucoup de choses cette année se sont construites au cours de promenades. Je vais à Sainte-Marie-aux-Mines essentiellement lorsque j’ai un album à faire. Les circonstances ont fait que j’y suis retourné plus souvent et je m’y suis beaucoup baladé. Naturellement je croise les gens, je discute. C’est en buvant un café à Tellure que j’ai rencontré la sœur du président de l’harmonie Concordia, et que le projet d’interprétation de morceaux de Kat Onoma par Concordia, arrangés par Fortunato, a débuté. C’est aussi comme ça que j’ai découvert la Savonnerie installée dans une ancienne église, dans laquelle aura lieu le concert de Lou, J’écris des disques, et le duo J’entends plus le pinceau réunissant le musicien Dominique Mahut et le dessinateur Charles Berberian. Nous ne sommes pas dans un territoire surexploité touristiquement ou gavé de culture, il y a vraiment un espace possible d’imagination. L’ancien eldorado des mines d’argent au XVIe siècle, puis l’eldorado industriel au XIXe, font qu’il y a en soubassement des harmoniques qui descendent dans le passé. Le festival permet en construisant un parcours de réveiller une mémoire, de rappeler des lieux, des histoires à l’échelle de la ville et de la vallée.

Partagez-vous le point de vue de Philippe Poirier selon lequel « on ne fait pas de la musique pour faire de la musique, on en fait pour accompagner le temps qui passe » ?
La musique pour la musique en effet, ne m’intéresse pas. Il faut qu’il y ait quelque chose – quoi, je ne sais pas – pour que ça fasse sens. Peut-être faut-il qu’il y ait des personnes : les personnes avec qui on le fait, ceux pour qui on le fait. Après, je ne critique pas « la musique pour la musique ». Mais cette idée de musique pure, abstraite, écrite à la table pour elle-même, c’est autre chose. C’est le même mot mais ce n’est pas la même chose.

De la même façon, faites-vous un festival pour accompagner le temps qui passe ?
Bien sûr. C’est une chose incroyable, ça mesure le temps qui passe, avec sa dimension de rituel, avec les fidélités que ça crée, les gens que tu retrouves d’années en années. Tout cela s’inscrit dans la mémoire, raconte des choses. Et donc ce n’est pas du tout un hasard que ce soit à Sainte-Marie-aux-Mines qu’on fasse Play Kat Onoma. Ce projet de reprises, nous le partageons avec d’autres artistes du festival. C’est comme si Kat Onoma devenait un répertoire que l’on peut jouer avec d’autres, dans lequel d’autres musiciens peuvent rentrer. Lorsque nous avons proposé aux artistes ce projet, en leur demandant de choisir un morceau, ils ont tous eu envie de jouer. À l’heure d’aujourd’hui, je ne sais pas ce que ça va donner, mais Sainte-Marie-aux-Mines me paraissait le lieu évident pour, sachant que le festival est né avec Kat Onoma.

Propos recueillis par Caroline Châtelet
Photo : Christophe Urbain

C’est dans la Vallée, festival du 9 au 11 octobre
www.cestdanslavallee.fr

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie Cinéma, Concert, CULTURE, Exposition, Musique, spectacle

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