L’ancien et le moderne

Pascal Bastien

L’inscription de la Neustadt au patrimoine mondial de l’Unesco cet été a déjà été largement commentée. Mais à l’heure où l’on construit à Strasbourg une nouvelle “ville nouvelle”, qu’est-ce que cette ancienne “ville nouvelle” a à nous apprendre ? Éléments de réponse avec Didier Laroche, architecte et historien de l’architecture, spécialiste de la transformation des villes.

La Neustadt, ville-synthèse

« Ce qui est intéressant, c’est que la Neustadt a été organisée à la suite d’une consultation de plusieurs architectes à partir d’un plan défini par le Reichstag allemand. On fait appel à deux architectes : celui de la ville de Strasbourg, Jean Geoffroy Conrath, et l’urbaniste allemand August Orth. Conrath était le gardien du temple, il défendait les intérêts de la ville de Strasbourg, sa cathédrale et sa vieille ville, son passé français. C’était un peu le conservateur. Orth était une sorte de Haussmann allemand et s’intéressait aux théories nouvelles, notamment allemandes et autrichiennes. À cette époque-là, la plupart des grandes villes d’Europe, Paris mais aussi Vienne et Berlin, ont été agrandies à cause de la révolution industrielle. 1850 est vraiment la date où on rentre dans la modernité : on construit la gare, le canal de la Marne au Rhin, c’est l’arrivée des machines à vapeur et bientôt électriques. C’est un basculement complet. Les Allemands vont industrialiser l’Alsace, et faire de Strasbourg la capitale du Reichsland. La Neustadt a fait synthèse entre ces deux points de vue. Paris n’a pas eu de synthèse. Haussmann n’a demandé l’avis de personne, il a refait le nouveau Paris sur l’ancien en détruisant partout où il intervenait.

Ce processus a duré assez longtemps car, entre 1870 et 1880, il y a eu beaucoup de discussions et plusieurs plans qui essayaient de trouver l’équilibre. C’était vraiment unique, et je suis très attaché à ça car je pense qu’il est possible de garder la qualité de ce qui existe, pas forcément physiquement d’ailleurs, et d’intégrer des bâtiments contemporains.

Pascal Bastien

À l’époque, les extensions des autres villes se faisaient de façon concentrique. À Vienne par exemple, on a construit le Ring autour du centre. À Strasbourg, on fait quelque chose d’original, on fait une nouvelle ville à côté, au nord de la ville ancienne, à l’est et à l’ouest. On a gardé la façade ancienne intacte au sud. La raison, c’était que cela permettait, quand on arrive des autres villes du Reichsland, Colmar par exemple, de voir la vieille ville, et la cathédrale, de loin. Ça a des conséquences gigantesques aujourd’hui, car les fronts de Neudorf n’étaient pas dans le plan d’extension de Strasbourg. Aujourd’hui, on en est bien content.

Le génie de ce projet ne réside pas tellement dans le plan, qui ressemble à pas mal de villes de l’époque, mais dans cette articulation avec la ville ancienne. Si vous vous promenez sur les quais du côté du lycée des Pontonniers, vous ne vous rendez pas compte que vous avez deux villes d’époques différentes de part et d’autre. Il y a là une zone de transition qui permet de passer d’un côté à l’autre sans s’en rendre compte. Par exemple, l’extension de l’opéra à l’arrière, la rotonde, a été faite uniquement pour que l’ancien bâtiment soit à l’échelle de la nouvelle ville. C’est une couture précise, comme quand un chirurgien suture les tissus, sans toucher aux points névralgiques. »

La Neustadt : des principes d’urbanisme

Pascal Bastien

« Dans le plan, on a distingué une organisation de la ville symbolique, expression des pouvoirs politiques, intellectuels, etc. par de grands bâtiments suivant des perspectives comme l’avenue de la Liberté, qui n’étaient pas des axes de circulation, et un système de circulation économique, entre la gare, le port, les usines, les lieux de production qui se trouvaient en ville, par les avenues des Vosges et d’Alsace par exemple. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de voitures, mais elles étaient prévues, et pour 150 ans car cela fonctionne encore. À Paris, on a des problèmes aujourd’hui car on a mélangé les deux. Les Allemands donnaient la place de l’Étoile, avec ses circulations mélangées autour d’une porte par laquelle on ne passe pas, comme l’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire. Pour eux, les Français n’avaient rien compris à l’urbanisme.

Ce qui est intéressant, ce sont toutes ces articulations, la façon d’identifier les problèmes, de les distinguer et de les combiner. Et grosso modo, ça fonctionne encore. L’avenue de la Liberté pourrait être piétonne aujourd’hui, ça ne changerait strictement rien. Paris ne fonctionne plus, Strasbourg fonctionne très bien. »

Le classement : une bonne idée ?

« Quand j’ai vu le plan de la zone classée j’ai eu un choc, parce qu’on n’y a mis qu’une partie, et à mon avis c’est une erreur. On a classé juste ce qu’il y avait de plus beau. Les bâtiments de la Neustadt sont tous régis par ces principes d’urbanisme qu’on vient d’exposer. Or, et c’est une incompréhension malheureusement très fréquente en France, ce qui compte ce ne sont pas les lieux mais les principes. Si on considérait la Neustadt comme un principe d’urbanisme, on pourrait y intégrer des bâtiments contemporains dans la mesure où ils s’intègrent aux principes. Désormais, on aura une partie classée où on ne va rien toucher, et une partie non classée où on pourra faire évoluer la ville. C’est de la paresse intellectuelle. À l’époque on voulait moderniser la ville, et maintenant on la met sous cloche : c’est absurde. Dans le cas des deux bâtiments transformés récemment dans le quartier, la BNU et le Palais de justice, on a gardé l’extérieur et détruit l’intérieur. On a construit un bâtiment contemporain invisible et gardé l’enveloppe ancienne pour dire qu’on n’a touché à rien, alors que c’est faux. On n’aura pas de ville moderne car on ne la verra pas, elle sera cachée. Je ne vois pas comment une nouvelle génération pourra s’y reconnaître… On va garder un morceau de ville qui ne sera plus adapté. À la BNU, ils ont trouvé une solution pour les livres pour 20 ans. Mais que va-t-on faire dans 20 ans ? Il y a un manque de témérité. Les Allemands à l’époque n’y sont pas allés avec le dos de la cuillère, et ça a été vu comme un crime, un massacre. La témérité, aujourd’hui, on dit que c’est le quartier Danube. On ne joue pas dans la même cour… »

Conclusion : a-t-on vraiment compris la Neustadt ?

« On a abandonné ces questions aux historiens. Les architectes s’intéressent modérément au patrimoine, on a l’impression que cela ne les concerne pas. En France, quand ils réhabilitent un bâtiment ancien, ils sont souvent en opposition, comme si l’ancien était l’ennemi. C’est presque psychanalytique : il faut tuer le père. Du coup, on protège pour éviter aux architectes d’y toucher. Il faut changer les mentalités là-dessus.

On protège mais on ne perçoit pas la dimension exemplaire. L’histoire ne doit pas être mise sous cloche, mais doit nous montrer à quels problèmes les gens ont été confrontés, et comment ils les ont résolu. C’est de cela qu’il faut s’inspirer, pas des bâtiments. Mon sujet, ma spécialité, c’est la transformation des villes. Strasbourg, depuis l’antiquité, n’a jamais été figée. À toute époque, la ville est en chantier. Ce qui m’intéresse, c’est la capacité d’une ville à se développer. Pour nous, la Neustadt doit être un exemple, il faut continuer à faire aussi bien, retrouver cette synergie entre architectes, urbanistes, politiques, économistes, habitants. Je ne vois pas un endroit à Strasbourg où une opération est conduite avec autant d’intelligence. »

Exposition

La Neustadt, laboratoire urbain et architectural, 1871-1930

Une exposition proposée par la Région Grand Est.

Église Saint-Paul 

18 octobre > 10 décembre

Propos recueillis par Sylvia Dubost

Photos : Pascal Bastien

Le by Alexandre Zebdi dans la catégorie Architecture, CULTURE, Exposition, LIFESTYLE, STRASBOURG

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