La Musique à l’Instinct

©Calypso Baquet

Lauréate du Prix Georges Moustaki en 2017, la musicienne et comédienne originaire de Strasbourg Léopoldine HH, sera en tournée en Alsace et notamment le 4 avril à la Salle du Cercle à Bischheim, avec Blumen im Topf, album mutin et pertinent traversant les textes d’auteurs et de poètes. 

Si chaque interview est l’occasion d’une découverte, d’un déplacement, certaines sont plus surprenantes que d’autres. Ainsi, rencontrant Léopoldine HH, la journaliste s’attendait essentiellement à discuter musique – autour de son album Blumen im Topf  et de la tournée accompagnant sa sortie –, de son récital de chansons de Barbara (joué à Strasbourg pendant Les Bibliothèques Idéales), voire de son passage voici quelques années à La Nouvelle Star. Mais ce ne furent pas, loin de là, les seuls sujets abordés, et l’entretien fut l’occasion d’échanger également sur le théâtre : du Festival de Caves à Besançon, où Léopoldine HH a fait ses débuts en tant que musicienne et travaillé à l’administration, à l’école de la Comédie de Saint-Étienne où elle a étudié ; de son goût pour des dramaturges , à un projet théâtral sur Gérard Manset (compositeur, chanteur et parolier entre autres pour Bashung) monté par Chloé Brugnon et qui jouera en 2018-19 en Alsace. Ce goût pour la transversalité, cette façon de passer avec aisance et naturel du jeu au chant et à la composition, pourrait s’expliquer autant par la formation de Léopoldine Hummel que par un souci de construire son propre parcours au sein d’une famille de musiciens.

Elle le raconte ainsi : « Mes parents font des cabarets littéraires. Ne voulant pas être dans l’imitation, j’ai d’abord choisi le théâtre pour faire autre chose. » Débutant la musique enfant au Conservatoire à l’initiative de ses parents, passant un bac option théâtre à Strasbourg, Léopoldine Hummel prolonge ce double apprentissage durant ses études secondaires.

À Besançon, elle continue le conservatoire, tout en validant un Deust théâtre, avant de partir à Saint-Étienne pour intégrer l’École supérieure d’art dramatique, dont elle sort diplômée en 2009. C’est là qu’a lieu sa première incursion vers la composition : « M’ayant vue jouer au piano, l’auteur de théâtre Gilles Granouillet m’a proposé de mettre en musique des textes qu’il écrirait. Je n’avais jamais fait ça, ça m’a donné envie de tester des choses. » D’autres propositions – dont une carte blanche au Festival de Caves à Besançon – transforment le coup d’essai en un concert. Au fur et à mesure, Léopoldine Hummel affirme son envie de « chanter des textes d’auteurs de théâtre, de romanciers, de poètes ». Souhaitant éprouver ce projet en scène, la jeune femme débarque à Paris et joue dans des bars, « pour voir ce que ça donne ». Une expérience « pas toujours facile », qui lui donne l’envie d’enregistrer un album. « Je voulais garder une trace de ce projet, et passer à autre chose. »

Elle sollicite deux amis comédiens et musiciens, Maxime Kerzanet et Charly Marty. Aux multiples instruments de la musicienne s’ajoutent les influences un peu plus électro des musiciens (guitares, claviers, samples, percussions…). « En studio, les chansons sont devenues autre chose que ce que je faisais seule. Du coup, plutôt que la fin d’un projet, ça a été le début d’un nouveau, toujours avec cette base de chansons littéraires. » Parmi les auteurs convoqués, l’auteur Olivier Cadiot  côtoie le poète Guillaume Apollinaire, le célèbre dramaturge russe Anton Tchekhov croise l’auteur, metteur en scène et pédagogue Gildas Milin. Leur point commun ? « Ils parlent de choses intimes. Je n’ai pas envie de raconter des trucs personnels. Ils mettent exactement les mots sur des sensations, ils décrivent un rapport au monde qui me semble juste, j’ai l’impression que leurs mots expriment mieux que les miens ce que je ressens. Je veux faire passer leurs mots par ma musique. »

D’ailleurs, le « mode d’emploi » de l’album Blumen im Topf est joliment résumé dans le morceau éponyme. « Cette chanson est la seule dont j’ai écrit le texte, c’est comme le manifeste, la clé pour écouter l’album. » Là où les autres compositions se consacrent chacun à un seul auteur, Blumen im Topf fonctionne comme un « cadavre exquis. Il y a une chanson de Colette Magny, Frappe ton coeur, qui commence en listant des auteurs, et le morceau est un cadavre exquis de leurs phrases. » Sur le même principe, la chanson cite Anton Tchekhov, Henrik Ibsen Bertolt Brecht, Guillaume Apollinaire, Olivier Cadiot. Dans ce morceau se trouve aussi condensé tout ce qui fait la particularité de l’univers du trio : humour et poésie, finesse d’esprit et richesse musicale, le tout avec une façon de mêler les langues, français, allemand ou alsacien.

D’ailleurs, à échanger avec cette artiste, son passage par l’émission de télé-réalité de La Nouvelle Star en 2013 peut surprendre, tant son tempérament sincère et entier tranche avec les injonctions des formats télévisuels. Interrogée sur cet épisode, là aussi la comédienne et musicienne conserve sa franchise. Tentée sur un coup de tête, La Nouvelle Star lui a permis de savoir qu’elle n’était pas une machine. « Je me suis rendue compte que le show business n’est pas du tout un endroit d’épanouissement artistique, uniquement stratégique. J’ai un peu joué avec le feu en y allant, mais cela m’a permis de rencontrer plus vite des structures, et toute une faune particulière. » Peut-être, aussi, ce passage a-t-il permis à la jeune femme de s’affirmer plus rapidement en tant que chanteuse et compositrice.

Si, aujourd’hui, cette activité de musicienne constitue la moitié de son travail, Léopoldine Hummel continue à se considérer comme « comédienne. Après, comme cela se passe bien avec ce projet musical et qu’on nous propose de faire des concerts, nous y allons ! Mais c’est plutôt agréable d’avoir un pied dans le milieu de la chanson sans devoir à tout prix en vivre, ça permet aussi de garder du recul par rapport à ce qu’on te demande de faire, de calibrer les choses. » Un recul qui permet à une artiste se méfiant de l’efficacité d’éviter d’y céder, et de défendre ce qui constitue aussi sa patte, cette théâtralité musicale, comme cette position de saute-frontières.

Ainsi, Blumen im Topf mêle, là encore, avec naturel les langues, l’allemand ou encore l’alsacien d’une comptine qui surgit au détour d’un morceau. « La présence des langues vient de l’enfance. Mes parents ont toujours glissé dans leur répertoire franco-allemand des chansons espagnole, italienne, etc. C’est le rapport qu’ils m’ont transmis à la musique : une passerelle pour les langues. Et la musique peut faire passer les émotions des histoires, sans que l’on comprenne la langue. » Un travail à l’instinct, où les mots disent les sensations, et les compositions les retranscrivent avec sincérité.

© Calypso Baquet

Léopoldine HH,  en concert le 6 avril
à la Salle du Cercle de Bischheim

Par Caroline Chatelet – Photos : Calypso Baquet

Le by Alexandre Zebdi dans la catégorie Clips, Concert, CULTURE, Rencontre, spectacle, STRASBOURG

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