La promesse d’une vie

Une autre vie nous plonge dans la tourmente de l’adultère. Entre culpabilité, manipulation et pardon, le réalisateur Emmanuel Mouret, accompagné de Virginie Ledoyen, nous livre les dessous d’un triangle amoureux troublant.

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« Il ne s’agit pas d’une rivalité féminine telle que  » je vais te tuer, c’est moi la meilleure ».

Virginie, chacune de vos interventions sont surprenantes dans le film, elles frappent le spectateur, d’une part par vos répliques puis par cette amour incommensurable que vous portez a Jean, comment avez-vous abordé le film ?
V.L : Comme vous le dites, c’est quelqu’un qui est absolument habité et convaincu de l’amour qu’elle porte à Jean. Donc ça conditionne son rapport aux évènements. Alors oui, elle est cinglante, cinglante parce qu’elle est extrêmement lucide sur ce qui est en train de se passer, sur comment Jean le vit, sur qui est aussi Aurore. Elle n’est pas dans une rivalité féminine « je vais te tuer, c’est moi la mieux, c’est toi la pire » etc. Dolorès est très troublante, elle fait partie de ces gens qui n’ont absolument aucune culpabilité, je crois qu’ils sont très peu, et c’est là que ça devient presque pathologique. Elle est tellement claire sur ce qu’elle pense et ce qu’elle ressent que ça prime sur tout le reste. Elle n’a pas les mêmes codes ni les mêmes usages. Tout est transgressé, et en même temps, le but de cette transgression n’est pas d’être cruel, mais c’est de sauver cet amour qu’elle place au-dessus de tout.

Elle est même désarmante par rapport à la bienveillance qu’elle manifeste notamment à l’égard d’Aurore…
V.L :  Oui, parce que Dolorès est très intelligente, elle sait très bien ce qu’elle fait, mais effectivement ce qui est très intéressant dans ce personnage c’est qu’elle reste très digne, ce n’est pas de la provocation. Cela en fait un personnage troublant, interrogeant et mystérieux parce qu’elle est à la fois manipulatrice puis pas, ce qui en tout cas fait d’elle un vrai personnage.

C’est drôle, les prénoms (Aurore est celle qui découvre, Dolorès celle qui souffre) nous renseignent quant à la personnalité de chacune des actrices, et nous dévoile un rapport de force, une confrontation qui n’aboutit au final à aucun vainqueur.
E.M : Oui, c’est vrai qu’il n’y a pas de vainqueur, mais est-ce possible de parler de vainqueur dans les histoires d’amour ? Il y a un rapport de force très déséquilibré car il y a clairement une personnalité qui est démesurée par rapport à l’autre.

Virginie Ledoyen

Virginie Ledoyen

C’est intéressant car à la fin nous pouvons sentir une petite pointe de perversité dans le jeu, qu’affirme d’ailleurs Dolorès à la fin alors que ce n’était pas forcément le cas lors des premières apparitions.
E.M : Je ne le savais pas mais j’ai entendu l’autre jour un psychanalyste dire que l’absence de conscience morale, de sentiment de culpabilité, c’était ça la perversité. C’est vrai que Dolorès ose un comportement dénué de sentiment de culpabilité et c’est ce qui dans le film renverse complètement le rapport coupable/victime. Et c’est la culpabilité qui finalement a pris le dessus.

L’autre thème qui se dégage fortement est la notion de désir que vous associez à la culpabilité. Ce couple désir/culpabilité vous semble-t-il indissociable ?
E.M : Oui, je pense que c’est indissociable, car quand il y a du désir et dès qu’il y a une troisième personne, on sait qu’il y a une frontière, en tout cas dans l’usage moral qui existe. Nous sommes à la fois des êtres de désir ainsi que des êtres qui vivons socialement ensemble ; c’est pour cela qu’il y a des règles visant à se protéger des uns et des autres et qu’il faudrait ne pas enfreindre. Cependant, il y a toujours un conflit puisque ce désir pousse, et nous ne sommes pas là pour respecter seulement les usages, sinon il n’y a plus de vie. Pour répondre à votre question, qui dit désir, dit culpabilité.

Dans vos films antérieurs, vous parlez souvent des notions d’amour, de désir,  de sentiments, mais avec beaucoup plus de légèreté, de frivolité. Pourquoi avoir opté cette fois-ci pour une tonalité plus dramatique ?
E.M : Alors… de plus dramatique, je pense que c’est l’histoire, le sujet. C’est une histoire que je porte depuis un certain temps, et en tant que spectateur, j’ai toujours eu un goût pour les histoires d’amour dramatiques ce qu’on peut appeler mélodrame. Voilà, c’était l’occasion, le casting qui se présentait à ce moment-là.

J’ai justement une question sur le casting, on voit que vous êtes vraiment fidèle à vos actrices, telles que Virginie Ledoyen, Frédérique Bel, c’est quelque chose qui va de soi pour vous ?
E.M : Quelque chose qui va de soi, mais il faut aussi que les personnages aillent avec les actrices que nous imaginons, mais c’est vrai que c’est toujours un plaisir de retravailler avec quelqu’un avec qui on a pris plaisir à travailler.

Il en est de même pour vous Virginie Ledoyen ?
E.M : Je ne t’ai pas forcé, hein ?
V.L : Non, et moi je trouve ça génial, formidable de retravailler avec quelqu’un, c’est presque plus intimidant la seconde fois que la première, car on se dit, si cela se trouve il sera moins content, mais parce que la rencontre, le temps, les années nourrissent un rapport, une autre intelligence de l’autre, une autre connaissance et un désir, et justement, comme on parle de désir entre un metteur en scène et un acteur/ice. Au-delà de toute sexualité, il y a du désir, et d’être regardé, re-regardé, ré-envisagé au travers d’un autre personnage, sous une autre forme que la comédie, c’est très très porteur, et je trouve que ça affine le travail.
E.M : C’est vrai que moi, une de mes envies en travaillant avec Virginie, c’était de la montrer aussi  de façon très différente et j’aime beaucoup et la tenue de Virginie et son parler, sa voix, son regard et tout ça. Et je me disais que c’était dommage qu’il n’y ait pas un personnage qui ait cette classe, cette dignité, et en même temps ce côté tranchant. C’est vrai que pour le personnage, Virginie m’a amené beaucoup de chose par ce qu’elle est. C’est d’ailleurs une des plus grandes satisfactions que j’ai tiré, moi, du film, que ce soit au moment de le tourner et pendant le montage. C’est que je trouve que Dolorès lui va comme un gant et même en remontant, je ne me lassais pas de la voir dans ce personnage.

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« J’aime bien cette idée, comme quoi chaque visage est la promesse d’une vie »

Vous parliez de ce projet comme quelque chose que vous portiez depuis longtemps. Le fait que JoeyStarr ait accepté le rôle a-t-il été un moment déterminant pour le déclenchement de ce projet-là ?
E.M : Je ne trouvais pas le comédien, il n’y avait aucune évidence. Le personnage qu’interprète JoeyStarr, c’est un personnage extrêmement sensible, délicat, gentleman et en même temps il fallait que le personnage possède aussi une certaine force, qu’il soit terrien, qu’on sente qu’il appartienne à ce milieu.
V.L : Je me permets de t’interrompre, Emmanuel, mais c’est aussi une des premières fois ou tu as de suite envisagé de ne pas jouer.
E.M : Non non jamais, et cela pour des raisons absolument évidentes sur lesquelles je ne m’attarderai pas, car je pense que je fais rire.
V.L : [rires]

Parlons peut-être effectivement de cette évidence autour de JoeyStarr. Par rapport à ce que vous venez de formuler, ce n’est pas forcément ce qu’on associe spontanément au personnage, même si on sait intimement qu’il est tout ça à la fois. Donc effectivement, dès qu’il a accepté vous vous êtes dit : on y va !
E.M : Oui , tout à fait, j’avais donc Virginie et JoeyStarr, il fallait trouver Aurore et au final la surprise, la chose qui m’a le plus convaincu c’était à la fois la personnalité de Jasmine [Trinca, ndlr] qui est à la fois extrêmement fragile, vulnérable et ce qui était intéressant parce que je ne voulais pas faire une pianiste sûre d’elle, bien dans ses pompes. Je ne voulais pas, bien qu’elle soit d’un milieu très aisé, qu’elle ait l’arrogance de la bourgeoisie, et que ça soit comme une sorte de petit oiseau dans ce nid, et dans ces costumes et qui ait justement cette fragilité que n’a pas Dolorès de manière apparente, qui, elle, est beaucoup plus tranchante.

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L’actrice Jasmine Trinca et sa gouvernante dans le film, Ariane Ascaride.

Ce qui est amusant dans le film, c’est que d’un point de vue d’un spectateur masculin, nous-même ne savons qui choisir entre Jasmine et vous-même Virginie. L’indécision de Jean devient en l’occurrence la nôtre. Notre cœur balance constamment et au final nous partons avec une belle émotion qui reste lié à une espèce de frustration de ce désir qui est manifesté dans le film.
E.M : J’aime bien cette idée comme quoi chaque visage porte la promesse d’une vie, et on en croise des visages chaque jour, et voilà, ce sont deux  visages qui sont deux promesses, tellement différentes, mais bon c’est la vie, et le propre de la vie c’est que nous ne pouvons pas vivre toute les promesses.

Un mot sur votre manière de filmer, au vu du dossier de presse, vous citez de nombreux auteurs américains, Douglas Sirk, mais n’y verrait on pas aussi des références a Truffaut, Antonioni voire à Delerue concernant la dimension plastique et les jeux d’acteurs ?
E.M : Je citais des américains notamment par rapport à la structure narrative qui est celle du mélodrame classique. D’ailleurs Truffaut est le bel exemple, il s’est toujours situé comme un cinéaste qui aime les cinéastes, et qui trouve ses idées dans les films, donc voilà, c’est en ça que comme tout art, le cinéma est une tradition et se nourrit de ce qui a été et est traversé par d’autres sensibilités, par un mixage tout à fait personnel qui est la personnalité d’un réalisateur.

Une question peut-être un peu surprenante à propos des noms : les deux personnages masculins principaux, Jean [JoeyStarr] et Paul [le frère d’Aurore dans le film] ainsi que le nom de l’hospice, St Luc, renvoient à des figures du Nouveau Testament. Peut-on y voir une allusion biblique sous-jacente ?
E.M : [tout en regardant Virginie Ledoyen] Figurez-vous que je ne m’en étais pas aperçu. Peut-être la seule chose qui nous soulage de la culpabilité est-elle le pardon… Disons donc que c’est peut-être cela qui m’a complètement échappé.

J’ai une dernière question, ce que vous préférez le plus c’est être en scène ou mettre en scène ? C’est la grande question que je me pose.
E.M : C’est très simple, je me suis toujours considéré comme un réalisateur donc c’est définitivement mettre en scène. Je me considère comme un réalisateur qui joue dans ses propres films. La première fois, j’ai joué dans un moyen métrage que j’avais fait pour imiter ces réalisateurs qui jouent dans leurs films, de manière peut-être très naïve et candide. Je pensais ne plus jamais jouer, c’était une expérience. Le hasard a fait que les producteurs avec qui j’ai travaillé m’ont incité à rejouer dans mes films et cela m’amuse.

Une Autre Vie, réalisé par Emmanuel Mouret sortira en salle le 22 janvier 2014
Acteurs : JoeyStarr, Virginie Ledoyen, Jasmine Trinca ( Fr, 1h35)

Propos recueillis à l’occasion de l’avant-première du cinéma Star Saint-Exupéry par Emmanuel Abela et Laurine Biessy à l’Hotel Régent Strasbourg.

Le by Zut alors dans la catégorie Cinéma, CULTURE, Musique, People, Rencontre, STRASBOURG

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