L’Industrie Magnifique : La constance de l’éphémère

L’œuvre de Benjamin Kiffel en cours de réalisation : Perspectives Poétiques n°21, avec l’entreprise Fehr / Photo : Pascal Bastien

(Re)créer du lien entre l’art et l’industrie, mais aussi entre les hommes et les œuvres, c’est ce à quoi s’attache la manifestation L’Industrie Magnifique, à travers la réalisation et l’installation de 25 œuvres monumentales sur les places de la ville.

Au cours des vingt dernières années, on a pu constater deux faits tangibles dans l’évolution de l’art contemporain : un goût de plus en plus prononcé pour l’éphémère – un phénomène découlant sans doute de l’avènement de la performance les décennies précédentes –, mais aussi cette volonté de faire davantage participer le spectateur, que celui-ci se situe en amateur d’art ou pas. En ce qui concerne L’Industrie Magnifique, installation dans l’espace public d’œuvres d’artistes aussi bien régionaux que nationaux et internationaux, cette envie d’interagir avec le public de manière ponctuelle est affirmée. À cette nuance près que la manifestation s’appuie sur un temps plus long qui est celui de la maturation même du projet, dans la relation qu’entretiennent les artistes à leurs mécènes. Il faut se souvenir que l’origine du projet, et le nom de la manifestation l’indique clairement, s’inscrit dans la volonté de magnifier l’action de l’entreprise en général, et dans le domaine de l’art en particulier.

L’entrée de lecture se fait par l’entreprise et non par l’artiste lui-même. « On fait de la communication, nous explique Jean Hansmaennel, président d’Industrie et Territoire, l’association qui a initié la manifestation, mais nous le faisons en produisant de l’idée, autrement dit du concept. C’est quelque chose qui relève de l’art, modestement. Nous cherchons à accorder les gens. » Cherche-t-il pourtant à faire œuvre en générant de la rencontre autour de ces œuvres ? « En tout cas, ce que nous faisons c’est ce que nous voulions faire. Avec Michel Bedez de l’agence Passe Muraille, mais aussi nos comparses Dominique Formhalz d’Aquatique Show, Vincent Froehlicher de l’ADIRA et Jean-François Lanneluc de la Ville de Strasbourg, nous avons trouvé ce triangle : l’entreprise, l’artiste et la collectivité, avec au cœur du dispositif la place publique. »

David Hurstel dans la chapelle construite par les ouvriers de Wienerberger : il y a recueilli les témoignages des ouvriers de l’entreprise pour son œuvre MurMur / Photo : Henri Vogt

Selon cette idée, les grandes entreprises alsaciennes ont été sollicitées pour assurer le mécénat d’une œuvre installée sur l’une des places de Strasbourg. Les cas de figure sont divers. Certaines d’entre elles, familières des opérations de mécénat, se sont appuyées sur leur propre réseau artistique pour identifier l’artiste qui les représenterait ; d’autres disposaient déjà d’une œuvre – c’est le cas de Hager avec la sculpture de Stephan Balkenhol –, ou entretenaient une relation particulière à certains artistes. D’autres enfin nécessitaient d’être accompagnées dans une démarche nouvelle pour elles. C’est le cas, par exemple, de Wienerberger, leader mondial de la terre cuite. Plusieurs projets lui ont été soumis, et l’entreprise a choisi l’artiste qui a su lui proposer une démarche en relation directe avec le positionnement de l’entreprise. David Hurstel a utilisé la production de l’entreprise pour concevoir son installation : des briques de terre cuite positionnée de manière à ce qu’on puisse voir ce qu’on ne voit jamais, les alvéoles envisagées de manière décorative. Mais plus encore, il a recueilli la parole des ouvriers.

Leur témoignage, intégré sous la forme de modules sonores à l’installation, nous met en relation directe avec le récit que génère la production elle-même. Dans un espace presque sacralisé, en rapport avec la petite chapelle que des ouvriers polonais et italiens ont édifié sur le site d’Achenheim. « J’adore ce type de projet qui joue sur l’imaginaire collectif, nous relate David Hurstel. On sort de la forme classique de la sculpture pour accéder à une approche plus contemporaine. » Il y a du Pasolini dans sa démarche, et il y a fort à parier que l’œuvre fasse sensation sur la terrasse des Rohan, où les trois cylindres en terre cuite ont été pensés en relation avec les quatre grandes colonnes. Francis Lagier, président de Wienerberger, en a conscience, il sait qu’en dehors de la visibilité que lui offre cette installation dans l’espace public, c’est le cœur de l’entreprise qui se révèle, alors qu’elle célèbre l’année prochaine son bicentenaire. « Je trouve qu’il est intéressant de laisser une trace, nous explique-t-il. Ce qui me séduit dans la démarche, c’est de pouvoir faire en sorte que l’œuvre intègre le patrimoine de l’entreprise. »

Pour l’œuvre Perspectives Poétiques n°21, installée place Broglie, Benjamin Kiffel a utilisé l’impression sur béton.

Le propos peut sembler surprenant quand il s’agit d’une manifestation éphémère, mais il nous renseigne sur une chose essentielle : les œuvres ont une destination. Après la manifestation, elle rejoindront l’entreprise mécène. « Quand on aime les œuvres, à la fin on devrait les détruire parce que ce qui reste c’est ce qu’elles ont créé : les relations », nous interpelle Jean Hansmaennel, non sans une pointe de malice iconoclaste. Mais nulle intention de détruire quoi que ce soit, et en ce qui concerne CroisiEurope, qui a choisi Raymond Waydelich, l’emplacement final de l’œuvre est déjà trouvé : en face du siège près des embarcadères. La girouette monumentale Les Vents du Rhin y sera implantée comme porte-étendard.

Anne-Marie Schmitter, co-dirigeante, manifeste de l’excitation à l’idée de la voir rejoindre son emplacement définitif ; elle en manifeste plus encore quant au lieu d’exposition temporaire en mai. « Le Parvis Malraux est pour nous le lieu idéal. Si on y prête attention, il ressemble à l’avant d’un bateau. Et puis, nos premiers bateaux dans les années 70 partaient de là. » Et de se souvenir qu’elle-même et toute sa famille aidaient leur père à aménager et peindre ces premiers navires. Aujourd’hui, les équipes de CroisiEurope sont venues prêter main-forte à l’artiste pour la réalisation de cette sculpture. Chacun se sentait impliqué dans la démarche, les ouvriers qui travaillent sur la customisation des bateaux ont vu naître l’œuvre dans les ateliers où, à quelques semaines de son installation, elle se dresse encore dans l’attente de son déplacement. Une implication des équipes, comme objectif insoupçonné de l’opération.

Der Mann auf Stier de Stephan Balkenhol au Forum Hager, avant son déplacement place d’Austerlitz / Photo : Henri Vogt

Tout début mai, les Strasbourgeois auront le loisir de découvrir toutes ces œuvres sur les places de leur ville dans le cadre de parcours raisonnés, outdoor pour la plupart d’entre elles, et indoor pour quelques pièces présentées à l’Aubette. Et même si ça n’était pas inscrit au cahier des charges, ils s’attacheront aux formes diverses proposées par les 25 artistes : des installations, des œuvres numériques, de la photographie, du dessin, de la gravure et de la sculpture. Ils auront le loisir, sans se déplacer, de découvrir Der Mann auf Stier du sculpteur allemand Stephan Balkenhol, un artiste dont ils se sont déjà familiarisés depuis longtemps avec l’Homme-Girafe devant le siège d’Arte. À l’occasion d’une visite chez lui, à Meisenthal, le vendredi saint, le célèbre artiste nous a exposé sa manière si singulière de jouer sur la rencontre des regards, celui de la figure représentée et le nôtre, « avec un effet de miroir et de projection ». Là, dans le cas de cet homme juché à l’envers sur le taureau, la rencontre ne se fait pas : la puissance du taureau occulte la présence du cavalier, dont le calme tranche avec le danger de la situation. Conçue pour le site d’Hager à Obernai, l’œuvre rayonnera différemment place d’Austerlitz. « Elle créera des relations tout aussi stimulantes avec cet environnement nouveau dans lequel elle est amenée à prendre place », affirme-t-il avec un pragmatisme déconcertant. Ce qui n’est pas la moindre des finalités, on l’admettra, de L’Industrie Magnifique.

Par Emmanuel Abela

L’Industrie Magnifique
03.05 > 13.05
www.industriemagnifique.com

Le hors-série de Zut à retrouver dans nos points de diffusion à partir de jeudi 03 mai,
ainsi qu’à la Vitrine Chicmédias, 14 rue Ste Hélène | Strasbourg

 

 

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Exposition, Peinture

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