Peter Knapp, hors les mots

Illustration de Peter Knapp pour Lot et ses filles. © Peter Knapp

L’un est peintre, photographe et cinéaste – il expose ses dessins pour la première fois au Musée Tomi Ungerer. L’autre est auteur et journaliste. À deux, Peter Knapp et Emmanuel Abela publient une vision nouvelle et résonante du thème biblique de Lot et ses filles. Divine rencontre.

C’est l’histoire d’une sidération. Il y a une quinzaine d’années, Peter Knapp prend l’avion pour New York. N’ayant rien emporté à lire, il emprunte la Bible à sa fille et à la lecture du chapitre XIX particulièrement, la mémoire de ses cours de catéchisme refait surface et bute sur ce vide, cet après, statufié par la représentation de la femme de Lot. L’artiste découvre alors la suite de l’histoire, « à 70 ans ! », avec, entre autres, les différents incestes, totalement occultés. Il s’en émeut, se questionne.

« Je me suis absolument passionné pour l’Ancien Testament, je trouvais incroyable ce surréalisme là-dedans, entre les pieds, les mains coupées et les têtes roulées… Mais pour moi cette histoire de Lot s’arrêtait à la punition de sa femme pour s’être retournée sur Sodome en feu, c’est-à-dire qu’on reportait sur elle le poids de la culpabilité à cause de sa curiosité. On ne retient que ce passage. J’ai trouvé cela injuste. Et puis ce qui m’a le plus intrigué, c’est la fin de l’histoire. Où sont les femmes ? »

Il propose alors à plusieurs gens d’églises d’exposer ses dessins et se heurte systématiquement à des refus. « Pourtant, j’aurais aimé que les gens voient cela, en un mot, que l’Église rectifie le tir ! Pour notre Lot, avec Emmanuel, nous sommes partis d’une traduction du grec vers le français en 1648 par les moines de Cluny. En pensant à tout cela, je ne peux m’empêcher de penser que le Moyen Âge de l’Église nous a foutu en l’air et nous a fait perdre tellement de temps ! »

© Peter Knapp

Le beau Zurichois aime à rétablir la vérité. Comme il l’a fait en réalisant son Vincent Van Gogh, derniers jours à Auvers pour la télévision « parce que si le Van Gogh de Pialat était un très bon Pialat, en revanche, c’était un très mauvais Van Gogh. D’où vient cette légende du fou pauvre alors qu’il parlait 4 langues et mangeait au restaurant tous les jours ! De la même façon, la découverte de L’Écriture ou la vie de Jorge Semprún a redonné une réalité à l’horreur du système concentrationnaire que j’ai découvert à 14 ans. Ce qui est extrêmement important, c’est que tant de gens se soient tus parce qu’ils ont été dans l’incapacité de dire ce qu’ils ont vécu, même à leurs proches. Jorge, à force d’écrire, a retrouvé une vie. Lorsqu’il a découvert mes croquis, que j’ai voulu lui faire voir plutôt que de lui parler de son livre, il m’a dit “mais ils sont terribles !”, je lui ai répondu : “Tu n’as pas relu ton livre !” La haine et l’émotion que j’éprouve par rapport à cette époque si épouvantable sont passées par le trait, il a fallu que je dessine et de toute façon il faut toujours que je dessine, avant toute démarche artistique d’ailleurs, je ne peux pas faire autrement. Mon approche, c’est la visualisation, en dehors de toute interprétation, c’est la transformation par l’image, la chose qui se vit à l’instant », nous explique cet artiste incroyable dont on découvre les dessins pour la première fois au Musée Tomi Ungerer.

C’est l’histoire d’un carnet. Arrivé dans la boîte aux lettres d’Emmanuel Abela et déjà paginé, avec juste ces quelques mots « Que penses-tu de mon Lot ? Je crois qu’un format 23 x 23 serait plus heureux. Réécrire l’histoire ? On s’appelle au phone. Peter. » Croquis noirs sur fond d’or, violents, sexuels, sensuels, candides ou mortifères, tous témoignent pourtant d’une même obsession, la quête de l’humain. Leur liberté et leur pureté l’avalisent, la nommant à tous les chaos, les plus indicibles aussi. Cette fois, la sidération est du côté d’Emmanuel Abela.

Couverture de Lot et ses filles, paru aux éditions chicmedias. © Peter Knapp

C’est le fruit d’une rencontre. Entre Peter Knapp et Emmanuel Abela, déjà longue est la route depuis 2009. Après diverses approches, notamment par un remarquable hors-série que lui consacre Novo Peter Knapp by Novo en 2011 –, l’amitié s’inscrit entre les deux hommes, pérenne et joyeuse. L’un et l’autre se rendent visite, de Bischheim à Paris, de Klosters à Grendelbruch, leurs passions communes les rapprochent à chaque fois, et c’est au « au phone » ou sur la terrasse du café Brant, place de l’Université à Strasbourg, que le projet de l’édition de Lot et ses filles sera acté.
« Sans oser le dire », Emmanuel Abela, le si pudique, commence à écrire un texte. « Je savais que mon désir était là. Ce que je souhaitais particulièrement c’était de correspondre à ce que je saisissais dans ces dessins, d’un point de vue stylistique livrer une langue désuète, presque datée, sans sombrer dans l’exercice de style. Pour moi, ces dessins sont orientés par rapport à une facture des années 50, 60, plastiquement, graphiquement. Pour l’élaboration du texte, le risque était de donner du sens là où il n’est pas clairement exprimé. Je ne pouvais ni combler les vides ni les espaces que je considère comme des ellipses magnifiques et je ne pouvais pas donner de morale à ce texte et encore moins illustrer un dessin. D’autant que Peter, avec quelques anachronismes maîtrisés, voyait dans ses illustrations une tonalité plutôt humoristique au départ ! “Le rire, pour être vraiment humain”, comme il le dit souvent.

Et puis il ne faut pas oublier une chose, c’est que la figure essentielle finalement ça n’est ni Lot ni ses filles, c’est Abraham. C’est l’élément commun dans les traditions chrétiennes, juives et musulmanes. Alors, petit à petit, j’ai soumis à Peter un de mes textes, puis deux et ainsi de suite. Ils lui ont plu et c’est comme ça que le parti pris de l’ouvrage a été d’associer un verset extrait de la Genèse, un dessin de Peter et un texte que je rédigeais. Tout cela avec l’idée de faire écho à notre époque, parce qu’aujourd’hui, dans le sens de la crainte et de l’incompréhension d’un peuple qui ne comprend pas ce qui lui arrive, nous serions tous les habitants de Sodome ! 

Lot et ses filles est un des thèmes les plus représentés à l’époque baroque, comme l’atteste le superbe Simon Vouet au Musée des Beaux-Arts, ici à Strasbourg. Mais l’iconographie ne retient qu’une seule scène, celle qui fait coïncider les incestes successifs dans la montagne avec la destruction de Sodome, comme si l’on cherchait à établir un lien entre ces événements.

© Peter Knapp

Or, poursuit Emmanuel, le récit est plus complexe, plus énigmatique et je crois que c’est ce qui a fasciné Peter. C’est la question du sens, de la religiosité, de la perte du lien de l’homme vers l’homme, de l’érosion du langage c’est-à-dire de ne plus entrer en relation avec soi et par conséquent avec l’autre et qui amène à des actes irrecevables. À la fin de Lot et ses filles, c’est comme une forme de contamination. On aboutit à un reste d’animalité qui n’a rien à voir avec l’érotisme au sens propre. C’est la perte du lien avec Dieu, si l’on considère que d’une certaine façon Dieu est constitutif d’une certaine humanité, ce que les anthropologues expliquent très bien. À partir du moment où la démarche intellectuelle commence, elle conceptualise les éléments et la projection conduit de suite à la transcendance. Après avoir vécu de cette sorte pendant des millénaires, nous sommes les premières générations à être en rupture totale avec ça. La question, c’est que faire de cette rupture ? »

« Je connais déjà tout ça par cœur, s’écriait Ursula. C’est comme si le temps tournait en rond et que nous étions revenus au tout début. » Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude

Emmanuel Abela, dont on découvre l’étonnante poésie, n’en a pas fini de sonder l’humanité. Ce passionné insatiable explore toutes les terres du langage et de la représentation. Homme de « liens » par excellence, il va continuer à faire vivre l’œuvre de son ami dans un prochain ouvrage dont le titre Total Knapp augure de sa conséquence. Ces deux-là se sont trouvés, d’une même sensibilité, d’une même galanterie, et peut-on souffler qu’un déjeuner en leur compagnie tient autant du travail que du fou rire ? « J’aimerais tant raconter la vie sexuelle de Joseph ! Lui qui n’a jamais sauté sa femme alors qu’elle est enceinte ! », glisse malicieusement Peter. « C’est dingue que tu me dises cela, je trouvais justement qu’il y avait des similitudes avec le personnage de Lot, cette dimension veule et passive », lui répond Emmanuel en riant.

Le phone va phoner.

Par Nathalie Bach, photos de Peter Knapp.

PETER KNAPP ILLUSTRATEUR (dessins 1952-2016), exposition jusqu’au 2 juillet au Musée Tomi Ungerer dans le cadre des Rencontres de l’Illustration, à Strasbourg
www.musees.strasbourg.eu

Peter Knapp et Emmanuel Abela, Lot & ses filles, chicmedias éditions, Coll. desseins (sortie le 20 avril)
www.chicmedias.com

 

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