Quand Luneville se met en clip

Les clips, ce n’est pas n’importe quoi. Il s’agit de mettre en image la musique, de la compléter et de décliner l’univers d’un groupe ou d’un artiste. Mais à l’ère du numérique et de l’abondance des images, il devient de plus en plus difficile de tirer son épingle du jeu. La solution ? Il y en a plusieurs. Trouver le bon réalisateur, la bonne idée, chercher l’originalité, interloquer le spectateur, aiguiser sa curiosité. Luneville, emmené par Renaud Sachet a trouvé en Loïc Robine le partenaire idéal pour traduire l’univers électronico-pop post-moderne du groupe. Loin d’une vision passéiste induite par l’utilisation d’instruments vintage, les clips de Luneville s’inscrivent dans le présent par des idées techniques fortes et des défis toujours plus intéressants. Interview croisée de Renaud Sachet et Loïc Robine alors que le dernier né de leur union, Swan, vient juste de sortir.

Le clip Swan est assez différents des deux précédents, l’image est plus contemporaine, moins vieillie, et on ne voit aucun groupe jouer, qu’avez-vous voulu faire ?
Loïc : A chaque clip, on propose une esthétique assez différente…
Renaud : Je crois qu’il y a eu une méprise dès le début. Luneville n’est pas rétro, on joue avec des instruments qui sont datés certes, et le fait que Going Digital et Milky Way soient filmés avec du matériel ancien en rajoute une couche. Mais l’ordre de la sortie des clips n’a pas été réfléchi.
L. : D’ailleurs Swan a été le premier tourné, mais il a été monté un an plus tard…
R. : L’idée de base était de faire un faux making-of de la pochette du disque. J’ai demandé à Christophe [Urbain, qui a tourné les images du clip] d’essayer de recréer l’univers de la pochette, de jouer sur le côté contemporain. L’image de la pochette est partout, c’était à la fois un faux documentaire et une image publicitaire.

Ensuite, c’est toi Loïc, avec Jean-Clément Turblin qui avez monté le clip qui a été en grande partie réalisé en stop motion…
L. : Christophe a fait beaucoup plus de photos qu’il n’a fait de vidéos. L’idée de le « tourner » de cette façon vient de lui. Sur ce que j’avais en vidéo, je n’ai gardé que deux clips, tout le reste ce sont des photos. On utilise le Canon mais on n’en fait pas une utilisation habituelle, pas comme une caméra. Ce qui est super avec cet appareil c’est qu’on retrouve des flous dans l’image, c’est quelque chose qu’on n’avait plus depuis 20 ans. Et puis la texture de l’image est proche de celle du cinéma, notamment dans les mouvements. Je crois, Renaud, que tu voulais sortir ce clip en premier parce que ça correspondait à l’image de la pochette, non ?
R. : Oui, mais il y a toujours des délais. Tout ça est très mystérieux, mais comme le travail fourni par tout le monde est bénévole, il n’y a pas d’exigence de date, on sort ce qui est terminé en premier…
L. : Je me souviens que lorsque Christophe est revenu avec les images, il y a eu un moment où on ne savait pas qui allait faire le montage. Avant que ça tombe sur moi. (Rires)

La particularité de Swan, c’est qu’il n’y a pas de récit…
L. : Oui, le seul élément de récit c’est la chronologie du maquillage. Ce qui est étrange dans ce clip, c’est qu’il est censé représenter un making-of de la pochette mais qu’il n’en est pas vraiment un. Dans un vrai making-of, on devrait voir celui qui prend en photo, ou celui qui filme, or Christophe n’apparaît que furtivement dans le miroir. En fait, c’est une scénarisation de la pochette.

Renaud, tu avais une idée plutôt claire de ce que devait être le clip de Swan, un making-of filmé, or le résultat ne représente pas du tout tes envies de départ, n’est-ce pas frustrant ?
R. : J’ai l’habitude. La réalisation de clips est plus compliquée qu’elle n’y paraît. Le seul clip que j’avais en tête précisément et qui est resté quasiment comme je le voyais, c’est Going Digital. C’était une idée simple : voir le groupe jouer, à laquelle on a apposé un pari technique. En fait, à part si tu es un control freak, ton idée ne peut pas être la même que lorsque tu en dessines les prémices, tu te rends toujours compte à un moment que tu vas devoir faire les choses différemment. Peut-être que c’est bien d’envisager l’idée de faire des clips comme quand tu fais de la musique et que tu joues avec d’autres gens : tu ne sais jamais quel genre d’arrangements ils vont faire, mais tu leur fais confiance.
L. : Sur ces trois clips, c’est ce qui est amusant : on se fait relativement confiance. Renaud arrive avec des idées plutôt précises. Comme quand tu avais bossé avec Gabi Goubet sur 1973 de Buggy [Buggy était l’ex-groupe de Renaud Sachet, ndlr.], tu te souviens ? En tant que réalisateur quand on me demande de réaliser quelque chose, il faut que je trouve ma place, je vais forcément interpréter la demande d’une certaine façon. Il y a une distance entre les deux visions, et entre les deux il y a les moyens et la technologie.
R. : Maintenant je commence à comprendre certains trucs de bases. Je suis très naïf par rapport à ce que je vois. Pour le clip de Buggy dont Loïc parle, en fait, j’étais fan d’Elephant de Gus Van Sant. J’ai dit à Gabriel que je voulais le même plan séquence du film : moi en train de faire mon jogging. Gabi a rigolé, en me disant que ce plan avait été tourné en trois semaines, avec une équipe dingue et des moyens autrement plus importants. Moi j’arrive sans budget, je lui demande de refaire la même chose avec une équipe de cinq personnes. La technologie était au départ quelque chose qui m’échappait…

L. : L’idée, pour moi, c’est de réussir à traduire de manière technique une idée en résultat physique. Il y a un gros travail d’aménagement, des renoncements, ou à l’inverse, des nouvelles choses. Renaud n’avait jamais imaginé le décor qu’on a monté pour Milky Way, par exemple.
R. : Je n’avais pas en tête un décor, pour moi, le fond devait être très simple : noir, sauf qu’avec les vieilles caméras qu’on avait, ce n’était pas possible. Je voyais quelque chose qui ressemble à l’émission Décibel, à un clip d’Elli & Jacno, ou alors à ce clip de Belle & Sebastian tourné à la BBC, sur un vrai plateau et l’image est géniale. Mais ce n’est pas aussi simple de recréer ça. Ce qu’il faut voir aussi, c’est que le clip n’est pas une chose aisée à diffuser, sauf sur Internet, donc il n’y a pas du tout de circuit économique. C’est un geste gratuit, dans tous les sens du terme. C’est difficile de faire des trucs incroyables quand on n’a pas de moyens.

Donc, il faut réfléchir à l’inverse, voir quel matériel vous pourriez utiliser qui soit intéressant techniquement…
R. : C’est intéressant pour moi de réfléchir sur les deux ou trois technologies que l’on va utiliser, on part de ça plutôt que d’une image qu’on a vue au ciné et qu’on aimerait « copier ». Il y a ce film avec Jim Carrey par exemple, l’histoire d’un mec qui perd son boulot. A un moment, ils se retrouve dans un sex shop sous une lumière noir et ils ont des maquillages fluo, j’aurai adoré refaire ça, mais c’est un peu difficile…

Qu’est-ce qui fait que ça fonctionne entre vous ?
R. :
Quand Loïc me filme, c’est assez rare mais ça ne me dérange pas.
L. : Ce qui m’a plus dans ces trois clips c’est qu’ils ont des principes : un défi technique, ou une manière de raconter les choses qui soit très spécifique. Comme c’est une économie assez particulière, qu’il n’y a pas forcément d’argent, ce n’est pas un truc qui rapporte, c’est réellement un support promotionnel. Souvent le clip c’est un pari, c’est une idée con, super contraignante que tu pousses le plus loin possible. C’est comme ça que je le vois.
R : Je m’en fous des histoires, moi voir des clips avec des gens qui jouent ça me va très bien.
L. : Et moi, un clip avec les groupes qui jouent, ça m’emmerde. Ça a un côté trop scopitone.
R. : Tu vois, par exemple le clip de Metronomy – The Look, je veux bien les voir quatre minutes jouer comme ça c’est beau, avec le bel orgue… Un réalisateur a du leur dire qu’on s’ennuyait, alors ils ont rajouté cette animation en pâte à modeler, ce pigeon, c’est nul. Ils sont beaux comme des dieux, super bien habillés, ça aurait suffit, je ne comprends pas.

Justement quels clips pourriez-vous citer en référence ?
L. :
Michel Gondry pour The White Stripes, celui en légo : Fell in love with a girl.
R. : Le clip des Beastie Boys de Spike Jonze avec les Big Jim. J’en avais chez moi et j’ai toujours voulu en faire un clip. Mais je me suis dit que je devais le faire image par image et que c’était trop compliqué. Un jour, j’en ai discuté avec Gabriel qui me montre un truc qu’il a filmé avec Anne Chabert : où elle jouait avec des poupées, on voyait ses mains. Elle était là l’idée ! Pourquoi ne pas voir les mains ? Je rentre chez moi, je zone sur Internet et je vois ce clip Don’t Play No game that I Can’t Win. J’étais dégoûté ! Mais bon, les Beastie Boys ont toujours eu des clips géniaux : Sabotage avec cette imagerie très 70’s ou Fight For Your Right, où ils demandent à des acteurs de jouer leurs personnages.

L. :Ce que font Jonze et Gondry est imbattable. Évidemment, ça doit coûter cher, mais peut-être pas tant que ça, ils n’ont pas le culte de l’image lisse. Ils gardent un côté bricolé et acceptent que l’image soit pourrie.
R. : Il y a eu cette histoire au MTV Music Awards, où Kanye West avait pété un plomb parce que le clip de Justice réalisé par So-me a gagné un prix alors que son clip à lui avait nécessité des coûts hallucinants. Je crois que plutôt que de mettre plein d’argent, si tu as une idée qui est super, ça marche.

Qu’est-ce que vous auriez pu mieux faire avec vos clips ?
L. :
Alors que Milky Way a une vraie histoire, peut-être que Going Digital et Swan ne le font pas, peut-être qu’ils collent moins à l’univers des chansons, je ne sais pas. En étant plus préparé, on aurait pu faire trois clips avec le groupe de filles de Milky Way, juste en rappel, ou comme un clin d’œil.
R. : Cette question d’univers est très importante pour moi, et l’est aussi dans le cinéma. Ce que j’aime par exemple dans le cinéma de Wes Anderson, c’est qu’il glisse constamment des références à son propre univers dans ses films. Ça me plaît beaucoup.

Et la suite ?
R. :
Si tout se passe bien, je devrai enregistrer un nouveau morceau cet été, et là, par contre, je n’ai pas d’idées de clips. J’ai vu quelques trucs intéressants, notamment avec la Kinect, des artistes ont réussi à sortir une image par rapport au signal que la kinect envoie, c’est génial. Ou encore une caméra Playmobil que tu peux fixer sur une voiture télécommandée avec un récepteur couleur… Je pense à quelques techniques, mais pour l’instant, il n’y a plus d’idées, plus de morceaux… Ça va venir.

Le by Cécile Becker dans la catégorie Clips, CULTURE, Musique

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