Ibrahim Maalouf, le touche-à-tout !

Dans le firmament jazz, l’étoile Ibrahim Maalouf scintille : de la musique classique au hip-hop en passant par les bandes originales de films, cet homme de 33 ans a su imposer son style propre avec l’instrument pensé par son père dans les années 60 : la trompette à 4 pistons. Il vient de signer la musique du film Yves Saint Laurent. Rencontre à Nancy.

"Je ne suis pas interessé par la musicologie, j'ai mon propre language" Ibrahim Maalouf

« Je ne suis pas intéressé par la musicologie, j’ai mon propre langage » Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf, neveu d’Amin et fils de Nassim, l’inventeur de la trompette à quatre pistons permettant de jouer les quarts de ton, ces intervalles propres à la musique arabe, dont Ibrahim a fait son instrument de prédilection, est l’un des ces musiciens précieux qui allie une formation classique accomplie à un goût prononcé pour l’expérimentation. Très jeune, il joue sur scène aux côtés de son père, élève du maître Maurice André, puis est reçu premier au concours du Conservatoire de Paris après le baccalauréat. Les concours internationaux s’enchaînent. Ce parcours de phénomène occupe toute sa jeunesse : l’exigence, il l’a connue au sein du foyer familial, soumis à une éducation stricte qui se poursuit dans l’univers rigoureux des conservatoires et des concours. Pourtant, cela n’a pas étouffé sa soif de nouveaux horizons : « Parallèlement à ma formation classique, j’ai abordé l’improvisation et la composition en autodidacte, explique Ibrahim Maalouf. Je ne suis pas intéressé par la musicologie, ni par le fait d’avoir des connaissances encyclopédiques en matière de jazz. J’ai mon propre langage ».
Il joue aussi bien au sein d’orchestres symphoniques, de chambre et d’ensembles divers qu’avec des artistes populaires comme Matthieu Chédid, Amadou et Mariam, Lhasa de Sela ou Vincent Delerm. Une synthèse totalement décomplexée qu’il appliquera, à sa façon, sur ses trois premiers albums, trilogie frénétique où Ibrahim Maalouf mélange les genres : jazz, électro, musique balkanique, orientale se croisent sur Diasporas, Diachronism et Diagnostic entre 2007 et 2011, déroutant le milieu classique et jazz traditionnel mais faisant la joie des amoureux de musique au sens large. « Cette trilogie a véritablement été une étape thérapeutique, commente Ibrahim Maalouf. La musique a toujours constitué pour moi un échappatoire, dès mon enfance ». En tissant sa toile dans toutes les directions, offrant en trois disques une grande variété d’ambiances et de styles, Ibrahim Maalouf se paye un luxe : tout le monde n’a pas son talent d’instrumentiste pour soutenir l’audace de ses envies artistiques. « Je n’ai pas pour autant enterré ma période classique ; elle constitue la base, les fondations de tout ce que je fais aujourd’hui, poursuit-il. C’est ce que j’enseigne au Conservatoire de Paris : acquérir le maximum de langage pour pouvoir, lorsque l’on entre dans un processus d’expression, détruire tout cela et recomposer les mots à sa manière. Sans cela, on ne crée rien de nouveau, et en plus on ne s’amuse pas. »
Après s’être bien amusé à brouiller les pistes en installant une véritable constellation de radios pirates à la fois urbaine et mondiale, où l’on change de fréquence dans un nuage d’opium et d’excitants musicaux empruntés à tous les clubs enfumés de la planète, Ibrahim Maalouf met tout le monde d’accord avec son quatrième album, Wind. Bande-son du film La proie du vent de René Clair, enregistré à New York avec le batteur Clarence Penn, le contrebassiste Larry Grenadier, le saxophoniste Mark Turner et le pianiste Frank Woeste, Wind est lancé à la tête des puristes de la jazzosphère : oui, Ibrahim Maalouf sait tout faire. Mais pour lui, le renouvellement du jazz passe par les inspirations d’aujourd’hui : « il n’y a aucune raison de ne pas utiliser les langages que nous avons à portée de main. Par exemple, jazz et hip-hop ont énormément en commun. Des gens comme Oxmo Puccino ne l’ignorent pas ».
Son dernier album, Illusions, sorti le 5 novembre, est « clairement une nouvelle étape. C’est le premier album que je vais défendre sur scène, aux côtés des musiciens avec lesquels je tourne depuis des années. Il a été pensé pour le live, c’est l’aboutissement de huit années de tournée ». Grosse claque effectivement : sur scène, Illusions est un hymne épique, libérateur, sonnant terriblement, empruntant au rock son énergie immédiate et fédératrice. On savoure le dialogue entre les musiciens, la complicité qui transpire sur les compositions de ce cinquième opus, qui conjugue la maturité et l’enthousiasme d’un artiste qui a encore plusieurs vies devant lui pour nous surprendre, organisant méticuleusement ses laboratoires sonores pour mieux les faire exploser.

Par Benjamin Bottemer
Photo : Arno Paul

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