Nathalie Bach, la danse des mots

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Nathalie Bach © Christophe Urbain

Dans une lecture musicale, Nathalie Bach s’attache aux mots de Marilyn Monroe. À partir d’éléments empruntés à des interviews ou des lettres, elle reconstitue sous nos yeux un corps : celui de la femme éternelle.

« La seule chose dont je me rappelle vraiment, c’est que j’étais seule. Toute seule si longtemps. »
Marilyn Monroe

On ne peut s’empêcher de repenser à ces images de Marilyn Monroe en tournée des garnisons en Corée, en pleine guerre ; elle est là, accueillie par les autorités militaires, pour remonter le moral des troupes éloignées de leur famille. Ces images d’archive, filmées pour les actualités d’époque, révèlent quelque chose de l’essence même de l’actrice : le don de soi, et derrière cela la détresse de celle qui se livre tragiquement par amour.

Dans ses images, il est saisissant de constater à quel point Marilyn a froid, elle décline de fatigue, peut-être même de maladie, mais elle n’hésite pas à revêtir sa plus belle robe pour aller chanter, chanter encore, chanter toujours, sous la pluie et contre le vent. Plus qu’aucune actrice de cette époque, Marilyn cultive le paradoxe de sa présence irradiante, mais aussi de ses absences – dont certaines malheureusement légendaires. Comme aucune d’entre elles, elle est incarnation – elle crée la notion même de chair au cinéma, elle est ce corps tangible que chacun d’entre nous a cru pouvoir toucher un jour à l’écran –, mais elle reste une apparition – comme celle que signale Truffaut à propos de Delphine Seyrig, blonde dans Baisers Volés. Une apparition au sens le plus marial du terme.

C’est sans doute le plus surprenant de la lecture musicale que consacre la comédienne Nathalie Bach à Marilyn Monroe : recréer cela, un corps. Le corps même de celle qui, précisément, a cherché à s’en extraire, à s’en abstraire, dans un mouvement de négation de près de vingt siècles de représentation. Vaine tentative, puisque le dernier film, The Misfits, tout comme la dernière séance photo de Marilyn pour le magazine Vogue avec le photographe Bert Stern en 1962, sont le constat de cette impossibilité-là, justement de cette abstraction-là. Ce qui est le plus amusant, et ça n’était peut-être pas intentionnel au départ, c’est que c’est bien à partir des mots que Nathalie Bach reconstitue, bien sûr la personnalité de Marilyn Monroe, mais aussi sa plus profonde sensualité. Et c’est bien là le plus troublant de ce spectacle de théâtre qui mêle des lectures – empruntées à différents textes rédigés par Marilyn elle-même à différents moments de sa vie, des interviews, des lettres, des notes biographiques, etc. –, et de la musique avec la présence au piano de Sébastien Troester, dont les accents délicatement jazz soulignent la justesse de cette chorégraphie de l’instant.

Nathalie Bach évolue sur scène, elle envahit le sobre espace qui s’offre à elle, joue de manière complice avec le pianiste dans des instants de rencontre admirables entre les mots et les sons, elle esquisse une course, l’amorce d’une danse, puis s’arrête, l’air grave, pour mieux signifier la mélancolie de l’actrice dans cette balance forcément déséquilibrée, et si émouvante, entre vitalité et désespoir. Assurément, elle est Marilyn Monroe, derrière qui apparaît la figure blessée de Norma Jean Baker. Dans cette mise en scène de Frédéric Solunto, construit comme un long plan séquence, elle est Marilyn comme personne ne l’a été avant elle, et sans doute comme personne ne le sera plus après elle. Loin de tout mimétisme, loin de toute volonté de l’incarner – il semble difficile d’incarner l’incarnation même ! –, loin de toute tentative de chercher à lui ressembler. Les mots, le jeu, la musique, sont là pour recomposer une image qui vient se placer devant nos yeux, l’image d’une femme d’un siècle, et au-delà de cela, l’image de ce siècle qui nous semble déjà lointain, mais dont la permanence se révèle toujours un peu plus à nous. Avec ce quelque chose d’irréductible à nos vies, la féminité même.

NORMA JEAN BAKER… MARILYN MONROE, lecture musicale de Nathalie Bach, mise en scène par Frédéric Solunto le 30 mai à 20h à l’Espace Malraux, à Geispolsheim
www.nathaliebach.com

Par Emmanuel Abela
Photo Christophe Urbain

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