Nick Waterhouse, dandy hors temps

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Et si dans le domaine de la soul la vraie star aujourd’hui c’était lui ? En un album, Nick Waterhouse, du haut de ses 26 ans, a créé un son qui s’inspire d’hier pour nous raconter quelque chose d’aujourd’hui.

Vous avez dit récemment que vous aviez beaucoup écouté Baby, please don’t go et Gloria des Them quand vous étiez petit. C’étaient vos chansons préférées. Que ressentiez-vous quand vous les écoutiez?
Je pense que ces chansons m’apportaient beaucoup de sensations très intenses. C’était comme quelque chose de plus grand que l’homme lui-même, quelque chose qui me dépassait. Ça n’avait rien à voir avec tout ce que j’avais déjà pu voir ou entendre, et ça a été un réel déclic.

Vous évoquez régulièrement la peak experience theory. Pourriez-vous nous exposer de quoi il s’agit et en quoi cette théorie vous anime dans votre quête de la musique, de l’art en général ou de la poésie ?
Je recherche la vérité ! La musique, comme l’art ou la poésie, ça doit vous frapper. On est censé y trouver ce petit quelque chose qui dépasse la simple articulation, qui surpasse toutes les limites. Je l’ai déjà dit, mais pour moi il suffit que le déclic se produise. Il peut être déclenché par le son du saxophone, par le rythme… Il y a notamment une chanson d’Otis Rush, qui s’appelle Keep on loving me, baby qui m’a marqué. Dans l’un des refrains, le chanteur lance un « wooow » puis très vite prononce le prénom Joyce. Et j’étais sur ma faim, je voulais savoir : « Qui est Joyce ? ». C’est cette connexion avec l’artiste – ou avec le public –, ce moment où l’esprit s’ouvre, que je recherche dans mon propre travail.

Le fait de devenir chanteur ne semble pas avoir été une évidence pour vous ?
Je ne voulais pas être chanteur. À vrai dire, je ne savais pas ce que je voulais devenir quand j’étais enfant. Je souhaitais quelque chose d’abstrait, je ne pratiquais pas le chant et n’apprenais pas vraiment à jouer de la guitare ; j’avais juste une idée assez conceptuelle de l’énergie que je voulais produire, de l’impact que je voulais engendrer. À l’époque, j’avais des fantasmes et la forte envie d’être impliqué dans la musique, mais cela ne correspondait absolument pas aux fantasmes des autres enfants de mon école. Mais cette posture me permet aujourd’hui de mieux me situer quand je joue avec mon groupe, et ça c’est très satisfaisant.

ZUT_WEB_NickWaterhouseZUT_WEB_NickWaterhouse2Vous et vos amis faites partie de la scène de San Francisco. Je ne savais pas que Ty Segall, par exemple, avait collaboré avec vous. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette relation ?
C’est intéressant que vous me posiez cette question, car de nombreuses personnes me voient comme quelqu’un de bloqué dans le passé, alors que j’ai grandi avec exactement les mêmes influences que les autres artistes de mon âge. Ty et moi avons grandit dans la même ville, et nous avons évolué sur la même scène rock’n’roll underground  en Californie du Sud. Beaucoup de gens se sont installés à San Francisco et se sont retrouvés dans des groupes tels que The Moon Hearts ou Thee Oh Sees, etc. Mais pas Ty.

Ty et moi venons du même endroit, dans le comté d’Orange [l’une des principales régions du Grand Los Angeles, dont Santa Anna, ville de naissance de NW, est le chef-lieu, ndlr], c’est juste que nous ne dégageons pas les mêmes émotions et une fois encore, tout est lié à l’émotion, c’est ce qui nous définit et nous différencie. Vous savez, pour nous ce n’est pas si fou d’avoir collaboré ensemble. Beaucoup de gens m’ont dit « Wow, il a joué de la batterie sur un de tes morceaux, c’est bizarre ! » mais en réalité, ça n’était pas du tout pour nous. Nous étions juste ensemble le jour où j’allais enregistrer à San Francisco, et je lui ai lancé un « Ça te dit de jouer de la batterie ? » et voilà tout. Ce n’était pas programmé. Nous avons tous grandi dans la ville de Baby, Please don’t go, c’est juste qu’ensuite, nous nous sommes retrouvés dans des endroits différents.

Pourriez-vous être vous-même tenté par une approche psychédélique ?
Je pense que mon travail comporte des éléments psychédéliques. Selon moi, le concept même du psychédélisme est de repousser les limites musicales, mais je ne suis pas très fan de cet univers, mes goûts personnels ne vont pas à l’encontre du rythme, or le psychédélisme consiste en une rupture des tempos. Cependant, certains éléments de mon album me semblent être un peu psychédéliques, à leur manière. Il y a par exemple le passage au piano au milieu de la chanson Don’t you forget, enregistré en « double track » [technique consistant à doubler une piste sonore et à la décaler très légèrement pour donner l’impression que deux instruments ou voix ont été enregistré, ndlr] et en mono. Pour moi, ce moment déroute totalement l’esprit.

Vous avez également produit le premier album des Allah-Las, qui pour moi fut le meilleur album de 2012. Qu’en avez-vous retenu ?
Merci beaucoup ! Vous savez, j’ai tout appris de cette expérience. J’enregistrais mon album et le leur en même temps, et quelque chose s’est passé. J’étais en train de regarder des avions sur une piste tout en marchant, et soudainement toutes les vitres se sont alignées, de telle sorte qu’il m’aurait été possible de tirer une flèche au travers de chacune d’entre elles. Avec les Allah-Las, c’est ce qu’il s’est passé, ils m’ont aidé à atteindre cet état d’esprit, à faire rentrer les choses dans l’ordre. Tout est devenu logique ! Je pense qu’ils avaient besoin de moi, comme j’avais besoin d’eux. Leurs chansons auraient été très différentes de ce qu’elles sont si je n’avais pas participé à la réalisation de cet album, tout aurait été différent parce que je les ai aidés financièrement et moralement. Je les ai poussés à enregistrer, et je crois que le rôle de producteur c’est justement de pousser ses artistes à atteindre cette motivation. Mon rôle, c’était aussi de les aider à faire de vrais choix musicaux et scéniques, de leur dire quel était le morceau à reprendre ou celui à garder, etc. Il faut leur insuffler cet état d’esprit qui les mènera en studio, tout en les aidant sur le plan technique. J’ai énormément appris de cette collaboration, et je suis très fier de notre travail.

Vous semblez avoir une approche très visuelle. Quelle est l’influence de l’art, de la peinture par exemple, sur votre perception de la musique ?
Quand j’étais petit, mes parents et tout mon entourage pensaient que j’allais devenir illustrateur. Je ne faisais que dessiner, avant de faire de la musique. Et dès que j’ai commencé à  m’intéresser à la musique, j’ai arrêté de dessiner, je devais alors avoir 12 ans. Globalement, j’ai passé 8 des 12 premières années de ma vie à créer des mondes imaginaires sur du papier et soudain tout m’a semblé devoir être plus physique, plus réel. J’ai toujours gardé un œil sur l’univers de l’illustration, et sur le cinéma aussi car les films m’influencent beaucoup. D’ailleurs, que ce soit les films, le dessin ou le design, tous ces domaines m’ont un jour intéressé à des niveaux différents. La musique a juste été le domaine qui m’a le plus inspiré, qui me correspondait le plus. À un moment, j’aurais aimé être producteur de films aussi, car j’ai toujours pensé qu’au cinéma il était possible d’interpréter la tristesse ou la solitude au travers d’histoires que jamais la musique ne pourrait représenter. C’est quelque chose qui m’affecte beaucoup, aujourd’hui encore.

Vous avez évoqué François Truffaut et le film Tirez sur le pianiste. Cette référence me réjouit, nous sommes de grands fans de Truffaut !
Et moi donc !

Une dernière question ; nous avons été très surpris par le choix du nom de votre album Time’s all gone. Ce titre est emprunt de nostalgie, ce qui semble étonnant pour un jeune homme comme vous. Qu’est-ce qui vous fait penser que le temps vous manque déjà ?
J’ai toujours pensé que nous manquions de temps. J’ai tellement de choses en tête, j’aurais voulu sortir trois albums au lieu d’un seul, si cela avait été possible ! En choisissant ce titre, j’ai pensé que ce serait un bon commencement. J’ai préféré parler de ce que je connais, plutôt que de sortir un album portant simplement mon nom. Vous savez, il y a plusieurs interprétations possibles à ce titre : l’une d’entre elles, est que selon moi, l’art vit hors des limites du temps. Je voulais tirer ma première balle, faire mouche. Il y a aussi l’idée de finalité, « où penses-tu courir comme ça ? ». Les gens sont toujours pressés, ils cherchent de nouvelles lubies, de nouvelles tendances qui ne dureront pas bien longtemps. On pense que l’idée est bonne, qu’elle marchera, et six mois plus tard elle a déjà été oubliée. Nous vivons dans un monde ou tout est immédiat, le succès comme la défaite. Les gens perdent très vite pieds. Au-delà de tout ça, ce titre laisse également entrevoir l’idée de la mort, de la fatalité. Chacun peut choisir son interprétation.

C’est une manière très originale de nommer un premier album. On sent toute la mélancolie qui sommeille en vous. Est-ce également une manière de dire qu’il ne faut pas gâcher le temps qui nous est accordé ?
Oui, mais pas que. Pour moi, le temps n’existe pas. Quand je joue une musique de 1956, je suis en 1956. C’est la même chose, que le morceau soit de 1956, 1905 ou 2013. La musique vit hors du temps.

Propos recueillis par Justine Goepfert et Emmanuel Abela le 21 mai à la Laiterie

Premier album : Time’s All Gone, Innovative Leisure / Differ-Ant

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie CULTURE, Musique

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