Prime Time of Your Life

Le groupe Plus Guest – Label Deaf Rock ©Mauro Melis

Rockeux de la scène strasbourgeoise, les Deaf Rock ont entamé une année hyper-productive riche en sorties d’albums, en concerts, tournées et autres pérégrinations. Après l’ouverture de leur propre studio, et par là même l’élargissement de leur activité, le label enchaîne avec la sortie de l’album Prime Time du groupe Plus Guest. Rencontre au coeur même du studio flambant neuf, avec ce groupe, qui, depuis sa formation a parcouru un bon bout de chemin.

Quelque part entre l’Angleterre et les côtes californiennes pour les influences. Une fête à gobelets rouges, à filles en maillot de bain deux pièces, à l’alcool chargé. Coucher de soleil pour la nostalgie. Une guitare, de temps en temps deux, tantôt survoltée, tantôt aérienne, une basse parfois au premier plan, parfois plus discrète, une batterie hyperactive, une voix posée mais inspirée. Autour d’eux, des moments de vie. Un groupe de potes qui gueule à s’en sortir avec une bonne extinction de voix, des blagues pourries, des rires. Folie folle. Derrière, une fille, un garçon, pour l’instant seuls au monde qui ne se verront probablement plus jamais. Plus loin, des méchants garçons qui cherchent les embrouilles juste pour en garder les cicatrices, histoire de planquer la solitude. Agressivité en surface. Ce moment-là précisément. En prime time. Lequel ? Choisis. Demain, on aura juste mal à la tête.
Beauté naïve, instants volés, doutes salvateurs, relations bancales, atmosphère électrique qui frise la violence, le voilà le Prime Time des Plus Guest. Les quatre garçons qu’on connaissait ne sont plus tout à fait les mêmes. Outre, les changements de bassiste pour se fixer dernièrement avec Étienne des 1984, autre signature du label Deaf Rock, l’essence du quatuor a changé. A l’écoute de cet album qui survient longtemps après la formation du groupe on les entend changer de direction, prendre confiance, évoluer. Prime Time retrace la vie d’un groupe et des individualités qui le forme. L’occasion pour l’auditeur d’entrevoir une recherche sonore, des nouvelles idées qui s’amorcent sur les trois dernières chansons (Quality Place to Stay in Vevey, Superfox, Why Don’t You Get it), comme trois petits points qui appellent une suite. Une nouvelle scénographie, des live de plus en plus justes, des compositions qui s’affinent. Pas là pour déconner.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Thibault (guitariste) : Julien, le chanteur et moi, on faisait partie d’un groupe de punk rock, on jouait pas mal à Strasbourg et notre bassiste nous a présenté l’autre Julien, le batteur. Là, on a rejoint nos forces. A la base, on a formé Plus Guest pour un seul concert : la première partie de The Elektrocution, on a continué avec deux changements de bassiste jusqu’à maintenant.

Vous vous souvenez de votre première répétition ?
T. : Le groupe s’est construit plus ou moins sur un délire, on a réservé un créneau pour faire des répét’, on s’est retrouvé, et le jour J, on s’est donné les rôles. Julien n’avait jamais fait de batterie avant, Simon, le premier bassiste, n’avait jamais fait de basse. En fait, le concept c’est qu’on a tout appris avec Plus Guest.
Julien H. (batteur) : J’avoue que la première répét’ a été drôle, un peu dure.
T. : On a mis neuf mois avant de faire notre premier concert.

Et votre premier morceau ?
Julien B. (chanteur) : Peaceful Bloody Day ? Je me souviens plus du titre, mais je me souviens très bien du morceau, c’était une sorte de mélange d’emo et de punk. (Rires)
J.H. : Au début on voulait faire du garage rock genre The Hives. On commençait à s’éloigner du punk rock mélodique. Et en fait, en commençant à jouer on s’est rendu compte qu’on faisait de l’emo…
J.B. : Par ma faute principalement… Mais plus emo 90’s hein.
J.H. : Ça nous a pris un peu de temps avant de se décrasser de l’Emo…

Si je comprends bien, vous avez les mêmes influences ?
J.B. : On a une base commune d’indie rock…
J.H. : Mais aujourd’hui, c’est la guerre des compromis.
J.B. : Thibault est plus indie rock, Étienne est un gros fan de Radiohead, avec Julien, on est peut-être plus folk.
J.H. : Moi, je suis un gros fan de Blink 182 et je le revendique.
J.B. : Ouais, moi aussi, voilà.
T. : Il y a que moi qui essaye de gommer cette influence avec ma guitare… (Rires)

Cover de l'album Prime Time des Plus Guest

« On avait envie de faire de nouvelles choses »

 

Pourquoi avez-vous pris autant de temps pour sortir cet album ?
T. : Pour plusieurs raisons plus ou moins valables. Au retour du Printemps de Bourges en 2010, il fallait sortir quelque chose, on voulait vraiment faire un album. On a fait une première session studio, là on a enregistré la moitié des titres qui sont sur l’album. Et puis il y a eu le changement de bassiste, ça nous a pris du temps. Quand Étienne est arrivé, il nous manquait quatre titres pour boucler l’album donc on s’est remis à la composition.
J.H. : En fait non, début 2011 on aurait déjà pu sortir l’album. Mais il y avait quelques titres qui nous faisaient vraiment chier. Quand Étienne est arrivé il a amené une nouvelle énergie, on avait envie de faire de faire des nouvelles choses. On a fait des titres vraiment intéressants. Au lieu de bâcler le truc on s’est dit que c’était bien de revenir en studio et de voir ce qui allait en sortir. Le meilleur exemple c’est Confederacy of Dunces, qui est, au final, l’une de nos préférées. Après c’est les aléas du label qui ont fait que ça prend un an entre le moment où l’album est terminé et celui où il sort. L’album a été masterisé à la rentrée, mais le calendrier promo, les tournées ont fait qu’on n’a pas eu le temps de s’en occuper. Fin 2011 – début 2012 a été un moment crucial pour le label dans lequel Thibault et moi sommes impliqués. On a développé l’activité, ouvert le studio, créé une entreprise en plus… Et puis Étienne bosse aussi beaucoup sur 1984. Plus Guest n’est pas un groupe qu’on marginalise, on ne le laisse pas tomber, pour tous c’est une priorité. D’ailleurs, ce qu’on fait autour nourrit beaucoup le groupe. Mais si on se concentre exclusivement là-dessus, on laisse les groupes se débrouiller, c’est pas possible.

Justement, on entend clairement que les morceaux ont été composé à différents moments de la vie du groupe…
J.B. : On n’est pas parti avec l’idée qu’on allait enregistrer un disque mais plutôt qu’on allait composer des chansons. Quand a eu ces morceaux-là mélangés ensemble, c’était naturel. Parfois, à l’écoute, ça pourrait être deux groupes différents.
J.H. : Il y a 2-3 titres qui sont un peu plus vieux, après il y a quand même une grosse cohérence. Au départ, on misait tout sur la guitare à la composition parce qu’on est tous guitariste à la base. A l’arrivée de Chris (deuxième bassiste, ndlr.), on a énormément travaillé sur le squelette basse-batterie, du coup les guitares sont devenues plus planantes. Ça a vraiment changé notre manière de concevoir un morceau. Les voix et les guitares ont évolué, la basse-batterie a pris plus d’ampleur et ça a donné des titres comme Quality Place, Confederacy of Dunces.

C’est un album très disparate, les trois premières chansons viennent toutes d’un univers différent. Scarlett est peut-être plus rock américain, Confederacy of Dunces, indie et Find My Place, plus pop. Avez-vous souhaité présenter différentes énergies rock ?
J.B. Complètement. Moi, il n’y a rien qui m’embête plus que d’entendre un groupe qui pour sortir 10 chansons est parti de la même énergie, du même son. On aurait pu faire un album comme ça, mais j’ai l’impression que c’est plus une démarche d’album plutôt qu’une démarche de groupe. On ne s’est pas vraiment défini de son.
J.H. : C’est vraiment dû aux influences différentes je pense. Par contre, il y a une règle de base c’est qu’on ne vient avec rien, on vient en répétition et on compose ensemble. On se fait des périodes de composition où on se donne rendez-vous, on se retrouve, on se regarde, on tente.
T. Sur chaque chanson, on peut te citer des influences différentes. Mais au final on se retrouve tous, par exemple sur Scarlett, c’est les Strokes. Confederacy, les Kings of Leon. Find My Place, un peu plus garage, un peu plus pop. Mais l’intention n’est jamais réfléchie à la base. Ça ne marche pas quand on se dit : « On va faire un morceau comme ça. »

A la fin de l’album, on a tendance à attendre une prise de position de votre part, les trois morceaux de fin laissent entrevoir encore autre chose pour la suite…
J.H. : C’est le syndrome de fin de CD. On finit sur Why Don’t You Get it qui est clairement un morceau calibré pour le live, ça a été difficile de trouver le bon son en studio.
T. : Pour moi effectivement, ce sont les trois singles qui doivent ouvrir ce qu’on va faire après.

 

Votre son oscille entre mélancolie et agressivité, entre ces deux sentiments, vous choisissez quoi ?
J.B. : Ni l’un, ni l’autre. On pourrait pas faire l’un sans l’autre. Ce qui donne l’effet mélancolie, c’est peut-être la voix, mais je ne pourrais pas chanter comme je le fais sur une mélodie mélancolique. Ces opposés, ces contradictions sont nécessaires.
J.H. : T’es un éternel écorché en fait ? (Rires)

« On privilégie vraiment l’énergie »

 

Vous cherchez à raconter quoi dans vos chansons ?
J.B. : On ne fait pas de chansons à textes, c’est vraiment un tout avec la musique. C’est Julien et moi qui écrivons : la différence se sent entre nos deux écritures. La base commune c’est ce qui nous arrive dans la vie que ce soit avec les filles ou les relations en général.
J.H. : C’est pas très original en fait, mais ce n’est pas le but. Quand je dois écrire un truc, je ne sais pas inventer des histoires. Un jour, Thibault en a eu marre qu’on écrive des trucs sur les meufs alors j’ai fait un truc sur un groupe de personnes avec le mot clé « Forêt », et après je me suis rendu compte que tu pouvais tout à fait l’appliquer à un mec et une meuf. Perdu.
J.B. : Toi par contre il y a peut-être plus d’histoires dans tes textes…
J.H. : Oui, il y a peut-être plus de textes, mais c’est aussi parce que je ne chante pas, donc je ne flippe pas, je peux me permettre plus de choses.
J.B. : Mon écriture à moi est plus syncopée. C’est pas très ouvert peut-être mais c’est comme ça que j’écris. On a envie de raconter des choses qui continueront à nous parler plus tard. Je ne valide pas des textes écrits sur l’instant. Je suis un diesel si tu veux, je vais écrire, revenir dessus pour être plus juste.

Le résultat paraît totalement maîtrisé, quelle part accordez-vous aux accidents ?
J.H. : On arrivait avec 70% du travail au studio, en se laissant une marge pour l’erreur et l’impromptu. Tout ce qui est son ambiant, ce n’est pas dans la base du projet, puisqu’on est un groupe brut et rock, tous les arrangement, ce sont des choses qu’on teste. On a beaucoup évolué de toute façon avec chaque projet, chaque idée. L’âge aidant, tu n’écoutes plus les mêmes choses, tu sais le son que tu as envie d’avoir. Notre manière de voir les arrangements a changé, on dissocie vraiment le studio, du live. Sur le live on privilégie vraiment l’énergie.

Peut-on dire que vous avez grandi ?
J.B. : Oui, sur le plan personnel il nous est arrivé des trucs.
J.H. : Tu grandis beaucoup entre 23 et 28 ans et ça se ressent dans les textes, il y a les doutes, tout ça. Je suis pas un grand maître de l’amour et des relations et ça ressort. Dans le boulot aussi, tu apprends des choses bizarres, tu te rends compte que tu ne peux pas seulement travailler avec des gens que tu aimes bien. Tu prends des claques. Tout se ça se retrouve sur l’album.

Vous écoutez quoi en ce moment ?
J.B. : J’essaye de ne pas jeter des trucs que j’écoutais il y a 6 mois. Youth Lagoon et French Films, les deux meilleurs disques de l’année dernière, mais je les écoute tous les jours.
T. : Moi, je change de groupes tous les trois jours. Depuis quelques jours, j’écoute Japandroids, l’album Celebration Rock, titre osé, un peu suranné, mais l’album est super. Je vais essayer de m’en inspirer pour ce qu’on va faire maintenant.
Étienne (bassiste) : A part Radiohead ?
J.H. : Nan des fois t’écoutes quand même Coldplay. (Rires)
E. : Quoi ? Mais nan. Je sais plus. J’écoute beaucoup de choses mais je reviens aux fondamentaux : Radiohead, Nirvana, Muse. Ils ont leur Blink, ils en sont fiers, moi c’est Muse. Et PS I Love You aussi.
J.H. : Moi, c’est Shaka Ponk. (Rires). Yelawolf, du pera de blanc. Après, des gros classiques, comme les Strokes, ça me fait kiffer. Et comme je bosse avec Thibault huit heures par jour, j’écoute sa musique. Il n’y a aucun respect mutuel. Il décide de tout.
T. : Nan mais après, il y a Spiritualized, Jack White, il y a plein de trucs cools en ce moment. Voilà en gros tout ce qu’on écoute nous inspire, peut-être pas Yelawolf ?
J.B. : La rythme du début de Confederacy est peut-être un peu hip-hop…

Qui est le plus chiant ?
J.B. : Bon allez, c’est moi. D’une parce que je suis le chanteur, et de deux parce qu’il faut quelqu’un qui ait les pieds sur terres dans un groupe. Si j’étais pas chiant et inquiet, on n’aurait pas eu les disques pour la release party. Et puis après, il faut bien quelqu’un pour les ramener à l’hôtel, j’attends le jour où l’un deux se désignera Sam de la soirée…
J.H. : En fait, Julien ne boit pas donc pour nous c’est bonheur.
T. : Il a une espèce de pouvoir sur nous.

Qui est le confident ?
T. : Étienne.

Et le plus drôle ?
J.B. : On se trouve pas mal drôle entre nous, on se répartit bien les tâches.

Et la réputation de mecs pas très sympa qui traîne parfois ?
J.B. : C’est le batteur qui fait ça. (Rires) Si tu veux des réponses honnêtes sur ce que tu fais, tu vas voir Julien avec une armure…
T. : Nan, mais c’est con, on essaye de jouer un rôle sur la scène strasbourgeoise. Personne ne le voit mais ça fait deux ans qu’on reçoit tous les groupes d’Alsace au bureau pour discuter de leurs projets. Après, si derrière on balance, bon…
J.H. : On est peut-être arrivé avec un truc un peu prétentieux…
J.B. : Ouais mais c’était tellement gros que personne n’était dupe…
J.H. : C’est juste ce truc, tout le monde croit qu’on peut pas nous parler, qu’on reste entre potes. Mais 1984 on les a signé, on ne les connaissait pas. Pour ma défense, je suis porte-parole et c’est souvent moi qui prend. Je suis devenu l’image, le visage du label. Cette année on s’est dit on s’en fout, on fait nos trucs on avance et si les gens veulent venir nous voir, ils viennent au studio. Tout le côté où on aide les groupes, ça ne nous a jamais profité finalement. Ça m’a énervé et à partir de là j’ai complètement assumé mon côté connard. Mais la perception est mauvaise je crois.

Et la suite ?
J.H. : La tournée, jusqu’à décembre au moins on ne va faire que ça. Thibault et moi on va bosser sur les albums, jongler avec les tournées de tout le monde. Il y aura quelques festivals cet été, la Suisse, l’Allemagne en septembre, octobre. On va essayer de mettre des concepts en place : réfléchir au studio. On a plein d’idées.
J.B. : On a des nouveaux morceaux, pas encore terminés. On est super content de ce qu’on est en train de faire. On a trouvé notre truc. On s’interdit des choses, on est plus sûrs de nous.

BONUS : Carte blanche à Étienne accordée par tous les participants de l’interview

Toi qui a rejoint Plus Guest plus tard, quel regard portes-tu sur le groupe  ?
On répétait dans le même local et on se croisait un peu sans jamais se parler. En 2010, on a pris contact, parfois je venais aux répét’ pour voir comment ça se passait. Ce qui est intéressant c’est que les modes de fonctionnement de 1984 et de Plus Guest sont complètement différents, c’est intéressant pour moi de m’ouvrir à d’autres choses. Au moment où ils m’ont demandé de les rejoindre, on composait avec 1984, on savait plus trop où on en était, on était un peu perdu. Le fait de me pencher sur la basse, de voir une autre manière de composer, la vie en tournée… Tout ça m’a permis d’élargir mon horizon musical. Je suis guitariste-chanteur et j’arrive à la basse, c’est une façon de réfléchir qui est vraiment à l’opposé, du coup j’entrevois la musique différemment. Ce côté puissance/mélancolie m’intéresse chez Plus Guest.

Prime Time des Plus Guest est encore disponible en streaming ici.

Le by Cécile Becker dans la catégorie CULTURE, Musique

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