Le sacre du pli

L'architecture devient une entité graphique autonome qui ne cesse de se développer, et qui finit par nous envelopper complètement.

L’heure est aux mutations urbaines. Et comme de nombreuses villes européennes, ayant la prétention de métropoles européennes, Strasbourg change de visage et fait évoluer son urbanité. Parmi les projets phares de la décennie, on compte la restructuration du grand magasin le Printemps, traité dans nos pages du Zut ! 15. Le dessin de Christian Biecher suscite de nombreuses réactions au sein des habitants de la ville, et des usagers de la place de l’Homme de Fer.

Ce nouveau projet présente un bâtiment moderne paré d’un doux doré, constitué d’une structure en plis, témoignant d’une impression de mouvement. Il faut savoir qu’il est difficile de traiter avec la place de l’Homme de Fer : c’est une place à la forme bâtarde, un nœud de transport dense, une agglomération d’architectures retraçant au moins trois mouvements différents, des bâtiments aux qualités esthétiques souvent critiquables d’ailleurs.

L’implantation d’un bâtiment « OVNI », une architecture audacieuse et remarquable est sans doute une réponse intelligente à apporter. Mais l’être humain est conservateur, et le Strasbourgeois l’est aussi. S’attaquer de manière si vive au centre ville bouscule les esprits. Il sera important de venir en parler une fois le bâtiment livré, en mars 2013, et de cueillir les réactions des usagers de la place. Pour le moment, nous pouvons essayer de comprendre la forme dessinée, en pensant à l’œuvre de Christo sur le Reichstag à Berlin et de comparer la situation du Printemps à une opération de plus grande envergure le « One New Change » de Nouvel à Londres.

En 1995, Christo emballe l’illustre bâtiment du Reichstag à Berlin. Après 24 années de batailles judiciaires, politiques et philosophiques, l’artiste américain obtient l’autorisation d’emballer le Reichstag, symbole de l’histoire allemande. Durant 14 jours, le bâtiment « va enfin respirer », comme l’explique Christo, recouvert de près de 100 000 mètres carrés de toile argentée, maintenue par 8 000 mètres de corde bleutée.

Pour l’artiste, c’est un acte purement esthétique. Et c’est justement par pur esthétisme, simplement par l’image de cette multitude de plis, que nous faisons un lien entre le futur Printemps de Strasbourg et cette œuvre éphémère à Berlin. Le rapprochement entre ces deux œuvres pose la question de la légitimité de l’acte esthétique simple et entier. Est-ce que la beauté d’un bâtiment peut être le simple gage de réussite de l’acte architectural et urbain ? Pour une intervention artistique, éphémère c’est tout à fait acceptable. Mais le bâtiment du Printemps a pour vocation d’être une articulation urbaine et un immeuble majeur de la place et ce pour une longue durée.

Le chantier est en cours et il est difficile de se projeter sur la future place de l’Homme de Fer, face à ce nouveau bâtiment. Mais si nous regardons autour de nous, ce genre d’opération est courant. Construire un bâtiment très moderne dans un quartier historique ou à forte valeur symbolique. C’est le cas en Angleterre aussi.

Projection du bâtiment de Christian Biecher dans son environnement urbain.

L’architecte français Jean Nouvel signe son premier bâtiment à Londres, le complexe commercial « One New Change » aux portes de la City, en 2012, dans le quartier de Cheapside.

Son projet veut transformer le paysage dans lequel s’inscrit le bâtiment, tout en installant une harmonie entre eux. Son utilisation récurrente du verre traduit sa fascination pour les effets qu’il engendre lorsque l’on joue avec.

Au lancement du concours, une des grandes volontés du maître d’œuvre était la réalisation d’un bâtiment « conçu dans une intégrité artistique ».

L'axonométrie du bâtiment « One New Change » de Jean Nouvel © Jean Nouvel Ateliers

Lors de l’affichage public des plans du projet, en 2005, de vives polémiques, notamment celle du Prince Charles, décriaient l’aspect de « carcasse d’acier et de verre » face au très noble bâtiment qu’est la cathédrale Saint-Paul. Mais le Prince est discrètement connu pour intervenir de façon trop arbitraire sur le choix des architectes, ou des bâtiments qui font le Londres d’aujourd’hui et de demain. On se souvient qu’il avait déclaré que la Luftwaffe avait fait moins de dégât à Londres que les architectes modernistes.

Les protagonistes du concours, l’agence de développement Land Securities, défendent l’image provocatrice du bâtiment. C’est un renouveau pour le très ancien quartier de la City. C’est une nouvelle opportunité pour attirer les populations dans ce quartier d’affaires.

Nous retiendrons que malgré les nombreuses polémiques, l’acharnement vain de certaines autorités, le bâtiment fut livré en temps et en heure, pour le bonheur des accrocs du shopping. Mais pas seulement. Cela doit être vérifié dans le temps, mais l’implantation d’un « bâtiment bijou » comme le ONC est à l’origine d’une nouvelle économie dans le quartier qui peut être le vecteur de flux de populations, un nouveau quartier à habiter, à vivre, en 24H/24 et non plus seulement aux heures d’ouverture des bureaux.

Un projet provoquant des discussions, du dialogue est un projet qui implique les habitants et les usagers, et c’est une démarche bénéfique. Nous avons vu que l’apport esthétique et la création d’une nouvelle dynamique urbaine accompagnent souvent l’arrivée d’un nouveau projet phare. C’est tout ce que nous souhaitons au Printemps et à la Place de l’Homme de Fer.

Par Pauline Doizenet

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