Kunstmuseum Basel : la promesse de l’art

Otto Freundlich, 81 x 65 cm; Pastell auf Karton

Dans le nouveau bâtiment du Kunstmuseum à Bâle, le visiteur ne privilégie aucune des trois grandes expositions estivales : ¡Hola Prado!, Cézanne et Otto Freundlich. Il les prend toutes, et découvre un concentré d’art du XVe à l’avant-garde du début XXe, en trois temps.

 

Francisco de Zurbarán; Agnus Dei  1635/40 37.3 x 62 cm

Temps 1, étage 2 : ¡Hola Prado!

Les œuvres circulent depuis bien longtemps – elles circulaient déjà sous la forme de gravures, titillant l’imaginaire des amateurs d’art et des artistes à travers l’Europe toute entière. Aujourd’hui, qu’ils soient privés ou émanent d’institutions, les prêts sont monnaie courante, ils alimentent rétrospectives et thématiques auprès d’un public qui voit venir à lui des œuvres qui nécessitaient parfois bien des déplacements. On ne suppose guère les échanges de bons procédés entre les musées, même si du fait de la notoriété de certaines œuvres, avec les assurances qui les accompagnent, certaines pièces ne peuvent plus guère être déplacées.

Au Kunstmuseum à Bâle et au Museo del Prado à Madrid, il a été décidé de procéder autrement. Les deux musées ont mis en dialogue leurs prêts respectifs : une série de 10 toiles de Picasso au cours de l’été 2015 a voyagé de la Suisse vers l’Espagne ; aujourd’hui, ce ne sont pas moins de 24 toiles qui font le voyage en sens inverse, des œuvres du Titien, de Zurbaràn, Velàzquez, Murillo et Goya. Lesquelles sont confrontées au fonds du Kunstmuseum Basel composé de tableaux de Memling, Baldung Grien, Holbein le Jeune ou Rembrandt. On l’a compris, la démarche est double : non seulement les œuvres se déplacent dans un sens comme dans l’autre, mais surtout elles conversent avec d’autres œuvres conservées. Ainsi, le public découvre celles qui sont prêtées et redécouvre un fonds avec lequel il a pu se familiariser précédemment. Tout cela renoue légitimement avec la situation qui faisait que les artistes voyageaient eux-mêmes du nord au sud et d’est en ouest en quête de sensations plastiques nouvelles. De la confrontation des pratiques naissaient des courants nouveaux, certains d’entre eux ont posé des jalons de l’histoire de l’art.

L’histoire de l’art justement, dont « l’écriture, nous le rappelle avec pragmatisme Bodo Brinkmann, commissaire de l’exposition, naît de l’observation méthodique et la comparaison des œuvres ». Et de poursuivre : « Cette exposition montre que c’est une pratique naturelle. » En effet, rien de plus naturel que de s’attarder sur Ecce Homo du Titien – également représenté par une magnifique Salomé –, vers 1565, et cette Flagellation presque anachronique sur la forme, mais pourtant datée de 1515, de Hans Holbein le Jeune. Rien ne semble rapprocher ces deux œuvres séparées de 50 ans à peine, mais de passer de la première à la seconde nous rappelle que les deux racontent la même histoire, de manière très expressive pour l’une, plus apaisée pour l’autre : une histoire qui pourrait se résumer à la figuration de l’Agnus Dei de Francisco de Zurbaràn de 1635-40, autrement dit un sacrifice. On le sait, l’iconographie de la Passion constitue un mouvement en soi, et même si les expressions plastiques sont multiples, l’émotion qu’elle suscite se prolonge magistralement d’œuvre en œuvre.

 

Paul Cézanne; Baigneurs; 1890

Temps 2, étage 1 : Cézanne révélé. Du carnet de croquis à la toile.

Il a suffi au visiteur de s’arrêter devant un dessin, Portrait d’un homme barbu (Armand Guillaumin) de 1865, pour lui faire admettre une chose simple : il se situait là au bon endroit. Dans les salles environnantes, les 154 feuillets, présentés pour la plupart recto-verso, constituent la plus vaste collection de dessins de Paul Cézanne. Cette somme magistrale livre derrière chaque trait le secret d’une pensée qui a fini par embrasser cette fin du XIXe siècle. La ligne est éclatante d’une vibration qui entraîne tout sur son passage. C’est le cas de tous ces croquis reproduisant les chefs-d’œuvre des maîtres de la sculpture grecque et romaine du Louvre par exemple. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : la pratique se prolonge chez Cézanne bien au-delà de sa période de formation, comme s’il cherchait à retourner sans cesse au motif initial, pour nourrir chacune des étapes de sa pratique artistique – ou chacun de ces instants de bascule vers une forme nouvelle. Le visiteur sourit quand il constate l’hypertrophie du pied de la figure directement inspirée d’une sculpture classique de Pierre Puget. Il n’y voit là aucune maladresse ni négligence chez Cézanne, il situe sa volonté de dépasser le strict modèle pour épouser des formes plus amples, plus vastes, comme si la figure cherchait à se libérer elle-même de son carcan charnel. Et puis, son sourire se fige devant le tableau des Sept Baigneurs de 1900.

À l’aube du nouveau siècle, Paul Cézanne pose une intention, comme nulle autre avant lui. Il fait le lien entre ses sources classiques, avec la déclinaison de ces nus qui renvoient autant à l’Antiquité qu’au classicisme né du mouvement baroque, mais l’artiste précurseur du postimpressionniste fait plus que cela : il indique en insistant avec son approche très graphique une voie picturale nouvelle, mouvante et une nouvelle fois vibrante. D’ici peu, d’autres entendront l’appel, Picasso en tête. Bien sûr, le visiteur ne découvre pas cette œuvre, mais là environnée de tous ces carnets, dont l’étude de Baigneurs en 1890, au crayon graphite et à l’aquarelle, mais aussi des toiles d’époque comme les troublants Harlequin ou Baigneur aux bras écartés, l’évidence est là. L’émotion aussi.

 

Otto Freundlich, 65 x 50 cm; Pastell auf Papier

Temps 3, étage -1 : Otto Freundlich, Communisme Cosmique

Le visiteur aime être éprouvé dans ses certitudes. Il aime cet instant où il a cru savoir, mais ne sait plus ; cet instant, où l’espace vertigineux de l’inconnu s’ouvre à lui. Avec l’exposition consacrée à l’artiste allemand Otto Freundlich, il est servi. Il est bien obligé de l’admettre : il ne connaissait pas celui dont on dit justement qu’il « connaissait tout et tout le monde », sous-entendu tout avant tout le monde. Cet inclassable entretenait des relations – et souvent de franches amitiés – avec les artistes issus de toutes les avant-gardes : expressionnisme, fauvisme, cubisme, dadaïsme, De Stijl ou le Bauhaus. Si bien qu’il n’appartient à aucun de ces mouvements-là, avec cette conséquence qu’il n’apparaît que de manière isolée dans les rétrospectives qui leur sont consacrées.

Ce que découvre le visiteur là c’est un artiste tout à fait incroyable, pionnier à bien des égards, qui a su très vite donner des contours nouveaux à la figure, très anguleux, quasi organiques, avant de faire disparaître celle-ci au profit d’une approche abstraite parfois diffuse, à mi-chemin entre les expérimentations plastiques d’un Paul Klee ou d’un Kandinsky dès le début des années 20. Il met son œuvre au service d’un discours hautement politisé : une vision totale qu’il a baptisé « le communisme cosmique », fruit de réflexions tous azimuts et synthèse des utopies de son temps. Il va sans dire que cette vision a fait l’objet des railleries des Nazis, ceux-ci une fois arrivés au pouvoir. Le pauvre Otto Freundlich a vu l’une de ses œuvres servir de couverture du guide de l’exposition Art Dégénéré : une sculpture dont non seulement le titre a été changé, mais aussi la forme finale pour en grossir les traits. Ses œuvres ont été confisquées, et certaines détruites. Son départ très tôt pour la France – il habite à Paris dès 1924 – ne l’épargne guère. Au moment de l’invasion par les troupes allemandes, il fuit dans les Pyrénées avant d’être dénoncé et déporté. Il meurt durant sa déportation ou à son arrivée dans le camp de Sobibór en mars 1943 – ou à Majdanek, selon d’autres sources. Le visiteur est amer, il passe de l’enthousiasme que lui procure des productions quasi extatiques à la découverte d’une destinée tragique qu’il juge injustement occultée. Cette exposition restitue l’importance d’un artiste essentiel, révélateur de la vitalité de son temps. Avec beaucoup de justesse, comme une belle promesse à tenir.

Par Emmanuel Abela

 

¡HOLA PRADO!,  jusqu’au 20 août
CEZANNE REVELE. DU CARNET DE CROQUIS A LA TOILE, jusqu’au 24 septembre
OTTO FREUNDLICH, COMMUNISME COSMIQUE, jusqu’au 10 septembre
au Kunstmuseum Basel
https://kunstmuseumbasel.ch

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