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Dans la famille Éditions 2024, on demande Tom Gauld. L’auteur et illustrateur écossais publie « En cuisine avec Kafka », son quatrième livre avec la maison d’édition strasbourgeoise. Un recueil de strips dessinés pour The Guardian, où il continue de construire un univers bigrement efficace : simplicité du trait, absurdité de l’ordinaire et penchants pour l’uchronie. Questions-réponses avec un auteur de talents !

Dans En cuisine avec Kafka, vous portez un regard parfois critique sur le monde de l’édition. En quoi ces histoires sont-elles le re et de votre propre expérience ?

Mes expériences en tant qu’auteur et illustrateur sont différentes suivant que je travaille sur un recueil de strips ou un roman graphique. Quand je dessine ces strips pour le Guardian, publiés chaque semaine dans la rubrique Arts, personne ne me demande ce que je prévois de faire. La rubrique est un point d’attache mais je suis très libre : je leur envoie mon dessin et ils impriment. La constance est entière. Cela fait douze ans que je travaille très régulièrement pour la presse, donc j’ai certains automatismes. Écrire et dessiner un long format m’est à l’inverse vraiment difficile : j’ai la sensation que les lecteurs doivent en avoir pour leur argent et le temps qu’ils vont y consacrer. Quand je travaille à un roman graphique, je pense durant un an à l’histoire, à comment je dois la représenter, en me faisant beaucoup de souci sur la manière dont les lecteurs vont la recevoir. Certains strips peuvent être tirés de cette expérience-là, précisément. Mais c’est surtout parce que l’art et de la littérature sont des univers que je connais bien.

Si vos strips sont publiés dans le Guardian, ils le sont aussi sur les réseaux sociaux et dans ce genre de recueils. Quelle est l’importance du média ?

J’aime les livres. J’aime le fait que ces strips soient publiés dans les journaux, qu’ils soient publiés et partagés sur Internet, mais j’aime surtout le fait que les lecteurs les voient imprimés et réunis dans un recueil. Pour moi, l’objet strip est bien plus intéressant à voir dans un livre que le texte d’un roman. On peut lire Crimes et châtiments sur une liseuse ou dans un livre, avec différentes typographies, ça ne change pas grand-chose : l’objet livre devient simplement un verre dans lequel on verse une histoire. Concernant les strips, le contenu est vraiment pensé pour le papier : le format est une contrainte. On tourne la page et le strip suivant arrive, tout est lié.

Quelle relation entretenez-vous avec vos traducteurs ?

Je les laisse totalement libres. Mais la traduction a aussi ses limites : trois strips n’ont pas pu être traduits : soit à cause du langage, soit parce que les références culturelles ne sont pas les mêmes. Et puis, en anglais, on ne sait jamais si les personnages sont des femmes ou des hommes, il n’y a pas de marque de genre, ce qui est aussi le cas dans mes dessins : ce sont des personnages en traits, très simples. On me pose souvent la question : sont-ils des femmes ou des hommes ? En quoi est-ce important ? Pourquoi devrait- on faire ce choix ? En français, on est obligé de se poser cette question. C’est intéressant d’être confronté à ça.

L’écriture vous est venue après le dessin : reste-t-elle douloureuse ?

Je dessine depuis que je suis tout-petit, ça a toujours été mon truc. L’idée d’écrire sans avoir d’images est une chose qui me terri e. Au tout début, les dessins parlaient d’eux-mêmes, au fur et à mesure, j’ai appris à apposer l’écriture à mes dessins, les strips m’ont beaucoup aidé. Je suspecte d’ailleurs ce livre de contenir plus de mots que Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack [recueil de strips paru aux Éditions 2024 en 2014, ndlr]… J’aime écrire, même si je le fais avec plus de conscience que le dessin, qui est très naturel chez moi.

Il y a dans toutes vos productions un équilibre quasiment mathématique entre les mots et les images : cela tient- il du perfectionnisme ?

S’il y a trop de texte sur une page, le cerveau switche et ne se rend plus compte qu’il est en train de regarder une bande dessinée, il arrête de prendre en compte l’image. Pour moi, le texte doit pointer vers l’image. Parfois j’ai une idée très textuelle mais je me pose des contraintes. Je ne veux pas que les mots prennent la moitié de la page. Surtout, il faut qu’on ressente au maximum que le texte et l’image sont arrivés au même moment, qu’ils sont indissociables.

Comment travaillez-vous ?

Les traits et l’écriture sont faits avec le même crayon, je scanne, et j’ajoute les couleurs sur ordinateur. Avec l’informatique, il y a trop de possibilités. Le papier contraint à prendre des décisions. Il existe toujours une version noir et blanc de mes dessins, sur papier.

Votre univers est teinté d’une certaine nostalgie, à la fois du passé et du futur. Êtes-vous un idéaliste ?

Je pense que oui. Ceci dit, «nostalgie» est un mot que je n’aime pas beaucoup. En anglais, ça m’évoque surtout ces gens qui trouvent que c’était mieux avant : «Avant on lisait Dickens et maintenant, tout le monde est entouré d’écrans !» C’est un non-sens. En Grande-Bretagne, beaucoup de dessinateurs humoristiques jouent là- dessus, se moquant de la jeunesse, de ses travers, de la technologie… je déteste ce genre d’attitude. C’est de l’humour facile.

Il y a toujours beaucoup de contradictions dans vos ouvrages : passé/futur, urbain/nature, organique/technologique, humain/ machine… Est-ce dans ces zones de friction que vous trouvez le comique ?

Totalement. Vous mettez le doigt sur une de mes astuces. Si une idée ne me vient pas naturellement, j’ai plusieurs moyens de susciter mon imagination : pour envisager un sujet de manière humoristique, je pense souvent à son contraire. Il y a un strip dans En cuisine avec Kafka qui traite des ateliers d’écriture. J’ai cherché un moyen d’être marrant en parlant de ces cours où on apprend à devenir un écrivain, j’ai alors pensé à un cours où on apprendrait à être un mauvais auteur. En prenant une idée stupide au sérieux, on arrive à un strip ! Je m’impose toujours de décaler mon regard. Je pense aussi que le comique provient de l’échec. Mes strips mettent en scène l’absurdité. Mais si ça devient trop cynique ou négatif, c’est moins intéressant. J’essaye toujours, malgré mon penchant naturel pour les choses qui tournent mal, de chercher le positif.

Quelle part accordez-vous à l’échec dans votre travail ?

Il faut risquer l’échec pour arriver à quelque chose de bon. Quand je dessine, je tends vers la perfection, dans le trait, la disposition de l’image et du texte. C’est humain. Mais je sais qu’à la fin il y aura une secousse. J’aime le fait qu’on puisse sentir la main humaine, imparfaite, le travail artisanal de l’illustrateur. Être artiste, c’est à la fois viser la perfection et accepter de ne pas y arriver. Il ne faut jamais que l’un prenne le dessus sur l’autre.

Regardez-vous en arrière ou, au contraire, plus loin pour trouver des héros de l’ordinaire ?

Au bord du gouffre, on s’imagine toujours que les gens du passé étaient plus nobles, meilleurs que nous. Je pense qu’ils étaient exactement comme nous. Dans mes strips, j’imagine parfois la façon dont j’agirais si je vivais dans le passé : je ne pense pas que je parlerais comme un poète… Mon premier roman graphique, Goliath, imaginait que les personnages bibliques étaient en fait des gens tout à fait ordinaires.

Qui sont vos héros ?

Des artistes, des écrivains, des gens qui ont choisi leur propre chemin, leur propre langage et qui réussissent à parler à tous, tout en ouvrant leur cœur. Ces derniers temps, je lis beaucoup George Saunders, et pour moi, c’est un héros ! C’est un auteur brillant. Son écriture est géniale et quand il parle de son travail, il est tellement attentionné, chaleureux et ouvert à propos de l’art et des gens !

Le génie de l’écriture viendrait-il alors de la sincérité, de l’honnêteté ?

Il y a de l’égoïsme dans la sincérité. Dire tout ce que l’on pense n’est pas forcément une bonne idée. Je crois en la communauté, pas en l’image d’un artiste fou, complètement coupé du monde dans lequel il vit. Être un bon artiste est un mix entre sincérité et capacité à comprendre les gens. En Angleterre, on dit que les artistes doivent “s’exprimer”. Pour moi, les artistes communiquent. Être nu, seul et crier dans la forêt, c’est déjà s’exprimer, communiquer implique de formuler quelque chose et de penser à la façon dont les gens le reçoivent. Je préfère cette idée-là.

Tom Gauld par ©Henri Vogt

Quel genre de scientifique seriez-vous ?

Je pense que je fabriquerais des robots, j’adorerais ça.

On retrouve justement très souvent des robots dans vos dessins. D’où vous vient cette fascination ? De Star Wars ?

J’ai pile le bon âge pour avoir été obsédé par Star Wars quand j’étais enfant. Ce que j’aime dans les robots de Star Wars, c’est qu’ils sont un peu agaçants. Les robots sont tragiques : d’un côté, on fait en sorte qu’ils nous ressemblent, mais de l’autre ce sont des produits qu’on peut choisir d’éteindre. Cette triste dualité est assez fascinante. Il y avait d’ailleurs, à l’époque, un vrai optimisme autour des technologies à venir. C’est sur cette idée-là que j’ai travaillée dans Police Lunaire. Aujourd’hui, on a complètement perdu cet état d’esprit : le futur nous fait peur, on a perdu cette belle naïveté…

Tom Gauld, En cuisine avec Kafka, éditions 2024

Par Cécile Becker – Photo : ©Henri Vogt

Le by Alexandre Zebdi dans la catégorie CULTURE, Exposition, Illustration, Livres, Rencontre, STRASBOURG

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