Rone : « La musique m’a libéré »

Rone dans les gradins de la grande salle de La Laiterie. © Christophe Urbain

Rone dans les gradins de la grande salle de La Laiterie le 21 février 2015. © Christophe Urbain

Que le créateur de Bora, cathédrale sonore à couper le souffle, Parade, ballade sensorielle ou (OO), ovni insaisissable, eût été exubérant ou atteint d’une folie des grandeurs ne nous aurait pas étonné. Mais le fait que Rone, alias d’Erwan Castex, soit discret et délicat rend ses symphonies électroniques d’autant plus fascinantes. Grand entretien avec ce producteur sensible qui évoque sa relation à la musique, aux images, à l’électronique, à la littérature, à ses machines ; ses liens avec les musiques savantes et populaires, et son album Creatures.

En concert le 25 novembre 2017 à la Laiterie !

À quel moment la musique s’est-elle imposée à toi ?
Elle s’est imposée très tôt parce que j’en ai fait très jeune, sans prendre de cours. Ça a commencé à la maison où j’adorais jouer sur notre piano un peu cassé. Je faisais un peu n’importe quoi parce que je n’étais pas pianiste. Je passais plus de temps à jouer là-dessus qu’avec des playmobils. En grandissant, j’ai fait un peu de batterie, un peu de saxophone, j’ai essayé de faire plein de trucs différents. Là où c’est devenu plus sérieux c’est quand j’ai découvert la musique électronique, lorsque j’ai découvert les possibilités qu’offraient l’ordinateur et les synthétiseurs. Je passais des nuits blanches à faire du son, sans aucune ambition. Je n’osais pas espérer être musicien un jour, j’avais trop de respect pour les musiciens. J’espérais faire du cinéma, c’est d’ailleurs pour ça que je faisais des études dans ce domaine. Finalement, j’ai eu de la chance parce qu’un label a entendu ma musique et m’a proposé de sortir un disque, puis un second, tout s’est enchaîné très vite.

Si tout s’est déroulé très naturellement, comment as-tu été certain que tu tenais ton premier morceau ?
Je faisais des espèces de montages sonores avec des lecteurs cassettes, c’était du bricolage. Le premier morceau c’est vraiment quand je l’ai gravé sur un CD. Je me souviens : j’étais un peu amoureux d’une nana, je lui avais apporté, très timide. Le premier morceau c’est ça, le premier que j’ai gravé, pour quelqu’un, avec une intention derrière. Après j’ai pris l’habitude de nommer les morceaux, de les garder sur mon ordinateur, j’en ai accumulé des tonnes. Est-ce que c’est des morceaux ? Parfois, ce sont juste des boucles ou des sons. Le label m’avait contacté me demandant si j’avais d’autres morceaux, je leur ai tout envoyé et ils m’ont dit : « Mais là, tu as un album ! » C’était complètement fou, parce que mon album s’est fait sans vraiment de travail, c’était juste une accumulation de plusieurs années de musique et il s’est fait comme ça, presque malgré moi.

Difficile d’associer des morceaux pour un album alors que tu n’y étais pas préparé… Comment les as-tu choisis ?
Ça devait être mes morceaux les plus récents et c’était aussi un choix cohérent, homogène. Je n’avais pas vraiment de style, d’identité, j’ai essayé d’associer des morceaux qui avaient les mêmes sonorités.

Ce qui frappe ce sont les cohérences que tu as construites dès tes débuts entre l’univers sonore et l’univers graphique, comment cela s’est-il articulé ?
J’étais dans une école de cinéma et j’avais plein d’amis autour de moi qui faisaient des images, notamment Vladimir Mavounia, un super ami. Quand il a vu qu’un disque était en train de prendre forme, il a voulu y participer. Je n’avais pas pensé à l’univers graphique du tout. Il a fait un clip et la pochette. On a longtemps travaillé ensemble, aussi sur le deuxième disque. C’est avec le deuxième album que ça a pris de plus en plus d’importance.

Aujourd’hui, tu parles de ta musique comme de paysages sonores donc ces liens ont fini par triompher…
C’est vrai que maintenant c’est tellement lié que sur le dernier disque tout s’est fait au même moment. Ma copine [l’illustratice Lili Wood qui n’est pas la chanteuse Lilly Wood, ndlr] a fait les illustrations : j’ai commencé à bosser sur ce disque au moment où elle commençait à bosser sur la pochette, tout a pris forme en même temps, ce qui était un peu nouveau. À ce moment-là, j’avais le studio à la maison, donc elle entendait la musique. Toute la journée j’expérimentais, je testais des choses et cette matière sonore-là l’inspirait pour dessiner. Pareil, de temps en temps je m’arrêtais pour regarder où elle en était, tout ça est donc assez lié et cohérent.

La cover de Creatures réalisée par l'illustratrice Lili Wood.

La cover de Creatures réalisée par l’illustratrice Lili Wood.

Ces liens entre ces univers rappellent aussi l’importance que tu portes à l’image, qu’est-ce qui t’a fait préférer la musique au cinéma ?
Je crois que j’ai eu une chance incroyable. J’adore le cinéma mais je pense que ça me correspondait moins. Si je voulais faire du cinéma, c’était pour être réalisateur direct. [Rires]. Même s’il y a d’autres métiers super dans le cinéma… Mais je crois qu’avec ma personnalité, c’était difficile parce qu’il faut savoir gérer une équipe. J’adore travailler avec des gens mais je ne me sens pas du tout l’âme d’un leader. J’ai eu des expériences sur des tournages, notamment en tant que premier réalisateur, et je crois que c’était pire parce que c’est justement le mec qui doit gueuler. Ce n’était pas pour moi. La musique tout d’un coup me correspondait mieux parce que je faisais mes trucs dans ma chambre, c’est très intime et très personnel et en même temps pouvoir le partager avec des gens lui a donné d’autres dimensions… C’était génial, ça m’a permis de vaincre un peu ma timidité. Je continue de trouver le cinéma passionnant mais je trouve la musique plus directe. Toutes les phases de la musique me plaisent : la phase d’isolement où tu es tout seul chez toi, face à toi-même et tu vas chercher des trucs au fond de toi pour faire des sons et une phase à l’opposé où tu partages avec des gens, ça me plaît beaucoup. J’aime ce côté direct : les gens réagissent tout de suite à ta musique. Souvent, je parle avec des copains qui font des films et ils me disent que j’ai de la chance d’avoir un rapport direct avec les gens.

Et puis tu interagis beaucoup avec le public…
Ça me donne beaucoup d’énergie. Si je suis fatigué, s’il y a une bonne énergie, ça me porte. J’ai déjà été malade avant d’entrer sur scène, la maladie a disparu en jouant, ça me soigne, je suis sorti de scène en pleine forme. Il y a un truc qui se passe avec l’énergie des gens.

J’aimerais parler de ce fossé que l’on a tendance à dresser entre les musiques savantes, classiques ou contemporaines, et populaires. J’ai envie de penser que tu fais le lien entre les deux : un univers très particulier, très sensitif qui a trait à l’intellect, et en même temps très accessible.
Ça me fait plaisir parce que je le constate aussi : je travaille avec des musiciens par exemple Gaspar Claus, un violoncelliste. Il a un parcours très différent du mien : il a fait le Conservatoire et peut jouer Bach sans faire une fausse note, il lit la musique et l’écrit et moi pas du tout. Je me souviens des premières fois où on a travaillé ensemble : il y a eu un petit moment d’adaptation, il m’a demandé de lui donner le La, j’étais devant mon clavier, un peu perdu. [Rires]. On a dû trouver notre propre langage, on a une méthode un peu spéciale, mais on arrive à se comprendre. Ça m’a beaucoup décomplexé parce qu’au début je me disais : je ne suis pas musicien, je suis un imposteur, je bricole et ces mecs-là me disaient : « Si si, tu es musicien ». Et puis, j’ai joué dans un festival de musique baroque, je pense que les organisateurs voulaient rajeunir leur public. J’ai fait une résidence d’une semaine là-bas. C’était très dur au départ parce qu’il y avait des mecs qui me regardaient du coin de l’œil, j’ai de mauvais souvenirs de jeunes musiciens. Un de ceux-là me disait qu’après Bach la musique s’arrêtait, sa mentalité m’a effrayé. Les musiciens un peu plus âgés étaient, eux, très curieux. Il y a des liens qui se font entre ces musiques. Plus ça va et moins j’ai de mal à échanger et construire avec ces gens. Bryce Dessner, le guitariste de The National [il a participé à trois chansons sur Creatures, le dernier album de Rone, ndlr], a des projets très pointus de musique contemporaine en parallèle. Ce mec est un exemple à suivre, il s’intéresse à tout, peu importe comment c’est fait. On échange beaucoup. J’apprends plus d’un mec comme lui que de mecs dans le milieu de la musique électronique. Son ouverture d’esprit m’a beaucoup fait avancer.

Et puis c’est drôle parce que les jeunes compositeurs de musique électroacoustique notamment sont très intéressés par l’électronique et citent souvent le label Warp en référence, je pense à Julia Blondeau, ce qui est aussi ton cas.
C’est un label qui m’a transformé, Aphex Twin, Squarepusher, Autechre, Boards of Canada sont le symbole d’une période très riche, très condensée sur quelques années où se sont passées plein de choses. Tout était surprenant dans les sons. J’aime bien cette idée de ne pas savoir déterminer la provenance du son. Un des trucs qui m’a vraiment plu dans la musique électronique c’était de trouver des textures sonores originales. Après quelques années, Warp est devenu un label très reconnu dans tous les milieux. Définitivement, je crois qu’il y a quelque chose qui est en train de se passer entre ces deux milieux, populaires et plus classiques. Vanessa Wagner est une pianiste avec laquelle je parle beaucoup, il se trouve que c’est la femme du DA d’inFiné [le label de Rone, ndlr], et on se rend compte que les passerelles sont nombreuses. Elle fait par exemple des concerts au piano accompagnée d’un mec derrière un ordi.

On qualifie souvent ta musique d’IDM, Intelligent Dance Music, ça te correspond ?
J’ai un peu du mal avec cette étiquette-là, je l’entends comme quelque chose de réducteur, ce n’est pas le nom que je lui aurai donné.

Tu la qualifierais comment ?
Je trouve ce système d’étiquette assez troublant, même si je sais que ça sert de référent à l’auditeur. J’aime bien cette idée où c’est difficile de nommer les choses.

Peut-être en as-tu assez que l’on te parle d’Alain Damasio qui a collaboré avec toi sur Bora, qui est une chanson qui a participé de ton succès, mais j’aimerais en savoir plus.
Je tiens beaucoup à cet auteur, on échange beaucoup. C’est un mec particulier, super gentil, accessible et généreux mais qui a besoin de s’isoler sur de longues périodes pour écrire. J’ai une relation spéciale avec lui. C’est quelqu’un qui compte énormément pour moi. Je l’ai rencontré en même temps que je lisais La Zone du dehors, un livre qui m’a beaucoup marqué. Il m’a ouvert le crâne aussi bien par ses bouquins que par nos discussions. Il dit des trucs profonds mais de manière très simple, c’est la meilleure définition du bon intellectuel.

Que lis-tu ?
Pour le coup, Alain m’a un peu initié à la philosophie, je me suis intéressé à Nietzsche, Deleuze et Derrida grâce à lui. Je lis un peu de science-fiction, un style que je ne connaissais pas très bien avant de le rencontrer, je trouvais ça un peu cheap mais c’est vraiment passionnant. C’est un genre qui m’intéresse beaucoup : avec la science-fiction on peut mettre une loupe sur les problèmes et les anticiper. Mais l’anticipation, ce n’est pas juste de la science-fiction, il y a une vraie réflexion philosophique. C’est un genre qui m’a beaucoup touché. Après, je dois avouer que j’ai eu une grande phase où je ne lisais plus du tout, j’ai un peu fait l’autiste. J’écoute beaucoup de musique. Ceci dit, quand je suis dans une phase de production, je me coupe de tout : du cinéma, de la musique et des livres parce que j’ai l’impression qu’à ce moment-là, il faut que je m’isole. Quand je fais du son, j’extériorise les sons qui sont en moi, c’est évident que je suis une éponge qui absorbe tout et que je le recrache à ma manière.

À quand ta voix sur un morceau ?
J’ai une petite histoire sur le morceau avec Étienne Daho paru sur mon album : Mortelle, je ne l’ai dit à personne mais sur la première version, je chantais. Je me suis lâché, mais franchement le résultat… [Rires]. Je tiens à ce morceau-là, je parle de ma petite-fille. Je l’avais fait d’ailleurs lire à Alain. Honnêtement, je n’ai pas une super voix, alors quand j’ai eu l’opportunité de bosser avec Étienne, je me suis dit, bon. Ce morceau me touche beaucoup. C’est important pour moi de me réinventer à chaque disque. Bosser avec des gens qui chantent, ça m’intéresse beaucoup. J’ai envie de développer ça. J’ai passé beaucoup de temps à bosser seul en studio, là, j’avais envie de faire des choses avec des gens. C’est très difficile de travailler avec des gens, il faut arriver à ne pas brider l’autre mais en même temps s’exprimer, ce n’est pas évident. Sur ce disque, ça a plutôt glissé, j’ai eu de la chance. Collaborer, c’est un risque qu’il faut prendre. C’est intéressant d’avoir différentes sensibilités qui se mélangent, pour peu qu’on aille au bout.

Remix d’En surface d’Étienne Daho par Rone, la chanson originale parue sur l’album Les chansons de l’innocence retrouvée est elle interprétée en duo avec Dominique A.

Tu as l’impression d’être allé au bout de ces collaborations, avec Creatures ?
Je suis très satisfait de ce qu’on a fait, c’est marrant parce que j’ai toujours ce truc où j’ai envie d’aller plus loin. Après, il y a encore beaucoup de gens avec lesquels j’ai envie de travailler : Gaspar Claus, Bryce Dessner ou Sufjan Stevens, on avait fait un bœuf improvisé avec des musiciens américains et il était là. J’aimerais bien travailler avec des gens dans plein d’univers musicaux différents, des choses à l’opposé de mon univers, c’est là que ce serait intéressant. Le vrai échec serait de ne pas essayer.

La musique t’a aidé à te créer un langage, lequel est-il ?
J’étais très timide. À une époque, j’étais incapable d’enchaîner deux mots. C’était une timidité maladive. La musique m’a libéré, c’est un peu cliché mais la musique c’était un peu mon langage. Je n’arrivais pas à m’exprimer avec des mots, je préférais donner un CD à une fille que j’aimais bien plutôt que de lui parler. La musique ça veut dire je t’aime, fuck, tu peux tout dire avec.

Formalises-tu ta musique ?
J’ai mes petites méthodes de travail, même des tocs, j’ai des trucs, des petites règles, une petite rigueur mais en même temps la plupart du temps j’appuie sur REC et je laisse parler les machines. Ce n’est pas du tout écrit. Parfois ça m’échappe, je ne sais pas exactement ce que je fais. Je ne suis pas du tout un gros geek, je ne comprends rien aux termes techniques, tous ces outils je les utilise à ma manière. C’est plus une manière naïve d’approcher ces outils-là et d’enregistrer à la volée des tonnes de choses. Dans un second temps, je fais un travail d’architecte, j’arrange la structure du morceau, c’est la phase la moins exaltante parce que plus minutieuse mais très intéressante.

C’est un rapport particulier aux machines que tu mentionnes là…
Oui complètement. Parfois, je leur parle et j’ai l’impression qu’elles me répondent, c’est pour ça que l’album s’appelle Creatures, j’avais l’impression que ces machines étaient habitées. Quand je suis dans mon studio, je suis entourée de créatures : parfois elles me répondent, parfois elles sont têtues et ne font pas ce que je veux, parfois un son jaillit que je n’avais pas prévu. Elles sont mes complices. Le rapport aux machines est fascinant et dans cet album je voulais y mettre de la chair et du sang avec ces voix-là.

Tes albums s’écoutent d’un bout à l’autre, les morceaux sont ils chacun indissociables des autres ?
Mon label est toujours un peu flippé car ils ne trouvent pas le tube, le titre, le single. À chaque fois, c’est la même histoire. Je conçois un album : j’aime bien ce format où tu t’exprimes sur 50 minutes. Sur cet album qui s’est fait en deux mois, j’ai eu presque l’impression de bosser sur un seul et même morceau. Je le vois presque comme un long morceau avec plein de reliefs et de variations. D’ailleurs, mon fantasme sur ce disque c’était de faire un clip par morceau mais de faire en sorte que les clips s’enchaînent de façon à faire un petit film à la fin, un réalisateur différent par clip, comme un cadavre exquis. Logistiquement, c’est compliqué mais j’adorerai ça : redécouvrir l’album à travers le regard de plein de réalisateurs, me faire surprendre par les autres. Il faut laisser intervenir le hasard dans la musique électronique, dans ce monde où tout est automatisé. La poésie se cache dans ces moments de hasards qui jaillissent, il faut juste les provoquer un petit peu.

Propos recueillis par Cécile Becker le 21 février 2015, à l’occasion du concert de Rone à La Laiterie
Portrait : Christophe Urbain

Rone, en concert le 25 novembre 2017 à la Laiterie, à Strasbourg

Le by Cécile Becker dans la catégorie CULTURE, Musique, Rencontre

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