Sauvage de Camille Vidal-Naquet : Corps indomptables

Sauvage de Camille Vidal-Naquet a été tourné à Strasbourg : des lieux d’autant plus troublants qu’ils nous sont familiers, comme ici L’Esca

Pour son premier long métrage, Camille Vidal Naquet colle à la peau d’un garçon des rues et suit ses errances. Felix Maritaud incarne ce héros singulier, qui vend son corps sans perdre son âme.

Sauvage. Rien à voir avec le jus poivré d’une grande maison française, dont les affiches bardent régulièrement nos abris-bus. Si ce n’est cette oscillation revendiquée entre l’âpreté et une certaine noblesse. Sauvage, de Camille Vidal-Naquet, sent la sueur et la terre après la pluie, il arpente l’asphalte, la rue et ses fulgurances.

Sauvage, c’est l’histoire d’un garçon, peu importe son nom, qui se prostitue dans la rue. Rien de plus. Beaucoup plus. Le film évoque aussi la liberté, la pesanteur des conventions et l’amour… avec une juste distance. « Dans mon approche, il y a finalement peu de place pour la psychologie et l’analyse, ce n’est ni un documentaire, ni un reportage. Je ne voulais pas être dans le respect des règles cinématographiques classiques, j’ai suivi un flux, une énergie, c’est ce qui comptait » raconte le réalisateur, dont le film a été présenté à la Semaine de la Critique, à Cannes.

Le personnage principal, la vingtaine rugueuse, sourcils broussailleux au-dessus d’un regard à la fauve douceur, est incarné par Felix Maritaud, désarmant. Un bomber gris au col crasseux, invariable uniforme rapiécé à l’agrafeuse, nous rappelle que le trottoir n’est pas que son lieu de travail, mais aussi celui de sa précarité. « Il est totalement en marge… le plus important pour moi était de le portraiturer en décalage complet avec les autres garçons. Il n’a pas une relation matérielle au métier, il cherche autre chose » précise Camille Vidal-Naquet. Au gré des passes, c’est un peu comme s’il butinait, tant bien que mal, sa dose de tendresse.

Félix Maritaud incarne Léo à fleur de peau !

Le récit déroule une vie de bribes à la temporalité indéterminée, tantôt de jour tantôt de nuit, seul ou accompagné, dans l’action ou dans l’attente d’un client. Ne laissant qu’une idée floue du quand ou du pourquoi. À peine devine-t-on le prénom, Léo, de celui qui accroche nos yeux. Héros sans passé ni futur mais dont le présent a un goût d’intensité brute, sans filtre. Pour Félix Maritaud, « Léo est primitif, à l’essence même des choses. C’est un personnage qui arrive à toucher une forme d’absolu, il a l’absolu de l’immédiateté. »

Au fil des plans, une lueur farouche allume parfois le regard de cet être singulier et difficilement saisissable. Un vrai travail d’apprivoisement pour celui qui l’incarne : « Je me suis rendu disponible à lui, à sa lumière, avec sa candeur comme fil conducteur. Candeur, je crois qu’il y a quelque chose dans la racine de ce mot qui évoque la bougie, comme une flammèche dans un univers très sombre, un petit truc qui éclaire le reste… » Une étymologie, qui, si elle est subjective recèle toute l’incandescence d’un personnage à la force fragile.

Le film puise ses ressources dans l’impulsivité des corps et des émotions. La caméra, au plus proche, glisse sur les chairs, capture les regards, effleure le paysage humain. Elle enregistre les textures de peau et ses variables : sublimée par les lumières hallucinées d’une boite, malmenée par la maladie ou le désir des autres, auréolée d’érotisme ou violentée sans ménagement. L’épiderme devient le baromètre de la tendresse ou de la rudesse des rapports humains. Le corps est parfois à vif et nos émotions aussi. D’un point de vue cinématographique, « prendre de la distance aurait été synonyme d’observer, impliquant une certaine forme de jugement » précise le réalisateur. « J’ai préféré la caméra portée pour sa plus grande mobilité, je l’ai voulue très caressante. Je ne voulais pas quitter le personnage, mais regarder l’acteur exister… »

Sauvage raconte un jeune homme éperdu, qui dessine les contours d’une liberté qui lui est propre. Plus herbe folle que fleur de bitume, comme une variété rare dans la jungle urbaine.

Par Mylène Mistre-Schaal

Propos recueillis le 9 juillet à l’Hôtel Hannong
à l’occasion de la projection en avant-première au Star St-Exupéry

Sauvage de Camille Vidal-Naquet, en salle / Pyramide Distribution

Sauvage raconte un jeune homme éperdu, qui dessine les contours d’une liberté qui lui est propre.

 

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie Cinéma, CULTURE

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