Siptrott’s

Ils forment un couple d’artistes, à la scène comme à la ville… ou à la forêt plutôt, celle qu’ils habitent depuis des lustres et qu’ils quittent parfois pour exposer leurs œuvres aux quatre coins du monde. Pour mieux y revenir. Suivant leur route. Aussi unis que leurs doigts de sculpteurs, ils signent de leur nom de famille pas commun assorti du signe pluriel : Siptrott’s. Portrait en pied de lettres de France et Hugues qui font de leur vie une œuvre d’art, creusant leur sillon dans la vallée de leur ferveur.

France et Hugues Siptrott dans leur environnement ©Christophe Urbain

Au fin fond de la forêt de Nonnenhardt. Quelques corps de bâtiments, plusieurs hectares, pensés, retapés, animés, habités, jusque dans les moindres détails, par France et Hugues, leurs poules, moutons, vaches, chevaux et autres habitants de la compagnie Siptrott. Une œuvre en soi. Vivante. Dans le jardin, on croise certaines de leurs sculptures polychromes, les modèles en terre cuite des installations en bronze qui trônent ailleurs dans le monde.

©Christophe Urbain

Lui avait des oncles sculpteurs, elle un sens artistique profond. Et l’idéal ou l’utopie comme quelque chose à réaliser. « On était très candides, tout était possible, on le croyait vraiment (…) On était toujours au bord des choses…» Hugues rectifie : « On n’était pas au bord, on était à l’origine, complètement expérimental. »

Hugues conçoit l’œuvre comme un truchement, un moyen par lequel tu arrives à modifier ta vision du monde, à travailler sur lui, et à modifier la vision de l’autre, en espérance. « Le monde est ce qu’il est. Mais s’il y a un axe personnel par lequel on peut cheminer, c’est le truchement de l’œuvre ; musique, peinture, sculpture, peu importe… L’œuvre est un passage, un lieu commun. Sentir que ça passe est l’une des voies d’enrichissement personnel de chacun. » 

 

©Christophe Urbain

 

©Christophe Urbain

Un travail de création que France définit comme un don et décrit comme un saut de l’ange, le fameux plongeon. « Dans la création, tu n’es que toi, seul au monde et, dans le lâcher prise qui s’apparente au saut, après toute la pesanteur qui a été la tienne, soudain tu te livres à l’apesanteur. »

L’apesanteur et la grâce.

Le saut de l’ange est permanent chez France. Il y a chez elle une qualité de relation avec les autres et la nature très intime, très relâchée. Elle parle de « l’oblation » comme d’une « attitude naturelle de révérence de l’être-là du monde », précisant que là « on entre vraiment dans l’intime ». Elle nous raconte son rapport avec les animaux, les fleurs, la nature… Hugues croit à l’œuvre : « L’essentiel est l’interrogation sur l’œuvre. Est-ce que l’œuvre ne peut pas être aussi un mode de vie ? »

 

©Christophe Urbain

« On n’a jamais fait nos projets, Hugues et moi, sans qu’il y ait un récit. On raconte une histoire. A deux. Dès le début, il y avait toujours du texte, des poèmes, avec les œuvres plastiques. » Hugues relève : « On est arrivés ici par un livre… » France complète : « Cette vallée était une fiction. Complètement abandonnée… » Hugues développe : « On avait 33 ans, on a découvert le lieu ici. Je n’ai pas trouvé d’autre idée à proposer au propriétaire – qu’on ne connaissait pas – qu’une œuvre. Un an et demi après, nous avons transmis au baron de Dietrich un livre unique, relié plein cuir, qui racontait l’histoire de lieux qui tombent à l’abandon et attendent quelqu’un pour les reprendre ; il comportait des pages blanches à la fin, comme pour dire : la fin de l’histoire, c’est vous qui l’écrivez… Il a dit que c’était son livre. Il nous a cédé le terrain.»

©Christophe Urbain

Siptrott est un nom d’origine nordique, avec ses trois t fascinants. « Dans l’étymologie qu’on m’a donnée, révèle Hugues, il y a le marcheur d’endurance, Siptrotter. C’est quelqu’un qui marche, qui va, vers un but. Et j’ai vécu cela toute ma vie : il faut avancer, au trot. Ces trois T sont là fixés à ce même comportement monolithique : tu commandes, tu travailles et tu achèves. C’est comme ça. » La sicilienne France est moins linéaire : « Dans mon comportement, mon caractère, ma manière excessive de faire, il y a toujours quelque chose en trop. Je ne sais pas quoi en faire. Si tu m’enlèves mon trop, je suis moins que rien. Le trop me caractérise.

©Christophe Urbain

 

©Christophe Urbain

« Notre projet était de travailler ici dans ce lieu et de concourir pour toutes les choses qu’on a faites. » Ici comme ailleurs. « On a siptrotté », résume France.  Une belle façon d’habiter l’existence à deux, de tisser leur histoire, leur œuvre, leur toile, avec la volonté de suivre un chemin de terre, jusqu’au bout.

 

Par Jean Hansmaennel

Mise en scène: Roland Anstett

Photos: Christophe Urbain

 

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