Stephan Balkenhol & Hager Group : La force du taureau

Stephan Balkenhol se livre volontiers à la séance de pause pour Zut dans son atelier, à Meisenthal

Depuis son installation en 2016 sur le parvis de l’Hager Forum, à Obernai, l’œuvre de Stephan Balkenhol Der Mann auf Stier fait sensation. Son déplacement à Strasbourg, place d’Austerlitz, constitue l’un des événements de L’Industrie Magnifique. Rencontre avec l’artiste allemand, chez lui, à Meisenthal.

N’y voyons aucune symbolique particulière, mais se rendre un Vendredi Saint, jour férié, dans la Moselle voisine pour y rencontrer un artiste allemand, qui a élu résidence en France, procure un sentiment étrangement plaisant. L’hiver ne veut plus se terminer, et pourtant l’impression ici est automnale, avec des tonalités naturelles ocres. Il faut croire qu’à Meisenthal les saisons n’ont pas de prise. La maison de Stephan Balkenhol, elle aussi, est hors temps ; elle est surtout hors catégorie, entre châtelet et chapelle de campagne, elle embrasse l’immensité de la nature environnante en mode miniature. Ça n’est pas tant qu’elle serait petite, mais avec sa tourelle d’angle, elle emprunte une forme qui la dépasse, comme la version réduite de quelque chose de plus grand qu’elle.

Nous pénétrons par le portail ouvert, l’artiste a accepté de nous rencontrer à la demande de son mécène, l’entreprise Hager, fleuron de l’industrie alsacienne, qui lui a commandé Der Mann auf Stier pour orner le parvis de son Forum, à Obernai. On le sait en famille ce jour-là, il termine son déjeuner avant de nous ouvrir les portes de son grand atelier, situé dans une maison attenante. L’une de ses sculptures en cire trône au cœur d’un espace d’une grande sobriété. Tout au long de l’entretien, nous ne cesserons de la regarder comme pour mieux y déceler l’intention plastique d’un artiste à la renommée internationale qui nous est familier depuis l’installation de son Homme-Girafe en 2006 sur le parvis d’Arte, dans le quartier européen à Strasbourg. Une œuvre qui emprunte aux Métamorphoses d’Ovide autant qu’à l’enfance de chacun, et alimente aujourd’hui l’imaginaire de bien des Strasbourgeois. D’emblée, on sent que Stephan n’aime pas tant l’exercice de l’entretien ; il s’y livre de bonne grâce, mais on le sent, derrière les cigarettes qu’il enchaîne à une vitesse folle, plutôt enclin à se cacher quelque part plutôt qu’à répondre à nos questions. Avec une petite pointe de malice, on l’invite à la discussion en mentionnant Ulrich Rückriem, dont il a été l’assistant à l’époque où il étudiait à l’école des Beaux-Arts de Hambourg à la fin des années 70. On s’étonne du fait que son mentor fût plutôt adepte d’une approche minimaliste. « Rückriem appartient à la génération d’avant, nous rappelle Stephan, il a débuté par un apprentissage de tailleur de pierre à la cathédrale de Cologne. Comme tout le monde, il a commencé par le figuratif avant de passer à l’abstraction, puis à l’art conceptuel, sous l’influence des artistes américains dans les années 60. » Stephan nous avoue que lui-même s’est inscrit un temps dans une démarche voisine avant de prendre conscience très vite que ça n’était pas pour lui. C’est ce qu’il tire comme leçon du travail de son ancien mentor : même dans cette réponse européenne au minimalisme, « l’homme reste présent, ne serait-ce qu’en tant que spectateur ».

Dans l’atelier de Stephan, des petites sculptures attirent notre regard partout : “Dans tout art, l’homme reste le thème central”, nous affirme l’artiste.

À la fin des années 70, la rupture se situe avec le retour à la figuration. « À l’époque de mes études à Hambourg, il ne fallait pas aller vers la représentation. Comme artiste on aime ce qui est interdit, j’ai donc entamé des recherches sur l’abandon du figuratif au XXe, puis j’ai recommencé à faire des têtes, mais sans diffuser de message particulier. Mes figures étaient représentées telles quelles. » L’idée nous semble importante, il la précise : « Dans le cadre d’une exposition, nous sommes au contact d’une œuvre, elle nous met en valeur nous-mêmes en tant que spectateur. Dans tout art, l’homme reste le thème central, même s’il n’est pas l’objet d’attention ou de figuration. »

Le propos fait tilt dans notre esprit, et après un bref coup d’œil à sa sculpture en cours de réalisation, nous prenons conscience d’une chose essentielle : dans l’inexpressivité affichée de ses figures, il reste ce regard insistant porté dans notre direction. « Oui, quelqu’un a dit un jour que mes sculptures étaient un mélange entre miroir et projection. En effet, soit on se regarde soi-même, soit on projette quelque chose de nous dans l’intention de la figure représentée. Alors, on suit le regard de la sculpture… » Les choses se clarifient : nous regardons une œuvre qui nous regarde en retour. Avec une particularité cependant : ce qu’elle regarde précisément nous dépasse ; elle regarde au-delà de nous, loin au dessus, loin derrière. « Oui, avec des effets de ricochets, comme un billard », précise-t-il en riant.

La destination hasardeuse de ce regard entretient la part de mystère qu’on attribue à ses œuvres. Derrière une nouvelle cigarette, il acquiesce. « Oui, ce mystère est quelque chose d’important pour moi. Ce que je cherche à exprimer ne constitue pas une réponse, mais bien une question. Le spectateur est invité à apporter sa propre réponse à la question qui se pose pour lui. »

Des objets et des images à foison : l’intimité de l’artiste se révèle à nous de manière troublante.

Quand on écarte la notion de réalisme, il insiste sur le fait de s’inscrire tout de même dans une démarche « réaliste, éloignée cependant de toute forme de naturalisme. » Il nous rappelle combien les artistes de sa génération avaient tenté de s’attacher à des formes plus anciennes, avec cette croyance très marquée dans une forme de « progrès qui permettait à l’art d’avancer vers l’autonomie ou la clarification ». C’est son cas, avec la pratique de la sculpture sur bois, inspirée de l’époque médiévale. Est-ce sa manière à lui d’entretenir un rapport physique à l’œuvre ? « Le bois me permet d’accéder à une forme de liberté, ça me rend indépendant par rapport à ma propre pratique artistique, contrairement au bronze qui, de la sculpture en cire à la forme finale, nécessite toute une logistique. Pour une sculpture en bois, je suis entièrement maître de mes propres décisions : je commence et je poursuis quand je veux, que ce soit le soir ou le matin. » Par rapport à ce matériau, il nous évoque un « mouvement naturel, tout comme le dessin ». Ce qui paraît étonnant, c’est que même dans ses bronzes on retrouve les aspérités propres à son travail sur bois. Il bougonne un peu, mais admet la chose : « Oui, c’est lié au fait que mon approche est double : la sculpture d’une part et l’art plastique d’autre part. Pour la sculpture sur bois j’enlève, mais quand je travaille la cire, l’argile ou le plâtre, je pars de rien, j’ajoute au fur et à mesure de la matière. » On jette un coup d’œil aux œuvres de taille réduite qui se trouvent éparpillées dans son atelier comme des éléments de décor, et on constate, qu’elles soient en bois ou en cire, cette signature commune les identifie. Elles sont toutes marquées d’un même geste. « Oui, à un moment je finis par enlever aussi, je taille dans la matière ; les sculptures en portent les traces… »

L’œuvre Der Mann auf Stier retrouvera sa place à l’Hager Forum à l’issue de L’Industrie Magnifique

Ici, nulle présence animale, et pourtant l’on sait combien l’artiste s’attache depuis des années à associer l’homme à l’animal, comme c’est le cas avec Der Mann auf Stier d’Obernai, quitte parfois à les fondre en un comme pour l’Homme-Girafe. En appuyant avec vigueur sur son briquet pour s’allumer une énième cigarette, il nous avoue que la chose est « complexe » parce qu’il s’agit de savoir de quoi on parle : est-ce l’homme que l’on envisage dans sa propre animalité, l’homme comme esprit, quel homme en définitive ? La réponse se fait au cas par cas. « Un dialogue se met en place entre l’homme et la nature », avance-t-il comme pour botter en touche. On lui signale que dans le cas du Mann auf Stier, ce dialogue est particulier : l’homme est juché à l’envers sur le taureau, le dialogue ne semble pas se faire, même si cette position unit de fait l’homme à l’animal, les deux étant ancrés avec force dans un socle qui impressionne par sa dimension plastique dense et tourmentée. « Le taureau représente la force, il est plein de vitalité. L’homme prend de fait la même direction que l’animal, il utilise sa force, mais il se situe dans une contradiction puisqu’il est positionné à l’envers. Et en même temps, il relativise la brutalité contenue dans la force du taureau. » Pour lui, la présence de cet homme dans cette étrange posture, « humanise cette force animale, lui donne un sentiment d’apaisement, loin de toute confrontation. »

Lui, qui envisage des relations stimulantes entre la sculpture et son installation dans l’espace public, comment envisage-t-il le déplacement de sa sculpture à un autre endroit que le parvis de l’Hager Forum pour lequel elle a été conçue ? « Dans le cas d’une installation dans l’espace public, la moitié de l’œuvre est constitué par son environnement. Le mariage se fait dans de bonnes conditions si l’œuvre enrichit cet environnement, et vice versa. Cet espace du Forum avec son toit m’a beaucoup inspiré. » On croit comprendre qu’il émet à demi-mot quelque réticence à ce déménagement, fusse-t-il ponctuel. « Non non, cherche-t-il à se convaincre lui-même, l’œuvre sera très bien sur cette place à Strasbourg. » Avant d’ajouter dans un éclat de rire, en trahissant son sentiment véritable avec la franchise qui le caractérise : « De toute façon, ça n’est que pour 10 jours, non ? Alors tout va bien ! »

Stephan Balkenhol dans son atelier à Meisenthal photo : Henri Vogt

Un seul être vous manque

Hager Group vit une relation fusionnelle à son « taureau ». Entretien avec Daniel Hager, président du Directoire.

La présence de Hager Group à L’Industrie Magnifique a-t-elle constitué une évidence ?
La réponse est clairement “oui”. Depuis le début de l’entreprise, nous avons toujours cherché à travailler avec des artistes afin de donner une réelle dimension esthétique à ce que nous faisions. Cet amour de l’art s’est manifesté par des acquisitions très tôt d’œuvres d’Anton Stankowski et de Karl Duschek [deux designers graphiques allemands de renommée internationale, ndlr] avec lesquels nous avions travaillé. Mon père [Oswald Hager, ndlr] et mon oncle [Hermann] ont toujours manifesté leur attachement pour l’art en achetant des lithographies de Miró ou de Georges Laporte, entre autres artistes. Très tôt, au sein de la famille, nous avons acquis des œuvres de Stephan Balkenhol, un artiste qui nous touche par son approche particulière de la matière brute, le bois.

La relation existait donc avant l’acquisition de Der Mann auf Stier.
Oui, si bien qu’au moment où nous avons cherché à « peupler » le parvis du Forum nous avons pensé à lui. Nous ne le connaissions pas personnellement, je l’ai contacté pour voir s’il était intéressé. Il est venu sur place à deux reprises pour visiter le site et l’usine. Je lui ai demandé de laisser libre cours à son inspiration. Lors de sa troisième venue, il m’a présenté des esquisses de Der Mann auf Stier.

Avec ce taureau ancré dans un socle impressionnant.
Bien sûr, le taureau m’a interpellé, de même que cet homme juché à l’envers. Mais je me suis fait ma propre explication : la dimension européenne du taureau qui apparaît dans la mythologie à différents moments, les notions de puissance et de croissance. J’y vois aussi du courage, celui qui s’exprime dans cette manière de s’asseoir sur l’animal. Même si cette œuvre est extrêmement figurative, elle s’ouvre à bon nombre d’interprétations.

L’œuvre en soi est assez souriante, mais peut-on voir dans le regard du taureau une petite pointe de mélancolie.
Je n’ai jamais vu cette mélancolie, mais comme dit : les interprétations sont multiples. En tout cas, ce regard ne révèle pas de la mélancolie du patron. [Rires]

Vous auriez pu commander une autre œuvre, mais c’est bien celle-là que vous avez choisi d’exposer à Strasbourg.
Effectivement, nous nous sommes posés la question de construire une œuvre, mais nous sommes revenus à l’œuvre de Balkenhol dans la mesure où elle avait fait parler d’elle au sein de l’entreprise. Nous en avons beaucoup discuté avec les collaborateurs, mais aussi avec les clients et les partenaires. Ce taureau tient aujourd’hui une place spéciale : l’Hager Forum, lieu de rencontres et d’échanges, sans son taureau ne serait plus le Forum. Nous aurons l’occasion de nous en rendre compte durant sa période d’absence à l’occasion de son déplacement à Strasbourg. Ce vide fera œuvre à part entière. Par contre, l’idée que ce taureau puisse voyager et faire parler de lui en d’autres lieux, auprès d’autres personnes, m’enchante.

Par Emmanuel Abela et Lisa Laroche – Photos : Henri Vogt

Hager Group
132, boulevard de l’Europe  à Obernai

Daniel Hager nous donne sa propre interprétation de l’œuvre de Stephan Balkenhol, Der Mann auf Stier : le courage notamment.

La figuration

Tout un pan de l’humanité ne s’est pas posée la question de la figuration, tant celle-ci semblait naturelle : il s’agissait de représenter le monde sensible comme on le percevait. De manière parfois stylisée ou symbolique, mais avec la vocation de dire la chose, que ce soit directement ou indirectement. On ne s’épanchera pas sur ce mouvement singulier de la pensée qui a conduit les artistes à s’approcher de formes abstraites, dans les détails de leurs œuvres, avant de s’y adonner ouvertement dans les années 20 avec Kasimir Malevitch, Vassily Kandinsky ou Piet Mondrian, comme si rien ne pouvait plus les empêcher, mais l’abstraction a fini par s’imposer au point de devenir l’art dominant des décennies durant. Exit la figuration, jugée comme l’art de l’apparence et réservée à la photo et au cinéma, au profit d’un art, expression d’une dimension affective, naturelle et spontanée : l’art abstrait sous toutes ses formes, géométrique, expressionniste, minimaliste ou conceptuelle. La résistance se fait de manière isolée après-Guerre, avec Giacometti ou d’autres, mais des années 60 l’on voit renaître la figure, de manière détournée dans le pop art et ses déclinaisons, ne serait-ce que par la présence physique des artistes eux-mêmes dans le cadre des happenings, mais aussi de manière plus étonnante dans la peinture et la sculpture, en Allemagne notamment, avec ce lien cyclique et singulier qui par-delà l’expressionniste renoue avec des pratiques médiévales inspirées de la gravure sur bois et de la taille de la pierre. Fallait-il aller à l’encontre des modèles dominants, abstraits, devenus sclérosés, ou finalement la représentation reprenait-elle simplement ses droits comme une évidence formelle ? En l’absence actuelle de « linéarité », comme semble le regretter Stephan Balkenhol, la lisibilité des intentions se fait plus flou. Quoi qu’il en soit, un mouvement presque irrépressible a ramené bon nombre d’artistes à s’attacher à ces formes si familières dans la pratique artistique : des femmes, des hommes, des animaux, dans des environnements plus ou moins identifiés. Un peu comme si ce passage presque obligé de l’art, si révélateur de ce que nous sommes au final, nous situait obligatoirement dans l’évolution visuelle de notre temps.

Par Emmanuel Abela

Le by Alexandre Zebdi dans la catégorie CULTURE, Exposition, Rencontre, STRASBOURG

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