Tarkovski à bras-le-corps

Simon Delétang © Pascal Bastien

Le metteur en scène Simon Delétang ouvre le tombeau d’une icône, Andreï Tarkovski, et exhibe Le Corps du poète pour en extraire la substantifique moelle. Rencontre.

Stanislas Nordey co-signait l’an dernier une pièce sur Fassbinder. Est-ce que le cinéma infuse le théâtre contemporain ?
Pas mal de metteurs en scène s’emparent du langage cinématographique, notamment celui de Rohmer. Tarkovski est pour moi tellement plus un poète, un peintre, quelqu’un qui a marqué l’histoire de l’art, que je mets plutôt en avant la place de l’artiste créateur avec son œuvre et son combat pour la réaliser. C’est pour ça qu’il n’y a aucune image de film ou de rapport à la vidéo dans le spectacle. Évidemment, les grands cinéastes inspirent les metteurs en scène. Je suis très sensible aux œuvres de David Lynch, David Cronenberg et Lars von Trier – une lignée avec Tarkovski que j’ai découverte au fur et à mesure –, à un cinéma d’auteur qui cherche à faire du film une œuvre d’art. Je fais souvent des montages de textes, alors forcément il y a quelque chose de cinématographique dans le travail d’écriture : comment on passe d’une scène à l’autre ? C’est quoi faire des fondus enchaînés au théâtre ? Est-ce qu’on peut faire des champs-contrechamps ? Mais je ne pense pas être influencé esthétiquement et n’ai pas le fantasme de faire moi-même des films. Parfois on a envie de dire à des camarades metteurs en scène, qui finissent par passer à la réalisation : « Vas-y, fais un film plutôt que de mettre des images partout et de ne plus savoir quoi faire avec les acteurs présents sur scène ! » Mais je trouve ça intéressant que ces deux expressions soient poreuses.

Vous mentionnez Lynch… Vos pièces précédentes étaient assez violentes, dans celle-là, comme dans les films de Tarkovski, vous êtes en quête de beauté. Cette beauté passe-t-elle par la violence ?
Il y a des textes qui m’ont fracassé et j’avais besoin de transmettre cet effroi au spectateur. Dans les films, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau qu’un plan sur la nature ou sur un visage apaisé après une scène extrêmement dure. J’ai souvent cherché à contrebalancer la violence visuelle par une extrême douceur musicale, c’est à dire de chercher toujours ce contraste entre une musique magnifique d’Arvo Pärt et un meurtre l’instant d’après. Cette tension produit quelque chose pour le spectateur. Ce spectacle sur Tarkovski c’est un des plus intimes, une chose que pour l’instant je réservais à mon jardin secret. Une chose qui m’accompagne, mais que je ne traduisais pas dans mon travail de manière frontale. Je ne me suis pas totalement adouci, mais je pense que j’ai moins besoin d’aller secouer le spectateur. Je préfère interpeller son intelligence, son émotion, plutôt que d’aller chercher du côté du choc et de la provocation.

Entend-on Arvo Pärt dans Le Corps du poète ?
Absolument. Par rapport à l’écriture musicale, à la recherche du sacré et au goût du silence, il y a lien qui était pour moi assez évident. Arvo Pärt surgit parce que ses morceaux prennent l’âme et l’élèvent. J’ai vraiment fait attention à une identité musicale proche de l’univers de Tarkovski, tout en cherchant à ne pas uniquement utiliser les œuvres que lui a citées dans ses films.

Dans Le Temps scellé, Tarkovski affirme : « Un artiste ne peut exprimer l’idéal moral de son temps s’il ne touche pas à ses plaies les plus sanglantes (…) » Vous dites que votre spectacle réagit à l’air du temps : quel idéal tentez-vous d’exprimer ?
Le sien avant tout, dans une société de plus en plus matérialiste, en perte de repères éthiques, philosophiques ou moraux. Même spirituels, puisqu’il a ce rapport très présent à la foi. En tant qu’athée profond, je peux saisir sa manière de s’y raccrocher, en exil, pour donner un sens à son existence. J’y vois aussi simplement le fait de tout artiste qui a une foi créatrice.

L’air du temps artistique est saturé de nouvelles esthétiques : vidéo, chaos, défiance vis à vis du metteur en scène solitaire, recrudescence du collectif. On n’a eu de cesse, en répétition, de retravailler le texte [avec Julien Gaillard, l’auteur, ndlr] mais pour moi ce n’est pas de l’écriture au plateau. Il y a une tête parce qu’il y a un vrai travail de conception. J’ai l’exigence idéaliste de trouver la qualité partout. Il y a des analogies avec Tarkovski, sans avoir la prétention de m’y comparer. Tout ce qu’il a défendu lui dans son travail ou dans son Journal me touche, et je me dis qu’on est qu’à dix pour cent de son intransigeance, du sacrifice qu’il a pu s’imposer dans sa vie. Mais je ne suis pas pour la souffrance dans le travail. On peut trouver des choses dans la bienveillance, même si Tarkovski dit que si on est joyeux c’est qu’on ne comprend pas le monde. Je ne vais pas aussi loin, je suis capable d’apprécier la vie ! En tout cas, il y a une forme de retour à l’essentiel : poser des questions sur l’art. L’art, ce n’est pas la culture, c’est quelque chose de plus haut, mais qui ne doit pas être moins accessible. Là se trouve ma quête.

Comment cela se traduit quand on veut parler d’un auteur relativement complexe comme Tarkovski ?
C’est le pari du spectacle. Il y a pas mal de références tirées des films, mais les acteurs sont très vigilants avec moi. Le montage est fait de telle sorte qu’il y a des interviews de Tarkovski parlant de son travail, des scènes de film qu’il explique et problématise après. C’est un spectacle sur un artiste qui nous livre la quintessence de la pensée de son travail. Cela met la barre assez haut sur l’énonciation de cette pensée, mais en même temps elle est totalement audible, ce n’est pas quelqu’un qui s’exprime par métaphore. Le spectacle est spectaculaire. Ce n’est pas un Tarkovski dépressif à une table qui explique son cinéma à un journaliste, cela se passe dans un décor inspiré d’un de ses films et ça bouge ! Le spectacle est la mise au tombeau d’un artiste. Malgré tout, il est très vivant.

Simon Delétang © Pascal Bastien

Propos recueillis par Antoine Ponza

TARKOVSKY, LE CORPS DU POÈTE, pièce de théâtre les 19, 20, 21, 22, 23, 25, 26, 27, 28 et 29 septembre
Espace Grüber au TNS, à Strasbourg
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JEU-CONCOURS !

Le TNS et Zut ! mettent 2×2 places en jeu pour la première représentation du Corps du poète, le mardi 19 septembre à 20h, à l’Espace Grüber. Pour tenter votre chance, il vous suffit de citer l’un des ouvrages de Tarkovski mentionnés dans l’interview de Simon Delétang, en donnant vos noms et prénoms, à contact[@]chicmedias.com (enlever les [], c’est pour pas que les robots nous reconnaissent) 

Le by Zut alors dans la catégorie CULTURE, Théâtre

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