Tricky en concert à Strasbourg : Speed of Life

Sa vie à Berlin conduit Tricky à une forme d’apaisement. Non sans oublier les turpitudes d’une vie tourmentée. À l’occasion d’une tournée qui passe par Strasbourg, il nous livre un sentiment fort : sa jeunesse retrouvée.

Ceux qui ont jugé Tricky sur le déclin en sont pour leur frais. Dès les premières mesures de son dernier album, il fait taire toute réserve hasardeuse. Le titre Ununiform nous l’indique : ce disque est protéiforme, comme démultiplié à l’infini. À le voir assis sur son canapé, le génie bristolien révèle de lui-même quelque chose d’assagi, lui le tourmenté, lui le sanguin qui ne trouvait l’asile que dans la musique. Alors, justement, comment en arrive-t-il à se renouveler ainsi, de disque en disque, sans posture aucune ? « Tout le monde change constamment. Vous gardez du passé l’ensemble de vos souvenirs, mais chaque nouvelle chose apprise vous amène à grandir encore et encore. Les dernières années, j’ai rencontré quelques difficultés qui faisaient peser sur moi une pression supérieure à celle que j’ai connue à l’époque de mes premiers enregistrements. À tel point que j’ai fortement pensé à ma mère. » On sent de la charge affective derrière l’allusion à cette mère, Maxine Quaye, décédée trop jeune, suicidée après le départ du père, alors que le petit Adrian – le prénom de Tricky – n’a que 4 ans. Il poursuit avec une pointe de gravité. « Notre présence s’apparente à un séjour, vous savez. » Quand pour tenter de détendre l’atmosphère, on lui signale que c’est son treizième album et qu’il pourrait se montrer superstitieux, il nous signale qu’au contraire le 13 constitue son nombre fétiche. Retour à la famille : « C’était le numéro de l’adresse de ma grand-mère. Une maison importante pour toute la famille ! » Et pour cause, « tout le monde y est né », nous précise-t-il. « Depuis la disparition de ma grand-mère, on se voit beaucoup moins les uns les autres… »

On constate le poids de sa famille qui l’amène à s’interroger sur ses filiations propres. Récemment, il a appris que son grand-père était lui-même l’un des pionniers du soundsystem à Bristol : DJ Tarzan The High Priest. Une information dont la confirmation l’inscrit de manière troublante dans la longue histoire de la ville et les relations musicales nées des échanges outre-Atlantiques, via les dockers qui rapportaient les précieuses galettes vinyliques des îles. Quand on sait l’importance du reggae et du dub dans la culture trip-hop, on mesure le choc d’une telle découverte sur cet être en quête permanente d’identité et de racines. Après, loin de lui l’envie de revisiter uniquement le passé. Son album en témoigne, le retour aux sources passe par une approche terrienne qui part d’un blues repensé dans une forme séminale acoustique, d’un ragga décharné ou de la soul la plus vibrante pour s’élever vers des sphères hautement électroniques. À quoi, il rajoute ce qui fait le fondement de son immense culture hip-hop. Le résultat : une matière urbaine brute, sans rémission possible. Qu’on vienne le chercher, il est déjà parti vers un ailleurs qui ne nous laisse nulle occasion de le rattraper.

Sa présence à Berlin explique-t-elle certains de ses virages futuristes – on pense indirectement à The Idiot d’Iggy Pop ou à la trilogie berlinoise de Bowie ? « Quand je suis à Londres, j’ai tendance à m’exciter, Berlin est calme, nous répond-il de manière surprenante, des grands parcs, du vert partout, si bien que quand tu regardes par la fenêtre tu te crois en pleine forêt. Je crois que c’est mieux pour la tête. » Dans la capitale allemande, nouvelle ville d’adoption, il mène une vie saine. « Berlin est facile, Berlin est simple. Ils ne sont pas en train de parler fric tout le temps ; ils te donnent le sentiment que tu es la seule personne qui compte. Et puis, tout est pensé pour les gamins. Contrairement à Londres, on pense famille, on y exprime le sens du partage. » Songeur, il rajoute : « Tu y croises sans cesse un gars en train de faire du shopping avec ses mômes. » On en déduit que la quiétude apparente lui permet d’intérioriser davantage et de chercher plus loin dans les tréfonds de sa psyché. Et d’avancer de manière plus apaisée. Une chose amusante cependant : on lui signale qu’il lui a fallu bien du temps pour enregistrer à nouveau avec Martina Topley-Bird, son ex-compagne. Il rit : « Ça n’est pas mon choix, mais le sien ! » Les relations entre les deux ex-amants magnifiques n’ont pas l’air aisées – « Martina est du genre agressive ! » –, même s’il admet que l’idée de retravailler avec elle fait son chemin. Quand on insiste un peu sur la voix de la divine Martina, il rit à nouveau : « Ma fille est meilleure ! Elle a 21 ans, à elle de faire son chemin. »

Certaines chansons ont été produites en Russie – le flow en russe rajoute à l’ambiance after-punk glaçante de certaines compositions –, mais on ne résiste pas à l’envie de l’interroger sur la France. Même s’il adore le français – « french is beautiful ! » –, ses connaissances de la langue se limitent à des mots jugés comme ses préférés : « Un petit peu, ça va, bonsoir, bonne nuit ou attends » – comme on le constate, de quoi amorcer de belles conversation ! Ça ne l’empêche pas de livrer une vision assez sévère : « La situation est difficile pour les artistes français, Paris n’aime pas la nouveauté ! » En cherchant un peu, il nous cite une exception, Daft Punk, et s’attache à quelques rappeurs français, dont Sefyu. Après réflexion, il nous avoue aimer Brigitte Fontaine. À cette différence près, qu’il est moins fou qu’elle – on lui souhaite, en tout cas ! Une fois qu’il nous a rassuré sur sa santé mentale, il insiste sur la chance de pouvoir s’adresser aux jeunes générations. « Quand je vois tous ces jeunes gens à mes concerts, je trouve ça dingue ! », dit-il non sans une grande fierté. « Il t’arrive de croiser des personnes de ton âge [50 ans en janvier prochain, ndlr], ils ont l’air vieux… Moi, tu vois, je me sens comme un gamin ! » En un mot : neuf, à nouveau !

Par Pauline Joerger et Emmanuel Abela

TRICKY, en concert le 16 décembre à la Laiterie, à Strasbourg
www.artefact.org

 

Le by Emmanuel Abela dans la catégorie Non classé

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