Intuition sensible

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Après avoir croisé Mickaël Labbé sur diverses scènes au sein d’Original Folks, Roméo & Sarah ou plus récemment BangBangCockCock, il nous revient avec son projet solo désormais augmenté : Unfair To Facts et un premier EP sous le bras : Phenomenon/Noumenon tout droit sorti de la maison Herzfeld. Trois titres très aboutis entre électronique froide et nappes de guitares aux mélodies sensibles portant une voix plus assurée. Questions à un artiste complet guidé par la philosophie, mais aussi inspiré par Bradford Cox (Deerhunter, Atlas Sound) et Spacemen 3.

Zut ! : Le projet Unfair To Facts existe depuis longtemps, pourquoi avoir mis autant de temps à sortir cet EP ?
Mickaël Labbé : Il est vrai que Unfair to Facts existe depuis quelques années maintenant et le fait que le single ne sorte que maintenant est à la fois lié au fait que j’ai eu besoin de temps pour mûrir mon projet et à la manière dont fonctionne le label Herzfeld. Produire des disques est quelque chose qui prend du temps, notamment quand l’ensemble des charges ne repose que sur quelques épaules (je pense en particulier à l’enregistrement et au mix qui sont assurés par Vincent Robert de Electric Electric) et que le mode de « fabrication » est majoritairement « artisanal », pour dire les choses ainsi.

Zut ! : Pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu revenir sur les débuts d’Unfair to Facts ?
M.L. :
Unfair to Facts est né de mon envie d’avoir un projet à moi, un projet qui puisse être le reflet de mes aspirations et de mes influences en musique. J’ai découvert des moyens techniques dont j’ai pu faire des moyens d’expression (les effets sur la guitare, les samplers, la reverb’ sur la voix) et qui m’ont progressivement permis de développer quelque chose de singulier que je me sentais en mesure d’assumer. J’ai commencé tout seul dans mon coin, puis j’ai proposé à Roméo [Roméo & Sarah, ndlr.] de se joindre à moi. Nous avons ensuite été rejoints par Adrien [Adrien Moerlen, gourou derrière le groupe BangBangCockCock, ndlr.] et Anne [Anne Ahlers, chanteuse de BangBangCockCock, ndlr.] pour les concerts les plus récents.

Zut ! : Pourquoi avoir eu besoin de créer ce projet solo alors que tu faisais déjà partie de nombreux groupes : Original Folks, Roméo & Sarah, BangBangCockCock ?
M.L. :
En effet, j’ai eu la chance de jouer dans de nombreux groupes dans lesquels j’ai pu m’épanouir musicalement et rencontrer des personnes de grand talent, toutes très différentes, mais qui ont en commun de posséder un génie bien plus « naturel » que le mien. En même temps que les capacités naturelles de personnes aussi douées ont pu représenter quelque chose d’un peu écrasant pour moi, leur regard bienveillant m’a permis de prendre progressivement confiance en moi et de développer quelque chose de plus personnel. Si Unfair to Facts est bien mon propre projet, je ne l’ai jamais considéré comme d’une importance plus fondamentale que les autres projets dans lesquels je suis engagé. J’ai de toute façon absolument besoin de me sentir totalement impliqué dans un groupe – même si je n’en suis pas le leader -, pour pouvoir y participer. Cela a été le cas dans tous les projets que tu mentionnes. C’est en même temps mon côté désespérément narcissique…

Zut ! : On sent beaucoup de travail sur la production, mais aussi sur la voix. On te sent plus sûr de toi…
M.L. :
En regard de ce que je viens répondre aux questions précédentes, il est absolument clair que j’ai eu besoin de temps pour que quelque chose se débloque, que quelque chose se résorbe en moi afin de pouvoir accepter le fait de me confronter au jugement des autres. La découverte d’un son et de moyens techniques utilisés sans aucun complexe – accepter par exemple que mettre de la reverb’ partout, ce n’est pas nécessairement cacher des imperfections, mais aussi faire des choix esthétiques -, ont eu une part importante dans un tel processus. La question de l’acceptation de ma voix a également été le fruit de longues négociations avec moi-même… C’est une manière tellement brutale de s’exposer que de chanter, une sorte de mise en cause de soi, quelque chose qui n’allait absolument pas de soi en ce qui me concerne. Faire ce disque, c’est donc une sorte de conquête. J’ai dû me défaire d’un certain fantasme idéalisé de perfection poussé jusqu’au handicap pour réaliser que mes fragilités ou mes hésitations étaient en quelque sorte constitutives de ce que j’étais en mesure de proposer, et qui est un reflet de ma vulnérabilité.

Zut ! : Composer seul, c’est une manière assez particulière d’avancer. Comment as-tu travaillé sur tes chansons ? As-tu un process de création défini ou plutôt chaotique ?
M.L. :
C’est plutôt une sorte de chaos domestiqué ! Je pars le plus souvent d’un élément musical bien particulier, que ce soit une ligne de basse ou une texture de guitare (en tous les cas quelque chose de très répétitif qui tourne en boucle), puis je me mets à chercher des mélodies et des paroles. Au fond, tout part souvent d’un bout de phrase glané ici ou là et qui me trotte dans la tête. Les paroles sont ainsi constituées par une sorte d’assemblage surréaliste issu de ces bouts de phrases un peu « nomades ». Par exemple, dans le morceau Jessica, la phrase « Objects in the mirror seem closer than they appear » provient d’une inscription, retranscrite de manière inexacte, sur le rétroviseur d’une voiture de location aux Etats-Unis. Le tout se compose ensuite selon des règles que je ne pourrais pas vraiment formaliser.

Zut ! : Sur What Brings Me More Violently to Life, on entend une voix féminine, qui est-ce ? Avais-tu, quand bien même, besoin de t’entourer pour sortir ces chansons ?
M.L. : C’est la voix magnifique d’Anne. Adrien et moi avions l’envie de faire chanter à Anne des choses plus douces qui puissent être une sorte d’écrin sur lequel elle pourrait poser son timbre de voix si particulier et si beau. Cela n’a pas toujours été possible dans BangBang ou dans les Crocodiles. L’idée était donc vraiment de lui « offrir » cette sorte de moment où tout serait fait pour mettre sa voix en valeur. Quant à la question relative au besoin de m’entourer, je répondrai que cela m’est absolument nécessaire. Mon univers m’apparaît bien trop limité et j’ai besoin d’idées neuves. Ma complicité avec Roméo a été décisive pour Unfair to Facts, sans ses encouragements et ses propositions, je ne crois pas que ce que disque aurait vu le jour.

Zut ! : Unfair To Facts, Phenomenon / Noumenon, tout cela a une connotation très philosophique, pourquoi ce besoin de lier la musique à des concepts ?
M.L. :
C’est au fond une question qui consisterait à me demander pourquoi je suis ce que je suis…Je ne crois pas du tout à une musique intellectualiste et je n’ai aucune envie de faire passer une quelconque sorte de message dans ma musique. Il y a assez d’abrutis pour se croire autorisés à dire aux autres ce qu’ils doivent penser, je ne vais pas en rajouter, surtout pas en faisant de la musique d’ailleurs. Je suis simplement professeur et chercheur en philosophie, c’est mon métier et mon activité la plus quotidienne en même temps que ma passion la plus profonde depuis plus de dix ans. Le fait que cela se reflète dans mon musique relève certainement de beaucoup de raisons différentes, notamment esthétiques en ce qui me concerne. « Unfair to Facts » fait partie de ces expressions glanées au fil de mes lectures – il s’agit en l’occurrence du titre d’un article écrit par le philosophe John Langshaw Austin -, mais également d’une expression figurant dans les merveilleux entretiens du peintre Francis Bacon avec David Sylvester. J’ai choisi ce nom parce que je le trouvais beau et qu’il avait à mes yeux tout un tas de résonances poétiques un peu mystérieuses. En même temps, le travail du philosophe, c’est toujours d’une certaine manière de lutter pour la justice envers les faits !

Zut ! : Phénomènes / Noumènes sont des éléments de la philosophie de Kant qui font abstraction de l’intuition sensible, ce qui, pour moi est très éloigné de ta musique, plutôt intuitive et sensible…
M.L. :
Ce n’est pas parfaitement exact, mais je te remercie de noter le côté sensible de ma musique, qu’on qualifie souvent comme quelque chose d’abstrait. L’opposition entre phénomènes et noumènes renvoie plutôt au domaine de la personnalité morale et, si j’ai également choisi ce titre pour des raisons esthétiques, cela renvoyait pour moi plus largement à l’expérience que nous pouvons tous faire de contradictions entre nos exigences sensibles : nos désirs égoïstes, notre être pulsionnel et animal et certaines de nos aspiration à l’idéal : mener une vie justifiée moralement, le désir d’engagement, etc. Dans le cadre du single, le premier titre est Jessica, caricature pleine de tendresse de la futilité d’une créature de boîte de nuit, et se finit sur The Essence of Things, qui exprime clairement l’opposition mentionnée dans le titre du single. Nous sommes ainsi tous à la fois phénomènes et noumènes et cette contradiction peut parfois être source de conflits en nous. En tous les cas, je le ressens parfois fortement !

Zut ! : Ta musique est très référencée, quels artistes, quels livres t’ont influencé pour cet EP ?
M.L. : C’est vrai et j’assume pleinement la question des références. Ma musique n’est pas une création venue de nulle part, elle est toujours le reflet très exact de la manière dont je m’approprie les choses que j’écoute, ainsi que des personnes avec lesquelles je joue. Le projet est né à une époque où je découvrais Bradford Cox (et surtout le premier album d’Atlas sound) ou Panda Bear. Ça a été un véritable choc, une bouffée d’air frais incroyable, et ça m’a donné envie de refaire de la musique par moi-même. Même si je ne me considère pas comme un grand connaisseur en musique ou que je ne suis au final pas particulièrement à l’affût des dernières nouveautés musicales, je me sens contemporain et la musique que j’écoute m’influence très fortement, d’autant plus que j’ai un type d’écoute très obsessionnel. Je suis ainsi un inconditionnel du groupe Spacemen 3, mais également de beaucoup de musique électronique : Efdemin, John Roberts, Glitterbug, Monolake, etc. Sinon, il est clair que des images ou des lectures forment toujours une sorte de milieu esthétique ambiant qui détermine pour une part mes envies musicales. Nos goûts sont certainement ce qui nous définit, bien plus fortement encore que nos opinions ou que nos croyances.

Zut ! : La suite ?
M.L. : Après cette étape importante que représente pour moi la sortie de ce single, j’ai très envie d’enregistrer certaines de mes chansons plus récentes et, surtout, d’en composer de nouvelles pour pouvoir envisager de monter un set pour de futurs concerts !

Le single 3 titres d’Unfair To Facts à acheter sur le site du label Herzfeld, c’est par ici
Herzfeld vous offre par ailleurs, The Essence of Things en téléchargement gratuit

Streamer l’EP sur Soundcloud, c’est par ici

Le by Cécile Becker dans la catégorie CULTURE, Musique, STRASBOURG

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