Un soir de printemps à Entzheim…

Vendredi 16 juin. Après un bon déjeuner sur la ravissante terrasse du Cornichon Masqué, accompagné d’un Pinot Noir nature, servi à température et dévoilant ses subtiles arômes kirchés, je me rends à la vente aux enchères bi-annuelle de vins organisée par l’Hôtel de vente des Notaires à Entzheim.  Cela fait deux décennies que les Notaires Alsaciens ont décidé, à l’instar des Commissaires priseurs en vieille France, d’organiser de telles ventes, dans les domaines aussi diversifiés que l’art, le mobilier, les ouvrages anciens,  ou encore les vins.

Ma dernière vente aux enchères date de moins d’un an et les découvertes qui en avaient résultées m’ont incité à renouveler l’expérience. Aujourd’hui, jour de match, les crampons laissent une autoroute telle une piste d’atterrissage désertée. Merci les footeux et profitons de l’aubaine. Le lieu est aussi improbable qu’impersonnel. Comme dans toutes les salles de ventes où se côtoient cyniquement dans un silence d’hôpital les restes de familles décimées, ultime demeure que les enfants auront trouvé pour dissiper tout malentendu familial, l’on trouve les invendus des dernières enchères, quelques huiles de fermes isolées en fond de vallée et de ravissants lustres à pampilles qui se reflètent dans des miroirs centenaires.

Arrivé sur les lieux à 18h30, peu avant la vente prévue vers 19 heures, la France mène au score, les supporteurs fêteront à la bière, l’Ukraine ne produit que peu de vins. Je déambule entre 227 lots, témoins d’une histoire et d’une provenance que l’on aimerait connaître mais que tout le monde ignore. Comment peut-on acheter des vins que l’on ne connaît pas ? Telle est bien la question que beaucoup de gens se posent, légitimement. Et dont personne n’a la réponse. Ou alors réside- t-elle simplement dans le plaisir de la découverte, l’attrait de l’inconnu et l’espoir d’une pépite d’or liquide au fond de son verre, que l’on proposera ensuite à ses amis, et dont les effluves resteront ancrées à l’aune des moments partagés ensemble.
Discussion à bâtons rompus avec Gilles Mestrallet, sommelier indémodable du restaurant « Au Crocodile »,  l’institution strasbourgeoise revisitée par Philippe Bohrer, chargé des commentaires lors de la vente et disponible pour toute question sur les vins présentés, que l’on peut tranquillement dévorer des yeux avant le début des enchères. Il s’agit souvent de vins anciens, proposés par lots de six bouteilles, dont l’une est présentée sur table. A charge pour l’intéressé de vérifier l’état général des cinq autres : étiquettes, niveau, bouchon. Puis rendez-vous sur place avec Thierry Meyer, personnage haut en couleur, passionné et unanimement considéré comme LE spécialiste des vins d’Alsace avec qui nous échangeons sur la qualité et la diversité des lots.

Déceler des lots qui pourraient ne pas intéresser le public

Les règles de la vente sont simples. Il est fixé une mise à prix pour chaque vin ou chaque lot de vin, dont une photo est projetée sur un écran complétée de commentaires du spécialiste sommelier. Les enchères se succèdent rapidement au vu du nombre important de lots, d’où l’intérêt de rester attentif et réactif. Il existe une règle non écrite et imparable selon laquelle il vaut mieux fixer la mise à prix des lots assez basse afin de provoquer une émulation entre les enchérisseurs.
Pour l’amateur éclairé, dans la longue liste de vins proposés, l’attrait réside dans le fait de déceler les lots qui pourraient ne pas intéresser le public, de par leur état ou la méconnaissance du contenu, voire du cépage. Les grands vins resteront des produits d’appel, des incontournables offerts à la vue des portes-monnaie garnis et ne surprendront ultérieurement les convives crédules que par le prix annoncés de leur acquisition. Il y a là ce soir de grands Bordeaux, de ravissantes dames passionnées, dont l’une habituée des ventes, et quelques messieurs, acheteurs potentiels peuplant une la salle clairsemée, qui se verront donner le change par d’autres au téléphone, voire par quelques fantômes qui auront passé des ordres d’achats par écrit. C’est le fonds de commerce nécessaire à toute vente.
Les ordres de passage témoignent d’une réelle réflexion pour rendre la vente dynamique, rapide et limpide. Des lots de 12 bouteilles sont proposés au départ, dont la mise à prix de 70 euros laisse à l’enchérisseur l’impression de ne pas courir grand risque, excepté les foudres d’une épouse rebelle.

Certains lots de vins de Bordeaux sont très intéressants dans la mesure où les prix proposés pour d’anciens millésimes sont comparables à ceux pratiqués actuellement à la propriété. Ces lots trouvent souvent preneur à la mise à prix, sans que les enchères ne s’envolent. Peu de pression d’ailleurs sur les lots, deux ou trois enchères au maximum, ce qui permet de se faire réellement plaisir pour des montants raisonnables.
Les très grands vins des Châteaux Bordelais ou de domaine tel celui de la Romanée-Conti en Bourgogne, ne trouvent pas preneur. Les mises à prix sont élevées et peu de personnes valident un achat à plus de 300 € le flacon.

Arômes subtils, millésime et découverte

Quelques beaux lots de vins d’Alsace sont maintenant mis en vente et nous intéressent. Ils sont, pour certains seulement, de très grands vins de garde, qui développent avec les années des arômes subtils qui surprendraient les plus réticents.
Un très beau carton de six bouteilles de Riesling 1961 du domaine Schlumberger part chez mon voisin pour une somme abordable. Suivent six magnifiques Gewurztraminer du domaine Hering à Barr, dont le clos Gaenstbronnel est considéré comme l’une des plus belles expressions de ce cépage – le millésime solaire 1976 fait monter la mise à prix de 120 € mais les enchères ne s’envolent pas. Parfait !  Nous dégusterons à l’occasion.
Au tour de quelques champagnes, dont un classique Cristal Roederer 1990 qui trouvent preneur dès sa mise à prix à 180 €.
Il existe pour les amateurs de Riesling un lointain cousin par alliance, qui, différent tant par le terroir que par les arômes, n’en rappelle pas moins son esprit par sa droiture et sa vivacité : le Chenin est élevé dans le magnifique pays de Loire et vinifié selon les années en sec, en demi sec ou en moelleux. Les vins de Savennieres, petit village en bord de Loire ou les Vouvray, le « vin des rois »,  restent des grands vins d’exception et les années 1959,1961 et 1962 en sont les expressions les plus accomplies. Dois-je vous avouer que je suis essentiellement venu en ces lieux pour faire l’acquisition de ces six flacons de Vouvray 1961 « sec », déjà achetés lors de la précédente vente, mais bu un peu trop rapidement. Parfait pour accompagner généreusement un homard, un pavé de cabillaud ou un risotto. Il s’agit d’un vin au potentiel de garde phénoménal, développant avec le temps des arômes complexes et entêtants sur lesquels je ne parvenais pas à mettre un nom. Ma moitié m’éclaira : le safran, cette perle de l’Antiquité, Perse ou Iranienne. Une persistance incroyable alliée à une fraîcheur insolente et une acidité parfaite après 50 années de doux repos. L’ouverture d’un tel vin restera toujours un moment d’histoire, de respect pour le vigneron et de découverte.
Le lendemain soir, un vieux Riesling donnait magnifiquement le change aux sashimis et un Coteaux du Layon de 1954 nous dévoilait ses parfums de miel et d’amande verte. Une fois de plus, la magie avait opéré.

Etienne Rohmer

Plus d’informations sur le site de l’hôtel des ventes des notaires.

 

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En réponse à Un soir de printemps à Entzheim…

  1. wasser

    Bel article sur cette vente méconnue des amateurs alsaciens. L’ambiance y est simple, peut-être trop simple pour vendre des grands flacons comme la DRC ou encore Mouton et autres Latour et Lafite.

    Stéphane Wasser

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