Boys with Toys

Etui pour une Mobylette, 2004 © Julian Benini

Le plasticien belge Wim Delvoye expose ses oeuvres au Musée Tinguely à Bâle de juin 2017 à janvier 2018. L’occasion de revenir sur le travail d’un artiste, travail qui peut se révéler à la fois repoussant et fascinant. Rencontre avec un artisan du choc frontal. 

On le considère comme un génie aussi appliqué que malin ou comme un escroc absolu : il n’y a pas de place pour la demi-mesure au sujet de Wim Delvoye. Il a élevé la scatologie au rang de technologie de pointe avec ses Cloaca, machines reproduisant le système digestif. « Il est impossible de dire si l’artiste “trivialise” les symboles ou s’il anoblit les objets », analyse Sofia Eliza Bouratsis, docteur en esthétique et auteure d’une introduction au catalogue de l’exposition rétrospective consacrée à Wim Delvoye par le Mudam de Luxembourg. De Walt Disney aux sculptures de Bustelli, de Monsieur Propre à Jésus, son œuvre est truffée de symboles « twistés ». Mais il serait réducteur de limiter son travail à cette dimension iconoclaste et provocatrice.

Organiser la grande exposition que vous consacre le Mudam cette année a-t-il été l’occasion pour vous de porter un regard en arrière sur votre travail ?
M’intéresser à nouveau à Cloaca, que je n’avais plus montré depuis huit ou neuf ans, m’a inspiré la réalisation des Spud guns [de rutilants pistolets à patates high tech, ndlr]. Cela m’a rendu presque nostalgique de Cloaca, on y retrouve ce côté bricolage et très « garçon » que j’aime beaucoup.
Ma vie est restée un peu “kindergarten” ! Enfant, ma maîtresse d’école exposait mes dessins : ce sont les Early works également visibles dans l’exposition. Les gens s’imaginent plein de choses en les voyant, s’essayent à l’analyse (freudienne, notamment) alors que c’était totalement innocent. L’image prétentieuse que cela peut donner d’exposer ces dessins, je trouve ça drôle !

Il semble y avoir une grande espièglerie dans vos œuvres, dans la façon dont vous semblez jouer avec le regard du public, du milieu de l’art, avec les journalistes aussi ; comme des provocations malicieuses !
Ma mentalité, c’est de me dire : « On va essayer de jouer un bon tour aux gens, et si ça ne marche pas, on dira que c’est de l’art ! » Je pense que c’est un bon état d’esprit, car ça évite d’être paralysé. Et j’aime bien que l’on ne puisse pas deviner ma position, par exemple : est-ce que Wim Delvoye dénonce le grand capital ? Peut-être…

Vous dénoncez souvent l’argent qui circule sur le marché de l’art contemporain…
C’est vrai que c’est trop cher ! Avec l’équivalent de la vente de trois ou quatre de mes dessins, j’ai pu m’acheter une sculpture de maître… Il y a quelque chose de pas correct là-dedans. Depuis combien de temps on n’a pas parlé du travail de Picasso ou de Giacometti, à part pour évoquer des ventes records ? Je ne voudrais pas coûter aussi cher. Moi au moins, j’ai la chance que l’on parle de mon travail, même si c’est pour le dénigrer : imaginez que l’on ne dise plus : « Wim Delvoye, celui qui a fait Cloaca, la machine à merde », mais « Wim Delvoye, l’artiste qui a vendu une œuvre pour un million d’euros ! » Ce serait terrible.

Vous évoquez aussi le fait que les œuvres d’art sont des « trophées » pour classes supérieures.
Quand je vais au Louvre ou au Metropolitan, je ne vois que des reliques d’une lutte des classes : tous ces grands tableaux que des puissants ont désiré afin d’affirmer leur position sociale.

Vos « objets » peuvent être démesurés, ils font appel à des techniques très pointues, à une minutie incroyable dans l’ornement. Pensez-vous être un peu mégalomane ?
La mégalomanie est une bonne raison pour ne pas être paresseux, une bonne excuse pour rêver. Parfois mes projets n’aboutissent pas car ils sont trop grands, et la société s’en mêle. C’est très intéressant, ça montre que l’art ne peut pas rester dans une bulle, qu’il peut y avoir un conflit entre ce que veux l’artiste et ce que la société tolère.

Son oeuvre la plus connue Cloaca © Julian Benini

Des cochons, des jouets, des outils de chantier… vous choisissez souvent des objets assez triviaux et vous leur donnez une « enveloppe » extrêmement travaillée, utilisez des matériaux précieux. Cela dit-il quelque chose sur la superficialité,
J’ai toujours choisi des objets prolétariens, universels, triviaux, qui refusent de participer à un discours intellectuel. J’ai travaillé pendant dix ans sur Cloaca, on me pressait de passer à autre chose. Mais j’avais toujours envie de faire de nouvelles variations. Je ne voulais pas faire la meilleure œuvre d’art possible, je voulais qu’elle soit compétitive, qu’elle ait la meilleure « action. » [Cloaca est cotée en bourse, ndlr] Dans tous les cas, je veux que chacun puisse avoir sa propre interprétation. Celle-ci peut évoluer : pour mes bonbonnes de gaz en faïences de Delft, il y avait un beau contraste entre cet objet industriel et la fragilité des faïences. Elles n’ont plus la même image depuis que des terroristes s’en sont servis pour fabriquer des bombes.

De nombreux artisans et spécialistes participent à la réalisation de vos œuvres. Vous vous consacrez vous-même, le plus souvent, à un grand travail préparatoire, grâce au dessin et à l’informatique notamment. Le rapport direct à la matière ne vous intéresse pas ?
Les mains sont toujours plus lentes que la tête. Après, mes dessins sont très précis, pour élever le « benchmark » de l’œuvre. Je donne beaucoup d’indications, je travaille aux côtés des artisans. Mon premier boulot, c’est de trouver des idées, ensuite, c’est de trouver des gens et de les faire travailler ensemble : j’appelle ça la phase « Pages jaunes » ! J’aime bien niveler tous les boulots, du soudeur au micro-biologiste. Un peu comme au temps des cathédrales, où toutes les corporations travaillaient ensemble et au même niveau, tournées vers un même objectif.

Ces gens-là vous influencent-ils dans votre approche ?
Quand je pars dans un projet, je n’en connais pas la fin, il n’y a pas de scénario, le hasard peut toujours survenir. Quand j’ai réalisé les vitraux constitués de radios de corps humains, le radiologue, au bout de quelques mois, disait des choses incroyables : il a eu l’idée de faire ingérer ces petites pâtes en formes de lettres pour voir si on pourrait former des mots dans l’estomac. Ça n’a pas marché, mais c’est le geste qui compte.
Quand les artisans indonésiens ont travaillé sur Concrete mixer, ils ne comprenaient rien à ce que j’essayais de faire, ils pensaient que j’étais fou. Au final, ils ont fini par mettre des charnières sur la bétonnière, comme ça j’aurais pu mettre un moteur dedans, au cas où je veuille l’utiliser !

Plusieurs de ses oeuvres dont Concrete mixer ou la photographie Rude but Cut © Julian Benini

Vous travaillez souvent à l’étranger : il y a aussi eu l’Art farm en Chine, avec ses cochons tatoués, ou vos expositions en Iran, où vous êtes en train d’essayer de créer une fondation. Votre atelier est toujours à Gand, mais vous êtes très critique vis-à-vis de la Belgique.
Je suis libre et indépendant, je ne dépends pas de l’état belge, tout ce qui l’intéresse c’est de me prendre de l’argent. Mon projet d’un musée de sculptures en plein air près de Gand, un peu comme l’a fait Tony Cragg à Wuppertal, a été torpillé par des bureaucrates. Ma position me permet de dire des choses à propos de la Belgique, comme : « mieux vaut un pays de nuls que deux ! »
J’habite à plusieurs endroits : en Angleterre, dans le Sud de la France, et j’ai mon atelier en Belgique. Je suis attiré par des pays éloignés qui n’ont pas un grand intérêt pour l’art contemporain : en Chine, ils veulent tous devenir médecins ou avocats, personne ne rêve de devenir artiste ! Bien sûr, ça va changer progressivement. En Iran, il y a de jeunes gens qui me disaient acheter de l’art pour choquer leurs parents. C’est une bonne raison, c’est mieux que pour décorer. Là-bas ils évoluent dans une direction incroyable ; en Europe, on fait le chemin inverse.

C’est tout de même étonnant qu’un homme qui expose des cochons et des mains de Fatma sur des tranches de jambon puisse travailler en Iran !
Je sais ! Je dois aimer chercher les problèmes ; ça m’excite. Mais je suis prêt à aller en prison : je sais tatouer, je pourrais toujours continuer à travailler de là-bas.
Une journaliste m’a interrogé à ce sujet, elle voulait tourner les choses à sa façon, faire un article sensationnaliste, polémique. Elle disait : « On vous interdit de vous exprimer là-bas, vous disiez que si vous exposiez des cochons tatoués, vous auriez des problèmes. » Oui, mais quand j’ai exposé au Louvre on me l’a aussi interdit !

Vous avez un grand respect et une passion pour les sculptures du XVIIe siècle, les livres anciens, les techniques anciennes… Au Louvre, vous disiez être en admiration devant ces grands maîtres, mais que vous considériez leurs œuvres comme des objets comme les autres. C’est valable aussi pour les vôtres ?
Complètement. On a réalisé un livre pour une exposition à la fondation Guggenheim à Venise : il faisait très chaud, je me disais que ce ne serait pas pratique à transporter pour les gens, que le livre serait abîmé, alors on a créé un sac. Pour moi c’est aussi important de penser à ça, je ne veux pas classifier, hiérarchiser les choses : il n’y a pas l’art avec un grand A, l’art avec un petit a et ce truc qui n’est pas de l’art mais un sac plastique. À 20 ans, je voulais faire de l’art, aujourd’hui je suis plus à l’aise avec ça, plus libre, je m’en fous un petit peu.

Si je vous dis que vous êtes un artiste du détournement, un pirate, ou sa version moderne, le hacker, cela vous convient-il ?
J’aime bien l’idée… Je pense quelquefois au virus, infiltré dans un corps et très efficace pour faire des dégâts. Il existe des artistes qui critiquent la société mais ne sont pas dedans, du coup ils sont de plus en plus marginalisés et leur critique n’est pas efficace. Moi je suis à l’intérieur… je peux vraiment abîmer le système.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je suis en train d’arrêter les Spud guns, mais la technique va peut-être resurgir ailleurs. Je voudrais peindre mais je ne trouve jamais le bon moment. L’architecture m’intéresse : beaucoup de mégalomanie ! Il faudrait presque tout reprendre à zéro, c’est très exigeant, contraignant et je ne veux pas faire de concessions.
Depuis Cloaca, une idée me travaille : créer une religion. Je pourrais en imaginer l’architecture, les vêtements, le cérémonial… je voudrais que les gens puissent y croire.

Et si ce n’est pas le cas ?
Tant pis, on leur dira que c’est de l’art !

Par Benjamin Bottemer
Photos : Julian Benini

Exposition Wim Delvoye,
jusqu’au 1er janvier 2018
Musée Tinguely à Bâle
wimdelvoye.be

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