Zep, l’intuition rock

ZEP

Zep par Pascal Bastien

Zep nous a livré les clés de son nouvel opus, Une histoire d’hommes. Le dessinateur nous parle de rock, mais aussi de regrets avec un naturel désarmant.

Dans votre nouvelle bande dessinée Une histoire d’hommes, parue aux éditions Rue de Sèvres, on a le sentiment d’un ouvrage qui relate des amitiés perdues, de la nostalgie qui s’installe… Est-ce que vous exprimez vos propres regrets ?
Le thème des regrets est récurrent dans le livre : qu’est-ce que c’est de grandir, ou de ne pas pouvoir grandir à cause d’un rêve brisé ? Il est clair que des groupes qui se forment et qui se brisent, moi j’en ai fait beaucoup, mais c’est beaucoup plus dur quand au sein du groupe il y en a un qui poursuit le rêve, parce qu’il renvoie forcément aux autres leur échec et leur abandon. J’avoue que je ne l’ai jamais vécu, parce que je n’ai jamais joué dans un groupe avec quelqu’un comme le personnage de Sandro, mais je réfléchissais à ce thème-là, et pour moi c’était le thème de fond. Le rock, l’ambition autour de la musique c’est vraiment le prétexte, mais le vrai thème c’est effectivement comment grandir, comment dépasser ses regrets, comment devenir un homme. Le personnage vivant c’est mon personnage de départ dans l’histoire qui est resté bloqué dans une  de cynisme, il n’avance plus, sa vie s’est arrêtée à la rupture de son groupe, et lui il est étouffé par ses regrets justement.

ZUT19_WEB_Zep_Histoire_d'hommes_rock_2Dans la BD, le chanteur qui porte le groupe au départ se retrouve sur le carreau. N’y a-t-il pas aussi une critique latente qui dit qu’il ne suffit pas forcément d’être créatif pour réussir ?
Non, pour moi personne n’a réussi quoi que ce soit, il y en a un qui a poursuivi le rêve mais on sent dès le départ qu’il est beaucoup plus porteur, c’est lui que les gens applaudissent, les autres sont un peu plus interchangeables. Mais sa vie a aussi des fêlures, il porte ses secrets qu’il n’arrive pas à dépasser, sa vie familiale est brisée, il y a un secret donc c’est en train de briser son couple aussi… Il y a énormément de choses qui sont pesantes dans sa vie. Son rêve de star qu’il avait quand il avait 20 ans n’est plus du tout le même à 45 ans et il n’a pas les armes pour y faire face. Il a besoin de retrouver son copain Yvan pour faire face à cette situation. Pour moi il n’y a pas un gagnant et un loser, mais à un moment ils échangent effectivement leurs vies, et c’est là qu’on se rend compte que cela tient à peu de choses. Le succès c’est un plus mais la vie vraiment incarnée du personnage ne se joue pas là.

Les personnages semblent regretter le passé et ne pas apprécier l’instant présent. L’insatisfaction n’est-elle pas en fait l’essence même du rock ?
Au départ, ce rêve rock, il est là, et il pousse les gens à se dépasser, à aller dans quelque chose de rapide et d’une certaine sauvagerie même. Mais en fait, le rock c’est infantile, c’est le fait de dire qu’on n’est pas contents, « I can’t get no satisfaction », so what ? Mais vous voulez quoi ? Et là on se rend compte qu’il n’y a plus personne. Les rockeurs il y en a peu qui vieillissent. Le Bob Dylan de 65 il n’existe plus, on peut le déplorer mais c’est comme-ça. Mais il y a aussi des gens qui jouent le cirque du vieux, les Stones continuent à jouer les morceaux qui ont fait leur succès il y a 50 ans, et c’est aussi génial, mais à l’époque où il le faisaient c’était la révolution. Aujourd’hui c’est le cirque.

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Vous sortez de l’univers de Titeuf pour construire une forme de récit, est-ce que c’est une voie que vous souhaitez poursuivre concrètement ?
J’ai déjà écrit des scénarios, pas avec ces personnages-là mais dans cette veine-là. J’ai envie de poursuivre, mais après il faut que le livre soit prêt. J’ai plein d’ébauches de livres dans mes carnets. Je dois les relire, et de temps en temps, je sens que quelque chose qui a été noté il y a deux ans arrive à maturation.

Quelles serait la figure rock que vous dessineriez spontanément dans vos prochains ouvrages ?
Je ne ferais pas une biopic d’une star que j’aime parce que ça me paralyserait, parce que j’ai un côté fan. Je suis plus attiré par des gens qu’on a perdus, ceux qui ont disparus. Dans le rock, il y a des histoire mystérieuses absolument géniales. Vous savez qu’il y a des gens qui continuent à chercher Elvis depuis 40 ans ? Moi je trouve ça absolument fascinant. Il est vrai que les personnages rock ont eu une influence qui les a dépassés de loin : quand vous écoutez une interview de ces rock-stars de l’époque, elle étaient très jeunes, elles n’avaient pas forcément grand-chose à dire et le peu qu’elles ont dit est devenu une pierre philosophale pour une grande partie des jeunes de leur époque.

Sans révéler l’issue de votre BD, l’une des cases révèle la dimension visionnaire de l’artiste. Il ne cherche pas à savoir, mais il sait malgré lui.
Sans être un artiste, je pense que le corps a l’empreinte de plein de choses que notre cerveau ne sait pas. On développe des maladies parce que notre corps nous dit un truc qu’on n’arrive pas à comprendre. C’est quelque chose qui est un peu surnaturel mais je pense que par moment on peut avoir une intuition, l’empreinte de quelque chose que le corps va nous dire de manière insistante, mais nous on n’a pas du tout les clés pour le comprendre.

Propos recueillis par Emmanuel Abela et Valentine Schroeter le 18 septembre à l’Aubette,
dans le cadre des Bibliothèques Idéales
Photo : Pascal Bastien

Une histoire d’hommes, Rue de Sèvres

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